‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 215 sur 292 · LE LIVRÉ LYRIQUE JERSEY · texte numérisé non relu

LE LIVRÉ LYRIQUE JERSEY

JERSEY DORT DANS LES FLOTS, ces éternels grondeurs.

Et dans sa petitesse elle a les deux grandeurs ;

Ile, elle a l'océan ; roche, elle est la montagne.

Par le sud Normandie et par le nord Bretagne,

Elle est pour nous la France, et, dans son lit de fleurs.

Elle en a le sourire et quelquefois les pleurs.

Pour la troisième fois j'y vois les pommes mûres. Terre d'exil, que mord la vague aux sourds murmures. Sois bénie, île verte, amour du flot profond î Ce coin de terre, où l'âme à l'infini se fond.

S'il était mon pays, serait ce que j'envie.

Là, le lutteur serein, naufrage de la vie.

Pense, et, sous l'œil de Dieu, sur cet écueil vermeil.

Laisse blanchir son âme, ainsi que le soleil

Blanchit sur le gazon les linges des laveuses.

Les rocs semblent frappés d'attitudes rêveuses ; Dans leurs antres, ainsi qu'aux fentes d'un pressoir, L'écume à flots bouillonne et luit ; quand vient le soir. La forêt jette au vent des notes sibyllines ; Le dolmen monstrueux songe sur les collines ; L'obscure nuit l'ébauche en spectre ; et dans le bloc La lune blême fait apparaître Moloch ^

A cause du vent d'ouest, tout le long de la plage, Dans tous les coins de roche où se groupe un village. Sur les vieux toits tremblants des pêcheurs riverains. Le chaume est retenu par des câbles marins Pendant le long des murs avec de grosses pierres ; La nourrice au sein nu qui baisse les paupières Chante à l'enfant qui tette un chant de matelot ; Le bateau dès qu'il rentre est tiré hors du flot ; Et les prés sont charmants.

Salut, terre sacrée !

Le seuil des maisons rit comme une aube dorée. Phares, salut ! amis que le péril connaît ! Salut, clochers où vient nicher le martinet ; Pauvres autels sculptés par des sculpteurs de proues ; Chemins que dans les bois emplit le bruit des roues ; Jardins de laurier-rose et d'hortensia bleu ; Etangs près de la mer, sagesses près de Dieu ! Salut !

A l'horizon s'envole la frégate ; Le flux mêle aux galets, polis comme l'agate, Les goémons, toison du troupeau des récifs ; Et Vénus éblouit les vieux rochers pensifs. Dans l'ombre, au point du jour, quand, au chanl de la grive, Tenant l'enfant Matin par la main, elle arrive.

O bruyères ! Piémont qu'évite le steamer ! Vieux palais de Cybèle 2 écroulé dans la mer !

1. Dieu plwnicien et carthaginois, auquel on immolait des enfants.

2. Fille du Ciel, déesse de la Terre, épouse de Saturne, mère de Jupiter, NepHine, Pluton, etc.

« A MA FILLE ADELE

ADELE HUGO

MlCUAlLhON PAR DAVID D ' A N ( . E R S

VICTOR HU(.0 — POKSIB

Mont qu'étreint l'océan de ses liquides marbres ! Mugissement des bœufs ! doux sommeils sous les arbres !

L'île semble prier comme un religieux ;

Tout à l'entour, chantant leur chant prodigieux,

L'abîme et l'océan font leur immense fête ;

La nue en passant pleure ; et l'écueil, sur son faîte,

Pendant que la mer brise à ses pieds le vaisseau.

Garde un peu d'eau du ciel pour le petit oiseau.

8 octobre 1854.

A MA FILLE ADELE

TOUT ENFANT, tu dormais près de moi, rose et fraîche, Comme un petit Jésus assoupi dans sa crèche ; Ton pur sommeil était si calme et si charmant Que tu n'entendais pas l'oiseau chanter dans l'ombre ; Moi, pensif, j'aspirais toute la douceur sombre Du mystérieux firmament.

Et j'écoutais voler sur ta tête les anges ; Et je te regardais dormir ; et sur tes langes J'effeuillais des jasmins et des œillets sans bruit ; Et je priais, veillant sur tes paupières closes ; Et mes yeux^se mouillaient de pleurs, songeant aux choses Qui nous attendent dans la nuit.

Un jour mon tour viendra de dormir ; et ma couche, Faite d'ombre, sera si morne et si farouche Que je n'entendrai pas non plus chanter l'oiseau ; Et 11 nuit sera noire ; alors, ô ma colombe, Larmes, prière et fleurs, tu rendras à ma tombe Ce que j'ai fait pour ton berceau.

4 octobre 1857.

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