‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 125 sur 292 · Ville de Chaldée · texte numérisé non relu

Ville de Chaldée

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants , — aujourd'hui, sur ce fatal terrain.

C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés

Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d'oser de bien loin, les épier à peine ;

Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland,

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches. Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures

Le pied presse le pied ; l'île, à leurs noirs assauts.

Tressaille au loin ; l'acier mord le fer ; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,

Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve.

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque.

Main vide et tête nue, et Roland l'œil en feu !

L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d'espérance !

« Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi.

Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée.

Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps.

Car j'ai soif.

— Fils, merci, dit Olivier.

— J'attends, Dit Roland, hâte-toi. »

Sire Olivier appelle Un batelier caché derrière une chapelle.

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« Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut

Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud. »

Cependant les héros, assis dans les broussailles.

S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage, et causent un moment.

Le batelier revient, il a fait promptement ;

L'homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L'épée est cette illustre et fière Closamont

Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu'ils disaient, le ciel rayonne au-dessus d'eux ;

Olivier verse à boire à Roland ; puis tous deux

Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre : il leur revient au cœur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

Et qui, s'exaspérant aux armures frappées.

Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil. Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil Baisse vers l'horizon. La nuit vient.

« Camarade, Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade. Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu De repos.

— Je prétends, avec .l'aide de Dieu, Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre. Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre. Dormez sur l'herbe verte ; et cette nuit, Roland, Je vous éventerai de mon panache blanc. Couchez-vous, et dormez.

— Vassal, ton âme est neuve, Dit Roland. Je riais, je faisais une çpreuve. Sans m 'arrêter et sans me reposer, je puis Combattre quatre jours encore, et quatre nuits. »

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle. Durand al heurte et suit Closamont ; rélincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés. L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés. Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ; Le voyageur s'effraie et croit voir dans la brume D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit ; La pâle nuit revient, ils combattent ; l'aurore Reparaît dans les cieux. ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir. Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir ; Puis ont recommencé.

Le vieux Gérard ' dans Vienne Attend depuis trois jours que son enfant revienne. Il envoie un devin regarder sur les tours ; Le devin dit : « Seigneur, ils combattent toujours. » Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage. Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés, Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés, Et passent, au milieu des ronces remuées. Comme deux tourbillons et comme deux nuées. O chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant ! Mais enfin Olivier saisit au corps Roland, Qui de son propre sang en combattant s'abreuve, Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

f C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier. Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne. C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne. Mon père le lui prit alors qu'il le défit. Acceptez-le. »

Roland sourit. « — Il me suffit De ce bâton. » Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine, Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui. L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui Les générosités qu'il avait déjà faites.

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