‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 224 sur 292 · UN GRAND ESPRIT EN MARCHE · texte numérisé non relu

UN GRAND ESPRIT EN MARCHE

UN GRAND ESPRIT en marche a ses rumeurs, ses houles.

Ses chocs, et fait frémir profondément les foules,

Et remue en passant le monde autour de lui.

On est épouvanté si Ton n'est ébloui ;

L'homme oomme un nuage erre et change de forme;

Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme ;

Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.

Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon, L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceintuie

I. Hérode A^ntipa?, tétrarque de Galik'e. C'est d( vant lui que Pilate renvoya JciU";.

Une fille défait en souriant le nœud, Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut ; Pas un brin d'herbe, au fond des ravins, que ne touche Cette rapidité formidable et farouche.

CELUI QUI PARLE ICI marchait dans une plaine Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine ; On entendait un bruit de foudre à l'horizon.

Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon;

Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres;

Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières.

Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu :

'< Dieu ! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu

Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,

Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre

Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.

C'était un mage ; il eut debout à son chevet,

Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable ;

Et votre esprit parlait à son âme ; et le sable,

Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher

N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher ;

Il passait les torrents et traversait les plaines ;

Il était sur la terre une de vos haleines ;

Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,

Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi ;

Il ne ménageait pas non plus la sombre foule ;

Il passait, dispersant sa parole, et la houle

A le même frisson sous la trombe, et le bois

Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.

Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.

En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge.

Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité

Quand il parlait au gouffre avec fraternité;

Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.

Le peuple est trop obscur, lé prêtre est trop superbe

Pour se laisser longtemps crier par un passant

Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent.

Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,

Mais que la vérité surtout est vénérable,

Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux

Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.

Cet homme était sublime et pur dans ses prières ;

C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.

Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit

Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.

Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève

A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de sève ;

L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents ;

Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps ;

L'hyène après la chair rongera le squelette ;

J'entends se réjouir dans l'ombre la belette.

Et le corbeau, qui hait votre soleil divin ;

Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin

A pu boire le sang dont ses roses sont faites.

Est-ce donc à cela que servent les prophètes? »

Et Dieu lui répondit :

« D'abord, c'est à cela.

Il faut que la fleur dise à l'aube : Me voilà! L'arbre existe ; il est bon que l'herbe soit épaisse Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse ; Le ver de terre a droit de vivre ; et le vautour. Dans le banquet du jour et de l'ombre, a son tour; Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette De ceux que la mamelle universelle allaite ; Et moi qui sais que tout a pour racine tout. Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout. Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme. Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme, Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient. Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient Dispensés de donner leur chair pour nourriture A l'affamée immense et sombre, la nature. Et puis ce lapidé sert encore à ceci : C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme, Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme ; Eh bien, puisqu'il est sourd et puisqu'il est haineux A ceux qu'il voit venir, ayant mon souffle en eux, Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,

Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre

Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,

Soudain il voie à terre un sage lapidé,

Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée.

Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée. ,

(( Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor :

Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor

Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres,

Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres.

Haine, Ignorance, Envie, Orgueil: Rébellion,

Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,

Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles.

Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales.

Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,

Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon.

Les mages inspirés parlent aux multitudes.

Comme le sombre vent, du fond des soHtudes ;

Mais, je n'ignore pas que ce n'est point assez.

Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais.

Dire les mots divins qu'avec la langue humaine ;

Il sied que le prodige et que le phénomène

Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux

De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux ;

Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère;

L'ordre silencieux doit cesser de se taire,

Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir

La clameur rappelant les peuples au devoir ;

Un avertissement farouche est nécessaire ;

Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,

Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin ;

Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin,

Et qui parle plus haut que la voix ordinaire.

Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre. »

5 janvier 1874,

Page 1