‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 265 sur 292 · Victor Hugo raconté · texte numérisé non relu

Victor Hugo raconté

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Cabinet des Estampes.

GRAVURE û li P . L O M r A U T

VICTOR HUGO — l'OKSIE.

?a conception et sa défimtion du «drame», Victor Hugo s'affirmait bien le chef qu'attendait au théâtre toute une jeunesse passionnée d'avance pour un art nouveau, hardi, totalement libre. Le drame, disait-il, « c'est la çx^ésie complète » ; surtout, c'est la représentation complète de la vie, puisqu'il « fond sous un même souffle le gnatesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie ». Mais, tout en condamnant les«^ègles » chères aux classiques, en exhortant les poètes à ne « pj^endre conseil que de la nature, de la vérité et de l'inspiration qiii est aussi une vérité et une nature », Victor Hugo s'appliquait à démontrer — contre certains « réformateurs » des « plus distingués » — la nécessité du vers dans le drame, ou, du moins, ses avantages. « L'idée trempée dans le vers, assurait-il, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant. C'est le fer qui devient acier. » Au reste, la prose est « d'un beaucoup plus facile accès ; la médiocrité y est à l'aise...». Il est vrai que le vers dont il Méconisait l'emploi était un vers nouveau, celui-là même rtont il allait tirer de si admirables effets dans Hernani, dans tsarion deLorme, dans Ruy Blas, dans les Bur graves, et qu'on prouvait déjà dans CromiiueU : u un vers libre... sachant bririer à propos et déplacer la césure pour déguiser sa mono- \ donie d'alexandrin ; plus ami de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille ;... inépuisable dans là variété de ses tours;... se jouant dans le dialogue;... lyrique, épique, dramatique, selon le besoin ; pouvant parcourir toute la gamme poétique, aller de haut en bas, des ^ idées les plus élevées aux plus vulgaires, des plus bouffonnes | aux plus graves... », etc.

L'auteur arrivait enfin à son Cromwell,, pour dire comment il en avait eu l'idée, — comment il avait vu, « en furetant la chronique,,... se dérouler » devant lui le Cromwell «complexe, hétérogène » qu'il s'était ensuite efforcé de peindre, — et pourquoi il avait choisi, dans l'histoire de « cet être... multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de beaucoup de bien, plein de génie et de petitesses »', le moment où « l'ambitieux » essaie « de se faire roi ». N'est-ce pas alors que « ce caractère singulier se développé sous toutes ses formes »? Le poète ajoutait qu'il avait voulu peindre aussi une « cour » et un « peuple » ; et, à notre avis, cette peinture de l'époque n'est pas ce qu'il y a de moins vivant dans Cromwell, qu'il faudrait même considérer plutôt comme une fresque historique animée, ayant CromweJ

pour centre mobile, que comme un véritable drame. Aussi bien, et quoi que dise la Préface, le Cromwell de Cromwell n'est pas absolument celui de l'histoire. Dans son double personnage de « tyran » et de père de famille «jouet» des siens, il est trop le « Tibère-Dandin » annoncé par la Préface. De plus, comme régicide, il a des remords.

C'est du sang de Stuart la fenêtre souillée !

Oui, c'est de là qu'il prit son essor vers les cieux !

s'écrie- t-il au deuxième acte (scène xv). Et, continuant de se parler à lui-même :

S'il faut que tout crime s'expie, Tremble, Cromwell ! — Ce fut un attentat impie ! Jamais plus noble front n'orna le dais royal.

Or, s'il est bien certain que Cromwell rêva de s'asseoir à son tour sous un dais royal (pour des raisons politiques et non pour celles que Victor Hugo lui prête et qui le rapetissent en le rendant jaloux d'un vain titre *), jamais, certes, il ne considéra Charles I^^ comme un martyr, dont il aurait été le plus vil des bourreaux. Il le condamna parce qu'il le tenait pour un grand coupable, et jamais il n'eut de remords ! — pareil à la plupart des régicides qui crurent ou se venger avec justice, ou venger leur patrie et leur dieu...

Chose curieuse, d'autre part — l'auteur lui-même en a fait la remarque, dans la Préface, — le « drame ne sort pas de Londres », et « il commence le 25 juin 1657, à trois heures du matin », pour finir « le 26 à midi », respectant donc la règle de l'unité de lieu et, à peu près, celle de l'unité de temps ou des vingt-quatre heures. Sans doute, d'un acte à l'autre, la scène change ; mais les changements de lieu dans une même ville sont, au moins, tolérés par « la prescription classique ».

Le premier acte, intitulé les Conjurés, se passe dans une taverne et nous montre, en un tableau pittoresque, des royalistes et des républicains conspirant la mort de Cromwell, qui, las du titre de Protecteur, veut être « Majesté ». Trois de ces royalistes (ou « Cavaliers ») savent, il est vrai.

1. Un historien séric-ux, M. E. Sayous, a écrit ; « Personne plus que lui, en ses dernières années, n'a préparé une Restauration. La couronne et la pairie lui paraissaient les ressorts nécessaires de la vie nationale. Il songea donc à prendre l'une, et à rétablir l'autre ».

que la volonté de leur « roi » — le futur Charles II — est qu'on enlève le Protecteur pour le lui amener vivant : lord Rochester s'introduira chez Cromwell, lui fera prendre un narcotique, etc. Et le jeune et brillant Rochester ne demande pas mieux ; car, depuis la veille, il est fou — en vrai fou ! — de Francis Cromwell, la plus jeune fille du maître. Il a composé pour elle un quatrain qu'il espère lui glisser :

Un quatrain quelquefois met les choses en train.

Survient le fils de Cromwell, Richard, attiré par le bruit que font les conjurés ; mais Richard est l'ami, le compagnon de plaisir des Cavaliers, il est royaliste, et — ne soupçonnant rien, au reste, de ce qui a été décidé dans cette taverne des Trois-Grues — il boit « à la santé du roi Charles » ! Après quoi, l'on entend un crieur public annoncer la motion « faite à la Chambre » de couronner Cromwell.

Le second acte, intitulé les Espions, se passe dans « la salle des banquets, à White-Hall », et nous montre d'abord le Protecteur recevant avec une grâce hautaine ou une injurieuse brutalité, dans ce palais des rois devenu le sien, les ambassadeurs de France, d'Espagne, etc. Mais voici sa femme et ses filles; alors nous apparaît, sous le grand homme un pauvre homme : celui qui dira tout à l'heure à son secrétaire Thurloë (scène v) :

... Ah! cinq femmes! cinq femmes!...

J'aimerais mieux régir par décrets absolus Cinq villes, cinq comtés, cinq royaumes de plus.

Et encoïo :

Non. De tout mon destin l'équilibre est rompu. L'Europe est d'un côté; mais ma femme est de l'autre.

Cependant il se réjouit à la pensée qu'il va enfin mettre la main sur la couronne :

Ah ! je le tiens enfin, ce sceptre insaisissable 1

Mes pieds ont donc atteint le haut du mont de sable.

THURLOE

Mais, dès longtemps, Mylord, vous régnez ?

Non, non, non !

J'ai bien l'autorité, mais je n'ai pas le nom ! Tu souris, Thurloë. Tu ne sais pas quel vide Creuse au fond de mon cœur l'ambition avide ! Comme elle fait braver douleur, travail, péril, Tout enfin, pour un but qui semble puéril ! Qu'il est dur de porter sa fortune incomplète ! Puis, je ne sais quel lustre, où le ciel se reflète, Environne les rois depuis les temps anciens. Ces noms : Roi, Majesté, sont des magiciens !

Mais un républicain fanatique, le sauvage puritain Carr, bien que haïssant Cromwell, vient lui dénoncer le complot ourdi aux Trois- Grues :

Si méchant que tu sois, j'aime mieux ton empire Qu'un Stuart, un Hérode, un royal débauché. Gui parasite, enfin du vieux chêne arraché !

Et, tranquillement, il livre les noms des Cavaliers, av^ec, en plus, celui de Richard Cromwell. Les noms des républicains ou (( Têtes rondes » seront livrés, quelques instants après, par un faux Cavalier, espion du Protecteur ; et Cromwell, que ces révélations ont troublé, médite sur la vanité des ambitions :

Qu'est-ce un trône, d'ailleurs ? un tréteau sous un dais. Quelques planches où l'œil de la foule s'attache. Changeant de nom, selon l'étoffe qui les cache. Du velours, c'est le trône ; un drap noir, l'échafantl \

Tout de môme, Rochester, déguisé en « miaistre puritain », s'est introduit à White-Hall, et réussit à s'y faire agréer par Cromwell comme chapelain.

C'est à White-Hall aussi, mais dans « la chambre peinte )\ que se passe le troisième acte, intitulé les Fous. Cromwell a quatre fous de cour, et ce sont eux qui ouvrent l'acte.

Ils gambadent, chantent des chansons — • dont une, la « ballade » chantée par Gramadoch^, est une sorte de lé-

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