FANTOMES
HÉLAS ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles ? C'est le destin II faut une proie au trépas.
Il faut que Vherbe tombe au tranchant des faucilles, Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas.
Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées ; Il faut que l'éclair brille et brille peu. d'instants, Il faut qu'avril jaloux brûle de ses gelées Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées. Neige odorante du printemps.
Oui, c'est la vie. Après le jour, la nuit livide. Après tout, le réveil, infernal ou divin. Autour du grand banquet siège une foule avide ; Mais bien des conviés laissent leur place vide. Et se lèvent avant la fin.
Que j'en ai vu mourir ! — L'une était rose et blanche L'autre semblait ouïr de célestes accords ; L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche. Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche. Son âme avait brisé son corps.
Une, pâle, égarée, en proie au noir délire, Disait tout bas un nom dont nul ne se «ouvient ; Une s'évanouit comme un chant sur la lyre ; Une autre en expirant avait le doux sourire D'un jeune ange qui s'en revient.
Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées ! Alcyons engloutis avec leurs nids flottants ! Colombes que le ciel au monde avait données ! Qui, de grâce et d'enfance et d'amour couronnées, Comptaient leurs ans par les printemps J
Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées I Quoi ! tant d'êtres charmants sans regard et sans voix Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées î... Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées. Et m 'égarer au fond des bois !
Doux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans l'ombre, Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler.
Un jour douteux me montre et me cache leur nombre. A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler.
Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles. La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi. Tantôt j'aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes. Vision ineffable où je suis mort comme elles, Elles vivantes comme moi !
Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées. Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : — Viens ! — Puis autour d'un tombeau dansent entrelacées ; Puis s'en vont lentem.ent, par degrés éclipsées. Alors je songe et me souviens...
Une surtout. — Un ange, une jeune Espagnole ! Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents. Un œil noir où luisaient des regards de créole, Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
Qui couronne un front de quinze ans !
Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte ; pour elle, L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats ; Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ; Quand tous en la voyant s'écriaient : — Qu'elle est belle î — Nul ne le lui disait tout bas.
Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée. Le bal éblouissant I le bal délicieux !... Sa cendre encor frémit, doucement remuée. Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée Danse autour du croissant des cieux.
Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête, Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait, Et femmes, musiciens, danseurs que rien n'arrête. Venaient dans son sommeil, troublant sa jeune tête, Rire et bruire à son chevet.
Puis c'étaient des bijoux, des colliers, des merveilles ! Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;
Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles ; Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ; Des fleurs, à payer un palais !
Ta fête commencée, avec ses sœurs rieuses Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts. Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses, Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses. Avec l'orchestre aux mille voix.
C'était plaisir de voir danser la jeune fille 1 Sa basquine agitait ses paillettes d'azur ; Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille, Telle une double étoile au front des nuits scintille Sous les plis d'un nuage obscur.
Tout en elle était danse, et rire, et folle joie. Enfant ! — Nous l'admirions dans nos tristes loisirs ; Car ce n'est point au bal que le cœur se déploie, La cendre y vole autour des tuniques de soie. L'ennui sombre autour des plaisirs.
Mais elle, par la valse ou la ronde emportée, Volait, et revenait, et ne respirait pas. Et s'enivrait des sons de la flûte vantée, Des fleurs, des lustres d'or, de la fête enchantée, Du bruit des voix, du bruit des pas.
Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule, De sentir par le bal ses sens multipliés. Et de ne pas savoir si dans la nue on roule. Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule Un flot tournoyant sous ses pieds !
Mais, hélas ! il fallait, quand l'aube était venue, Partir, attendre au seuil le manteau de satin. C'est alors que souvent la danseuse ingénue Sentit en frissonnant sur son épaule nue Glisser le souffle du matin.
Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre ! Adieu parure, et danse, et rires enfantins ! Aux chansons succédait la toux opiniâtre, Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre, Aux yeux brillants les yeux éteints.
Elle est morte. — A quinze ans, belle, heureuse, adorée. Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil. Morte, hélas ! et des bras d'une mère égarée La Mort aux froides mains la prit toute parée, Pour l'endormir dans le cercueil.
Pour danser d'autres bals elle était encore prête, Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau ! Et ces roses d'un jour qui couronnaient sa tête, Qui s'épanouissaient la veille en une fête. Se fanèrent dans un tombeau.
Sa pauvre mère ! — hélas ! de son sort ignorante, — Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau, Et si longtemps veillé son enfance souffrante, Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante. Toute petite en son berceau !
A quoi bon ? — Maintenant la jeune trépassée. Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver, Dort ; et si, dans la tombe où nous l'avons laissée, Quelque fête des morts la réveille glacée, Par une belle nuit d'hiver.
Un spectre au rire affreux, à sa morne toilette Préside au lieu de mère, et lui dit : — Il est temps ! - Et, glaçant d'un baiser sa lèvre violette. Passe les doigts noueux de sa main de squelette Sous ses cheveux longs et flottants.
Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale. Au chœur aérien dans l'ombre voltigeant ; Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle, Et l'arc-en-ciel des nuits teint d'un reflet d'opale Le nuage aux franges d'argent.
Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie. Pensez à l'Espagnole éteinte sans retour.
Jeunes filles ! Joyeuse, et d'une main ravie, Elle allait moissonnant les roses de la vie,
Beauté, plaisir, jeunesse, amour !
La pauvre enfant, de fête en fête promenée. De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs. Mais qu'elle a passé vite, hélas ! l'infortunée ! Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée,
Elle est morte en cueillant des fleurs Avril 1828.
^ MAZEPPAi Ayv-^,-/^^'
AINSI, QUAND MAZEPPA, qui rugit et qui pleure, A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure.
Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines. Qui fume et fait jaillir le feu de ses narines
Et le feu de ses pieds ;
Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile. Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile
Ses bourreaux tout joyeux, Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, La sueur sur le front, l'écume dans la bouche,
Et du sang dans les yeux.
Un cri part ; et soudain voilà que par la plaine
Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine.
Sur les sables mouvants, Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre,
Volent avec les vents !
Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent. Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,
Comme un globe de feu ; Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume, Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume
Au vaste océan bleu.
" I. Gentihomrae polonais, né en 1644, et qui devint hetman, c'est-à-dire chef des Cosaques de l'Ukraine, à la suite de l'aventure dont s'est inspiré Victor Hugo. Longtemps allié du tsar Pierre le Grand, il prit contre lui le parti du roi de Suède Charles XII, et, après la bataille de Poltava, où Charles XII fut vaincu, il s'empoisonna {1709).
Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense, Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,
Ils se plongent tous deux.
Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,
Tout chancelle autour d'eux.
Et si l'infortuné, dont la tête se brise, Se débat, le cheval, qui devance la brise,
D'un bond plus effrayé S'enfonce au désert vaste, aride, infranchissable. Qui devant eux s'étend, avec ses plis de sable,
Comme un manteau rayé.
Tout vacille et se peint de couleurs inconnues ; Il voit courir les bois, courir les larges nues.
Le vieux donjon détruit, Les monts dont un rayon baigne les intervalles Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales
Le suivent à grand bruit.
Et le ciel, où déjà les pas du soir s'allongent. Avec ses océans de nuages où plongent
Des nuages encor.
Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue. Sur son front ébloui tourne comme une roue
De marbre aux veines d'or.
Son œil s'égare et luit, sa chevelure traîne, Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,
Les buissons épineux ; Sur ses membres gonflés la corde se replie Et comme un long serpent resserre et multiplie
Sa morsure et ses nœuds.
Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle. Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle.
Sa chair tombe en lambeaux ; Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes,
Succèdent les corbeaux !
Les corbeaux, le grand-duc à Tœil rond, qui s'effraie. L'aigle effaré des champs de bataille, et rorfiaie,
VICTOK HUGO -- POPwi
Monstre au jour inconnu, Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve Qui fouille au flanc des morts, où son col rouge et chauve
Plonge comme un bras nu !
Tous viennent élargir la funèbre volée ; Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée
Et les nids du manoir Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie. Demande en les voyant : — Qui donc là-haut déploie
Ce grand éventail noir ? —
La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée. L'essaim s'acharne, et suit, tel qu'une meute ailée.
Le voyageur fumant.
Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre. Il les voit, puis les perd, et les entend dans l'ombre
Voler confusément.
Enfin, après trois jours d'une course insensée. Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée,
Steppes, forêts, déserts.
Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie. Et son ongle de fer, sur la pierre qu'il broie,
Eteint ses quatre éclairs.
Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable.
Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable
Dans la saison des fleurs.
Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête ; Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête
Ses yeux brûlés de pleurs.
Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne. Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine
Le feront prince un jour.
Un jour, semant les champs de morts sans sépultures, Il dédommagera par de larges pâtures
L'orfraie et le vautour.
Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse. Grand à l'œil ébloui :
Et quand il passera, ces peuples de la tente. Prosternés, enverront la fanfare éclatante Bondir autour de lui.
Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
• Génie, ardent coursier,
En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes Avec tes pieds d'acier !
Tu franchis avec lui déserts, cimes chenues
Des vieux monts, et les mers, et, par delà les nues.
De sombres régions ; Et mille impurs esprits que ta course réveille Autour du voyageur, insolente merveille,
Pressent leurs légions
Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,
Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme ;
Boit au fleuve éternel ; Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée, Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,
Flamboie au front du ciel.
Les six lunes d'HerscheP, l'anneau du vieux Saturne, Le pôle arrondissant une aurore nocturne
Sur son front boréal, Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse, De ce monde sans borne à chaque instant déplace
L'horizon idéal.
Qui peut savoir, hormis les démons et les anges. Ce qu'il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges
A ses yeux reluiront, Comme il sera brûlé d'ardentes étincelles, Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes
Viendront battre son front ?
I. Victor Hugo dit << six lunes » en pensant aux quatre satellites de la planète Uranus, découverte par VV. Herschel en 1781, et à deux des huit satellites de Saturne, Mimas et Encelade, lesquels furent découverts par le même grand astronome en 1789.
Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable
Il ploie avec effroi ; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe,
Et se relève roi !
Mai 1828.