FABLE XL
Le jeune Bacchus et le 'Faune.
Un jour le jeune Bacchus , que Silène nstruisoit , cherchoit les muses dans un bocage dont le silence n'étoit troublé que par le bruit des fontaines et par le chant des oiseaux. Le soleil avec ses rayons n'en pouvoit percer la sombre verdure. L'enÊmt de Sémélé, pour étudier la langue des dieux , s'assit dans un coin au pied d'un vieux chêne , du tronc duquel plusieurs hommes de l'âge d'or étoient nés. Il avoit mçme autrefois rendu des oracles , et le temps n'avoit osé l'abattre de sa tranchante faux. Auprès de ce chêne sacré et antique se cachoit un jeune faune , qui prétoit l'oreille aux vers que chantoit l'enfant, et qui marquoit à Silène , par un ris moqueur , toutes les fautes que faisoit son disciple. Aussitôt les naïades et les autres nymphes du bois sourioient aussi. Le critique étoit jeune, gracieux et folâtre; sa tête étoit couronnée de lierre et de pampre , ses tempes étoient ornées de grappes de raisin ; de son épaule gauche pendoit sur son côté droit , en écharpe , un feston de lierre ; et le jeune Bacchus se plaisoit k voir ces feuilles consacrées à sa divi-
nité. Le faune étoit enveloppé au dessous de la ceinture par la dépouille affreuse et hérissée d'une jeune lionne qu'il avoit tuée dans les forets. Il tenoitdans sa main une houlette courbée et noueuse. Sa queue paroissoit derrière comme se Jouant sur son dos. Mais comme Bacchus ne pouvoit souOfrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions si e\\es n'étoient pures et élégantes , il lui dit d'un .ton fier et impatient : Gomment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ? Le faune répondit sans s'émouvoir : Hé ! comment le fils de Jupiter ose^'trâl faire quelque faute?
FABLE XIL
Prière indiscrète de Nélée ^ petit*fiis de Nestor.
ËiTTBE tous les mortels qui avoient été aimés de$ dieux, nul ne leur avoit été plus cher que Nestor : ils avoient versé sur lui leurs dons les plus précieux, la sagesse, la profonde connois-^ sance des hommes , une éloquence douce et insinuante^ Tous les Grecs l'écoutoient avec admiration; et, dans une extrême vieillesse, il avoit un pouvoir absolu sur les cœurs et sur les esprits. Les dieux, %vant la fin de ses jours, voulurent lui accorder encore une faveur, qui fut de voir naître
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un fils de Pisistrate- Quand il vint au monde ^ Nestor le prit sur ses genoux ^ et , levant les yeux au ciel : OPallas ! dit-il , vous avez -comblé la mesure de vos bienfaits ; je n'ai plus rien à souhaiter sur la terre , sinon que vous remplissiez de votre esprit l'enfant que vous m'avez fait voir. Vous ajouterez, j'en suis sûr, puissante déesse, cette faveur à toutes celles que j'ai reçues dé vous. Je ne demande pas de voir le temp» où mes vœux seront exaucés, la terre m'a porté trop longtemps ; coupez , fille de Jupiter, le fil de mes jours. Ayant prononcé ces mots, un doux sommeil se répand sur ses yeux, il fut uni avec celui de la mort; et, sans efibrt, sans douleur, son ame quitta son corps glacé et presque anéanti par trois âges d'homme qu'il avoit vécu.
Ce petit-fils de Nestor s'appeloit Nélée. Nestor, à qui la mémoire de son père avoit toujours été chère, voulut qu'il portât $on nom. Quand Nélée fut sorti de l'enfance , il aNa faire un sacrifice à Minerve dans un- bois proche de la ville de Pylos, qui étoit consacré à cette déesse. Après que les victimes, couronnées de fleurs, eurent été égorgées, pendant que ceux qui l'avoient accompagné s'occupoient aux cérémonies qui sui voient l'immolation , que les uns coupoient du bois , que les autres faisaient sortir le feu des veines des cailloux, qu'on écorchoit les victimes , et qu'on les coupoit
en plusieurs morceaux, tous étant éloignés de l'autel, Nélée étoit demeuré auprès. Tout d'un coup il entendit la terre trembler; du creux des arbres sortoient d'affreux mugissements, l'autel paroissoit en feu , et sur le haut des flammes parut une femme d'un air si majestueux et si vénérable, que Nélée en fut ébloui. Sa figure étoit au dessus de la forme humaine, ses regards étoient plus perçants que les éclairs. Sa beauté n'avoit rien de mou ni d'efféminé ; elle étoit pleine de grâces et marquoit de la force et de la vigueur. Nélée , ressentsmt l'impression de la divinité , se prosterne à terre ; tous ses membres se trouvent agités par un violent tremblement , son sang se glace dans ses veines , sa langue s'attache à son' palais et ne peut plus proférer aucune parole ; il demeure interdit , immobile, et presque sans vie. Alors Pallas lui rend la force qui l'avoit abandonné. Ne craignez rien, lui dii: cette déesse; je suis descendue du haut de l'Olympe pour vous témoigner le même amour que j'ai fait ressentir à votre aïeul Nestor ; je mets votre bonbeur dans vos mains , j'exaucerai tous vos vœux; mais pensez attentivement à ce qjue vous me devez demander. Alors Nélée , revenu de son étonnement , et charmé par la douceur des paroles de la déesse , sentit au dedans de lui la même assurance que s'il n'eût été que devant une personne mortelle. U étoit à l'entrée de
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la jeunesse : dans cet âge, où les plaisirs qu'oncommence à ressentir occupent et entraînent Famé tout entière, on n'a point encore connu l'a-^ mertume, suite inséparable des plaisirs; on n'a point encore été instruit p«r l'expérience. O déesse, s'écria-t-il , si je puis toujours goûter la douceu^ de la volupté , tous mes souhaits seront accomplis. L'air de la déesse était auparavant gai et Quvert ; à ces mots elle en prit ua froid et sérieux. Tu ne comptes , lui dit-elle, que ce qui flatte les sens ; eh bieç ! tu vas être rassasié des plaisirs que ton cœur désire. La déesse aussitôt disparut. Nélée quitte l'autel et reprend le chemin de Pylos. Il voit sous ses pas naître et éclore des fleurs d'une odeur si délicieuse, que les hommes n'avoient jamais re3senti un si précieux parfum. Le pays s'embellit , et prend une forme cpi efaarme les yeux de Nélée. La beauté des Grâces, compagnes de Vénus, se répand, siir toutes les femmes qui parolssent devant lui. Tout ce qu'il boit devient nectar, tout ce qu'il mange devient ambroisie : son ame se trouve, noyée dans un océan de plaisirs. La volupté s'empare du cœur de Nélée, il ne vit plus que pour elle; il n'oist plus occupé que d'un seul soin, qui est que les divertissements se succèdent toujours les uns aux autres , et qu'il n'y ait pas un seul moment où ses sens ne soient agréablement charmés. Plus il
goûte les plaisirs , plus il les souhaite ardemment. Son esprit s'amollit et perd toute sa vigueur ; les affaires lui deviesnent un poids d'une pesanteur horrible ; tout ce qui est sérieux lui donne un chagrin mortel. Il éloigne de ses yeux les sages conseillers qui avaient été formés par Nestor, et qui étoient regardés comme le plus précieux héritage que ce prinee eût laissé à son pétit-fils. La raison , les remontrances utiles deviennent l'objet de son aversion la plus vive , et il frémit si quelqu'un ouvre la bouche devant lui pour lui donner un sage conseil. Il fait bâtir un magnifique palais où on ne voit luire que l'or, l'argent et le marbre , où tout est prodigué pour contenter les yeux et appeler le plaisir. Le fruit de tant de soins pour se satisfaire , c'est l'ennui , l'inquiétude. A peine a-t-ilce qu'il souhaite, qu'il s'en dégoûte; il faut qu'il change souvent de demeure , qu'il coure sans cesse de palais en palais, qu'il abatte et qu'il réédifie. Le beau, l'agréable^ ne le touchent plus; il lui faut du singulier, du bizarre , de l'extraordinaire ; tout ce qui est naturel et simple lui paroît insipide , et il tombe dans un tel engourdissement, qu'il ne vit plus, qu'il ne sen4; fins que par secousse , par soubresaut. Pylos sa capitale change de face. On y aimoit le travail , un y honoroit les dieux; la bonne foi régnoit dans le commerce , tout y étoit dans l'ordre ; et le peuple
même trou voit dans les occupations utiles, qui se succédoient sans l'accabler , l'aisance et la paix. Un luxe effréné prend la plac# de la décence et des vraies richesses ; tout y est prodigué aux vains agréments, aux commodités recherchées. Les maisons, les jardins, les édifices publics, changent de forme; tout y devient singulier; le grand , le majestueux , qui sont toujours simples^ ont disparu. Mais ce qui est encore plus fîk^eux ,les habitants, à l'exemple de Nélée, n'aiment, n'estiment , ne recherchent que la volupté ; on la poursuit aux dépens de l'innocence et de la vertu, on s'agite , on se tourmente pour saisir une* ombre vaine et fugitive de bonheur, et l'on en perd le repos et la tranquillité ; personne n'est content , parce qu'on veut l'être trop, parce qu'on ne sait rien souffrir ni rien attendre. L'agriculture et les autres arts utiles sont devenus presque avilissants ; ce sont ceux que la mollesse a inventés qui sont en honneur, qui mènent à la richesse , et auxquels on prodigue les encouragements. Les trésors que Nestor et Pisistrate avoient amassés sont bientôt dissipés , les revenus de l'état deviennent la proie de l'étourderie et de la cupidité. Le peuple murmure, les grands se plaignent, les sages seuls gardent quelque tetnps le silence ; ils parlent enfin , et leur voix respectuease se fait entendre à Nélée. Ses yeux s'ouvrent, son cœur
s'attendrit. Il a encore recours à Minerve ; il se plaint à la déesse de sa facilité à exaucer ses vœux téméraires; il la conjure de retirer ses dons perfides; il lui demande la sagesse et la justice. Que j'étois aveugle ! s'écria-t-il ; mais je connois mon erreur^ je déteste la faute que j'ai faite, je veux la réparer, et chercher dans l'application à mes devoirs , dans le soin de soulager mon peuple , et dans l'innocence et la pureté des mœurs , le repos et le bonheur que j'ai vainement cherchés dans les plaisirs des sens.