‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 143 sur 292 · X. — Eviradnus immobile · texte numérisé non relu

X. — Eviradnus immobile

Le héros est seul sous ces grands murs sévères. Il s'approche un moment de la table où les verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands, Sont étages, divers pour les vins différents ; Il a soif ; les flacons tentent sa lèvre avide ; Mais la goutte qui rsste au fond d'un verre vide Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant ; Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant Celui qui le plus près de la table étincelle, Il prend le cavalier et l'arrache à la selle ;

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La panoplie en vain lui jette un pâle éclair, Il saisit corps à corps le fantôme de fer, Et l'emporte au plus noir de la salle, et, pliée Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée Reste adossée au mur comme un héros vaincu ; Eviradnus lui prend sa lance et son écu. Monte en selle à sa place, et le voilà statue.

Pareil aux autres, froid, la visière abattue,

On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper,

Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.

Tout est silencieux dans la salle terrible.

XL — Un peu de musique.

Écoutez ! — Comme un nid qui murmure invisible, Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune. On entend frissonner et vibrer mollement. Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d'Insprûck, reconnaissable Au grelot de son manche où sonne un grain de sable ; Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson :

« Si tu veux, faisons un rêve.

Montons sur deux palefrois ; Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

« Je suis ton maître et ta proie ; Partons, c'est la fin du jour ; Mon cheval sera la joie.

Ton cheval sera l'amour.

« Nous ferons toucher leurs têtes ; Les voyages sont aisés ; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers.

2ii — LA LEGENDE DES SIECLES. I

« Viens ! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.

« Un bagage est nécessaire ; Nous emporterons nos vœux.

Nos bonheurs, notre misère Et la fleur de tes cheveux.

« Viens ! sois tendre, je suis ivre.

O les verts taillis mouillés !

Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.

(i Allpns-nous-en par l'Autriche !

Nous aurons l'aube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous, aimerons.

« Allons-nous-en par la terre, Sur nos deux chevaux charmants, Dans l'azur, dans le mystère, Dans les éblouissements !

« Nous entrerons à l'auberge, Et nous paîrons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier.

« Tu seras dame, et moi comte ; Viens, mon cœur s'épanouit; Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit. »

La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine. Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau, se pose ; tout se tait.

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