‹ Œuvres choisiesChapitre 92 sur 111 · FABLE IX · texte numérisé non relu

FABLE IX

Fable d'un jeune prince.

Le Soleil ayant laissé le vaste, tour du ciel en paix, avoit fini sa course, et plongé ses chevaux fougueux dans le sein des ondes de l'Hespérie. Le bord de l'horizon étoit encore rouge comçie la pourpre, et enflammé des rayons ardents qu'il y avoit répandus sur son passage. La brulai^e canicule desséchoit la terre ; toutes les plantés altérées languissoient ; les fleurs ternies penchoient leurs têtes, et leurs tiges malades ne pouvoient plus les soutenir ; les zéphyrs mêmes retenoient leurs douces haleines ; l'air que les animaux res*piroi«nt étoit semblable à de l'eau tiède. La nuit , qui répand avec ses ombres une douce fraîcheur, ne pouvoit tempérer la chaleur dévorante que le jour avoit causée; die ne pouvoit verser sut les hommes abattus et défaillants , ni la rosée qu'elle fait distiller quand Vesper brille à la queue des ^autres étoiles , ni cette moisson de pavots qui font sentir les chàrmes^du sommeil à toute la nature

fatiguée. Le soleil seul, daus le sein de Téthys, JQtiissoit d'un profond repos; mais ensuite , quand il fut obligé de remonter sur son char attelé par les Heures , et devancé par FAurore qui sème sou chemin de roses, il aperçut tout roljrmpa couvert de nuages; il vit les restes d'une tempête qui avoit effrayé les mortels pendant toute la nuit. Les nuages étoient encore empestés de - Fodeur des vapeurs soufrées qui avoient allumé les éclairs et fait gronder le menaçant tonnerre ; les vents séditieux» ayant rompu leurs chaînes et forcé leurs cachots profonds, mugissoient encore dans les vastes plaines de l'air; des torrents tomboient des montagnes dans tous les vallons. Celui dont l'œil plein de rayons anime toute la nature, voyoit de toutes parts, en se levant, le reste d'un cruel orage ; mais ( ce qui l'émut davantage) il vit un jeune nourrisson des muses, qui lui ^étoit fort cher, à qui la tecppéte avoit dérobé le sommeil lorsqu'il commençoit déjà à étendre ses sombres ailes sur ses paupières. Il fut sur le point de ramener ses chevaux en arrière , et de retarder le jour , pour rendre le repos à celui qùi^l'avoit perdu. Je veux, dit*il, qu'il dorme ; le sommeil rafraîchira son sang , apaisera sa bile, lui donnera la santé et la force dont il aura besoin pour imiter les travaux d'Hercule, lui inspirera je ne sais quelle douceur tendre qui

pourroit seuk lui manquer. Pourvu qu'il dorme 9 qu'il rie, qu'il adoucisse son tempérameat ,. qu'il aime les jeux de la société , qu'il prenne plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d'eux, toutes les grâces de l'esprit et du corps viendront en foule pour l'orner.

L'Anneau de Gjgès.

Pendant le règne du fameux Cr^sus , il y avoit en Lydie un jeune homme bien fait, plein d'esprit, très vertueux, nommé Gallimaque, de la* race des anciens rois , et devenu si pauvre , qu'il fut réduit à se faire berger. Se promenant un jour sur des montagnes écartées où il révoit sur ses malheurs en menant son troupeau , il s'assit au piçd d'un arbre pour se délasser. Il aperçut, auprès de lui, une ouverture étroite dans un rocher. La curiosité l'eng^age à y entrer. Il y trouve une caverne large et profonde. D'abord il ne voit goutte; enfin ses yeux s'accdVitument àl'obscurité. 11 entrevoit dans une lueur sombre une urne d'or, sur laquelle ces mots étoient gravés : « Ici tu trouât veras l'anneau de Gygès. O mortel, qui que tu « sois , à qui les dieux destinent un si grand bien ,

« montre-leur que tu n'es pas ingrat , et gardece toi d'envier jamais le 'bonheur d'aueun autre « homme. »

CâUimaque ouvre l'urne, trouve l'anneau, le prend , et^' dans le transport de sa joie , il lais^ l'urne, quoiqu'il fut très pauvre et qu'elle fut d'un grand prix. Il sort de la caverne , et se hâte d'éprouver l'anneau enchanté , dont il avoit si souvent entendu parler depuis son enfance.. Il voit de loin le roi Crésus qui*passoit pour aUer de Sardes dans une maison délicieuse sur les bords du Pactole. D'abord -il s'approche de quelques esclaves qui marc^oient devaAt, et qui portoient des parfums pour les répandre sur le chemin où le roi devoit passer. U se mêle pai*mi eux après avoir. tourné »on anneau en dedans, et personne ne l'aperçoit. U fait 4^ bruit tout exprès en marchant ; il prononce même quelques paroles. Tou^ prêtèrent Voreille; tous furent étonnés, d'entendre une voix et de ne voir personne. Us se disoient les uns aux autres : Est-ce un songe ou une .vérité ? N^vez-vous pas cru entendre parler qu^qu'up PGalliraaque, ravi d'avoir fait cette expérience , quitte ces esclaves et s'approche du roi^ U est déjà; : téut auprès de lui sans être découvert; il monte avec lui sur son char, qui étoit tout d^rgent et orné d'une merv^w^ sculpture. La reine, étoét auprès de lui, et ik par-

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] oient ensemble des plus grands secrets de l'état, que Crésus ne confioit qu'à la reine seule. Callimaque les entendit pendant tout le chemin.

On arrive dans cette maison dont toqs les murs étoient de jaspe; le toit étoit de cuivre fin et brillant comme l'or; les lits étoient d'argent, et tout le reste. -^ des meubles de même ; tout étoit orné de diamants et de pierres précieuses. Tout le palais étoit sans, cesse rempli des plus doux parfums; et, pour Ies« rendre plus agréables, on en répandoit de nouveaux à chaque heure du jour. Tout ce qui servditF^à la personne du roi étoit d*or. Quand il se promenoit dans ses jardins, les jardiniers avoielit Fart 4e faire naître les plus belles fleurs sous- ses pas. Souvent on changeoit, pour lui donner une agréable surprise, la décoration des jardins, comme on cliange une décoration de scène. On transportoît pronipteraent par de grandes machines les arbres avec^ leurs racines, et on en apportoit d'autres tôtit entiers, en sorte que chaque matin le roi^, en se levant, apercevoit ses jardins entîèrenàent renouvelés. Un jour c étoient des grenadiers. Iles oliviers, des myrtes , des orangers et une forêt dé citronniers. Un autre jour paroissoit touf à- coup un désert sablonneux avec des pins sauvages, de grands ch^e^, de vieux sapins, qui paroissoient aussi andens que la terre. Un aiitre jour on voyoit des

gazons fleuris, des' prés d'une herbe fine et nais* santé, tout émaillés de violettes, au travers des* quelsp couloient impétueusement de petits ruisseaux. Sur leurs rives étoient plantés de jeunes saules d'une tendre verdure; de hauts peupliers qui montoient jusqu'aux nues , des ormes touffus et des tilleuls odoriférants, plantés sans ordre ^ faîsoient une agréable irrégularité» Puis tout à coup , lé tendemain , tous ces petits canaux disparoissoient; on ne voyoit plus qu'un canal de rivière d'une eau pure et trsfnsparente. Ce fleuve étoit le Pactole, dont les eaux couloient mr un sable doré. On voyoit sur ce fleuve des vaisseaux avec des rameurs vêtus des plus riches étoffes couvertes d'une broderie d'or. Les ban^ des ra* meurs étoient d'ivoire , les rames d'ébène , le bec des proues étoient d'argent; tous les cordages étoient de soie ^ les voiles de pouipre, et le corps des vaisseaux de -bois odoriférants comip'e les cèdres. Tous les cordages étoient ornés de festons-f tous les matelots étoient couronnés de fleurs. Il couloit quelquefois, dans, l'endroit des jardins qui étoit sous les fenfètres d§ Crésus , un ruisseau d'essence dont l'ofieur exquise s'exhaloit dans tout le palais. Grésus avoit des lions , des tigres et des léopards, auxquels on avoÂt limé les dents et les griffes, qui étoient attelés à de petits chars d'écaillé de tortue garnis d'argent. Ces ani-

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maux fér<lM5. étôient conduits par un frein d'or et par des rênes de soie. Ils servoient au roi et à toute la cour pour se promener dans les vastes routes d'une foret qui conservoit sous ses rameaux impénétrables une étemelle nuit. Souvent on faisoit aussi des courses avec ces chars le long du fleuve dans Une prairie unie comme un tapis vert. Ces fiers animaux couroient si légèrement et avec tant de rapidité , qu'ils ne laissoient pas même sur l'herbe tendre la moindre trace de leurs pas ni des roues qu'ils trainoient après eux. Chaque jour on inventoit de nouvelles espèces de courses pour exercer la vigueur ^et l'adresse des jeunes gens. Crésus, à chaque nouveau jeu, attachoit q[tselque grand prix pour le vainqueur. Aussi les jours couloient dans les délices et parmi les plus agréables spectacles. Callimaque résolut de surprendre tous lesXydiens par le moyen de son anneau. Plusieurs jeunes hommes de la plus haute naissance avoient couru devant le roi , qui étoit descendu de son char dans la prairie pour les voir couiriir. Dans le m<mient où tous les prétendants eurwt achevé leur course, et4|ue Crésus examinoit à qui le prix devoit appartenir, Callimaque se met dans le char du roi. Il demeure invisible; il pousse les lions , le char vole. On eût cru que c'étoit celui d'Achille, traîné par des cocirsiers immortels, ou eelui de Phod^usméme,

lorsquaprès avoir parcouru la voûte immense des cieux, il précipite ses chevaux enflammés dans le sein des ondes. D'abord on crut que les lions , s étant échappés , s'enfuyoient au hasard ; mais bientôt on reconnut qu'ils étoient guidés avec beaucoup d'art, et que cette course surpasseroit toutes les autres. Cependant le char pa roissoit vide , et tout le monde demeuroit immo* bile d'étonnement. Enfin la course est achevée, et le prix remporté sans qu'oo-puisse comprendre par qui. Les uns -croient que c'est une divinité qui se joue des hommes ; les autres assurent que c'est un homme nommé Orodès, venu de Perse, qui avoit l'art des enchantements , qui évoquoit les ombres des enfers , qui tenoit dans ses mains toute la puissance d'Hécate ^ qui envoyoit à son gré la discorde et les furies dans l'ame de ses ennemis, qui faisoit entendre la nuit les hurl^&ents de Cerbère et les gémissements profonds de l'Erèbe , enfin qui pouvoit éclipser la lune et la fairQ descendre du ciel sur la terre. Crésus crut qu'Or odes avoit mené le char; il le fit appeler. On le trouva qui tenoit dans son sein des serpents entortillés, et qui, prononçant entre ses dents des paroles inconnues et mystérieuses, conjuroit les divinités infernales. Il n'en fallut pas davantage pour persuader qu'il étoit le vainqueur invi^H^le de cette course. Il assura qu6 non ; mais III. 3o

le roi ne put le croire. \Cailimaque étoit ennemi d'Orodès, parce que celui-ci a voit prédit à Grésus que ce jeune homme lui causeroit un jour de grands embarras, et seroit la cause de la ruine enliere de son royaume. Cette prédiction avait obligé Crésus à tenir Callimaque loin du monde dans un désert^ et réduit à une grande pauvreté. CaHimaque sentit le plaisir de la vengeance, et fut bien aise de voir lembarras de son ennemi. Crésus pressa Orodès , et ne put pas l'obliger à dire qu'il avoit couru pour le prix. Mais comme le roi le menaça de le punir, ses amis lui conseillèrent d'a^uer la chose et de s'en faire Jionneur. Alors il passa d'une extrémité à Pautre ; la vanité l'aveu* gla. Il se vanta d'avoir fait ce coup merveilleux par la vertu de ses enchantements. Mais, dans le moment où il parloit, on fut bien surpris de voir le même char recommencer la même course. Puis le roi entendit une voix qui- lui disoit à l'oreille : Orodès se moque de toi ; il se vante de ce qu'il n'a pas fait. Le roi, irrité contre Orodès^ le fit aussitôt cfeirgcr de fers, et jeter dans une profonde prison.

Callimaque , ayant senti le plaisir de contenter ses passions par le secours de son anneau , perdit peu à peu les sentiments de mod^ation et de vertu qu'il avoit eus dans sa solitude et dans ses malheurs. Il fut même tenté d'entrer dans la

chambre du roi et de le tuer dans son lit. Mais on ne passe point tout d'un coup aux plus grands crimes; il eiit horreur d'ime action si noire, et ne put endurcir son cœur poiîr l'exécuter. Il partit pour s'en aller en Perse trouver Cyrus ; il lui dit les secrets de Crésiis qu'il avoit entendus , et le dessein des Lydiens de faire une ligue contre les Perses avec les colonies grecques de toute la côte de l'Asie mineure ; en même temps il lui expliqua les préparatifs de Crésus et les moyens de le prévenir. Aussitôt Cyrus abandonne les bords du Tygre , où il étoit campé avec une armée innombrable , et vient jusqu'au fleuve Halys , où Crésus se présenta à lui avec des troupes plus magni-^ fiques que courageuses. Les Lydiens vivoient trop délicieusement pour ne craindre point la. mort. Leurs habits étoient brodés d'or , et semblables à ceux des femmes les plus vaines ; leurs armes étoient toutes dorées; ils étoieat suivis d'un nombre prodigieux de chariots superbes; l'or, l'argent, les pierres précieuses, éclatoienf partout dans leurs tentes , dans leurs vases , dans leurs meubles , et jusque sur leurs esclaves. Le faste et la mollesse de cette armée ne dévoient faire attendre qu'knprudence et lâcheté, quoique les Lydiens fussent en beaucoup plus grand nombre que les Perses. Ceux-ci, au contraire, ne montroient que pauvreté et courage ; ils étoient

légèrement vêtus , vivoient de peu , se nourrissoient de racines et de légumes , ne buvoient que de l'eau , dormoient sur la terre exppsés aux injures de l'air, exerçoient sans cesse leurs corps pour les endurcir au travail ; ils n'avoient pour tout ornement que le fer ; leurs troupes étoient toutes hérissées de piques , de dards et d'épées ; aussi n'avoient-ils que du mépris pour des ennemis noyés dans les délices. A peine la bataille mérita-t-elle le nom de combat. Les Lydiens ne purent soutenir le premier choc ; ils se renversèrent les uns sur les autres. Les Perses ne font que tuer ; ils nagent dans le sang. Crésus s'enfuit jusqu'à Sardes. Gyrus l'y poursuit sans perdre un moment. Le voilà assiégé dans sa ville capitale. Il succombe après un long siège ; il est pris , on le mène au supplice. En cette extrémité il prononce le nom de Solon. Cyrus veut savoir ce qu'il dit. Il apprend que Crésus déplore son malheur de n'avoir pas cru ce Grec qui lui avoit donné de si sages conseils. Gyrus, touché de ces paroles , donne la vie à Grésus.

Alors Gallimaque commença à se dégoûter de sa fortune. Gyrus l'avoit mis au rang de ses satrapes, et lui avoit doncié d'assez grandes richesses. Un autre en eût été content ; mais ce Lydien ^ avec son anneau, se sentoit en état de monter plus haut. Il ne pouvoit souffrir de se voir borné à

une condition où il avait tant d'égaux et un maî-^ tre. Il ne pouvoit se résoudre à tuer Cyrus qui lui avoît fait tant de bien. Il avoit même quelquefois du regret d*âvoir renversé Crésus, de son trône. Lorsqu'il Pavoit vu conduit au supplice , il avoit été saisi de douleur. Il ne pouvoit plus demeurer dans un pays où il avoit causé tant de maux , et où il ne pouvoit rassasier son ambition. Il part ; il cherche un pays inconnu ; il traverse des terres immenses, éprouve partout l'effet magique et merveilleux de son anneau , élève à son gré et renverse les rois et le» royaumes , amasse de grandes richesses , parvient au faite des honneurs , et se trouve cependant toujours dévoré de désirs. Son talisman lui procure tout, excepté la paix et le bonheur. Cest qu'on ne les trouve que dans soi-même , qu'ils sont indépendants de tous ces avantages extérieurs auxquels nous mettons tant de prix , et que quand dans l'opulence et la grandeur on perd la simplicité , l'innocence et la modération , alors le cœur et la conscience , qui sont les vrais sièges du bonheur , deviennent la proie du trouble , de l'inquiétude , de la honte et du remords.

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