‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 268 sur 292 · MOUNET-SULLY DANS LE ROLE D'HERNANI, EN · texte numérisé non relu

MOUNET-SULLY DANS LE ROLE D'HERNANI, EN

VICTOR llUi.O — POKSIK.

HEI^NAM — Ul

Sol) qu'avait créé la célèbre M^^^ Mars et qu'avaient successivement joué, après elle, l'admirable actrice romantique Mnie Dorval (1838), M^e Emilie Guyon (1841) et M^ie Pavart (1867). La pièce, depuis lors, n'a pas quitté le répertoire.

C'est, assurément, la plus populaire de toutes celles de Victor Hugo, avec Ruy Blas. Et cela se conçoit : elle respire, dans son lyrisme héroïque et passionnel, une jeunesse qui rend le spectateur presque insensible aux invraisemblances de l'action, qui le séduit, l'enivre, malgré tout, et qui a fait souvent comparer ce premier coup de maître de Hugo dramaturge, au Cid. — Hernani est le Cid du romaatisme.

Remarque d'autant mieux justifiée, que les trois premiers actes et le cinquième à' Hernani se passent en Espagne, où se déroule tout entière la tragédie de Corneille : celle-ci, au onzième siècle, il est vrai, et à Séville ; Hernani en 1519, et à Saragosse ou dans les montagnes de l' Aragon ; mais ces différences sont bien secondaires : un grand souffle d'honneur castillan emplit et emporte les deux œuvres, voilà l'essentiel. Rappelons, d'ailleurs, que le titre complet du drame de Victor Hugo était, en 1830 : Hernani ou l'Honneur castillan.

Le premier acte, intitulé le Roi (en 1830 il n'avait pas de titre, non plus que les autres actes), se passe donc à Saragosse. Chez qui? chez don Ruy Gomez de Silva, vieux duc amoureux de sa nièce, dona Sol, qti'il veut épouser, mais qui ne l'aime pas, qui aimeHernani, le banni, le «bandit» jeune, beau, intrépide... et mystérieux, véritable type de l'amant tragique ou « fatal » cher aux poètes de la génération romantique. Mais un troisième personnage, qu'elle ne connaît point, aime aussi doiïa Sol : c'est le roi d'Espagne, don Carlos. Or, la duègne dona Josefa, croyant ouvrir à Hernani la « petite porte masquée » par où il doit entrer, l'a ouverte au roi; et celui-ci force la duègne — qui, elle non plus, ne le connaît pas — à le cacher dans la chambre. Paraissent presque en même temps dona Sol et Hernani ; et alors, dans l'espèce d'opéra sans musique qu'est ce drame — sans autre musique, du moins, que ses admirables harmonies ou mélodies verbales, — éclate (on l'a dit et redit) un premier « duo », où le « brigand » révèle à la jeune fille le « mandat d'anathème » dont il est « chargé, et où celle-ci, indifférente à tout ce qui n'est pas sa passion, déclare et répète : « Je vous suivrai »... Qu'il vienne la chercher demain, à minuit ! — Le mandat d'anathème dont parle Hernani est le serment, qu'il a fait tout enfant, de venger sur Carlos la mort du grand seigneur son père, condamné

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par le père de Carlos à monter sur Téchafaud. Mais X^n trouvera plus loin tout le « duo... » Don Carlos l'interrompt en « ouvrant avec fracas la porte de l'armoire » où il s'était blotti ; et les deux hommes, qui ne se connaissent pas (Hernani est un nom de guerre, et don Carlos ne se nomme point; — d'ailleurs, il n'a presque rien entendu), croisent le fer devant dona Sol tremblante. Maison frappe à la porte. C'est le duc. Il entre. Et d'abord, à la vue de ces deux hommes, dont l'un, Hernani, lui est inconnu et dont l'autre a rabattu son chapeau sur ses yeux, il s'indigne, — en de beaux vers. Mais au moment où il demande à ses valets sa hache, son poignard et sa dague de Tolède, don Carlos découvre son visage, et annonce que son « aïeul », l'empereur d'Allemagne est mort. C'est pour causer de l'événement avec son «féal» sujet qu'il est venu,

incognito, la nuit, Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !

Don Ruy Gomez renvoie ses gens et s'approche respectueusement du roi, a que dona Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants ». Conversation politique ; après quoi, don Carlos dit au duc : « Cette nuit tu me loges », et, parlant d'Hernani, qu'il « daigne... protéger » : — « C'est quelqu'un de ma suite ». — Hernani, resté seul, exhale sa haine :

Oui. de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J'en suis ! Nuit et jour en effet, pas à pas. je te suis...

etc., etc. C'est la fin de l'acte.

Le second, intitulé le Bandit, se passe également à Saragosse et la nuit, mais dans un « patio » (cour) du palais de Silva. Arrive don Carlos avec quelques seigneurs. Ceux-ci lui apprennent le nom de l'homme qu'il a « laissé partir » ; mais il s'-en soucie bien !

J'en veux à sa maîtresse, et non point à sa tête.

J'en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux,

Mes amis ! Deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux !

Je n'ai rien entendu de toute leur histoire

Que ces trois mots : — Demain, venez, à la nuit noire !

HERNANl — iW

Il en a entendu un peu phis, puisqu'il sait le signal à faire pour que don a Sol descende de sa chambre. « Il faut frapper des mains trois fois.» La voici. Mais, si elle est tombée dans le piège, elle n'est femme ni à céder aux offres les plus éblouissantes, fût-ce celle d'un trône d'impérajtrice:,. ni à plier sous la violence. Et, comme il Ta saisie et « cberche à l'entraîner », elle lui arrache son poignard, prête à le tuer et à se tuer ensuite Elle crie de toute sa force : >< Hemani ! Hernani^! » Et Hernani paraît. Ses amis ont fait prisonniers les seigneurs amenés par le roi et qui étaient allés au-devant du «brigand» avec l'ordre de lui pousser « une estocade ». Les deux hommes se retrouvent donc face à face, comme la veille, avec pour seul témoin don a Sol. Mais, cette fois, don Carlos refuse le combat auquel Hernani le provoque avec rage. Ce qui était po&sible hier, où ils étaient l'un pour l'autre deux inconnus, ne l'est plus:

... Je suis votre seigneur le roi.

Frappez, .mais pas. de du^l...

Hernani ne saurait être un assassin- ; et,, non seulement il brise son épée en criant au roi : « Va-t'en donc !», mais il est ?ssez généreujc pour le couvrir de son manteau ; car, dit-il :

Car dans nos rangs pour toi je crains quelqïie GO'iii'teau.

Assurément, il ajoute :

... Ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.

Mais, dès ce moment, nous sentons qu'il n'arrivera point à se venger ; qu'il sera comme un Hamlet espagnol, ou, si vous préférez, qu'il y a en lui un merveilleux orateur et poète, mais non pas un héros de la vengeance. La scène suivante, lyriquement très belle — second « duo » d'amour, — nous montre, dans ce chef de bande, surtout un élégiaque. On comprend que le premier mot de don a Sol, après le départ de Carlos, dont les menaces vibrent encore à ses oreilles, soit : « Maintenant, fuyons vite ! » Mais Hernani, gémissant :

Pour que ma dona Sol me suive et m'appartienne. Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne, Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets, Il n'est plus temps ; je vois l'échafaucl de trop près...

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Sans doute, il veut « fuir seul ». Il veut ? Une plainte de la jeune fille : « Ah ! vous êtes ingrat ! » suffit pour le retenir. Il s'agenouille devant elle ; et, comme en extase :

Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie,

Car cette heure est à nous, et le reste est folie.

Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux

D'aimer e^ de savoir qu'on vous aime à genoux ? ^

D'être deux ? d'être seuls ? et que c'est douce chose ,

De se parler d'amour la nuit quand tout repose ?

Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein...

^^*^i^^Mais avec le mot « sein » va rimer celui de « jgcsin » , jeté 0^ » ^^** par dona Sol ^^p^rée. Le tocsin, en effet, sonne dans^ragosse, ' réveillant la ville, dont toutes les fenêtres s'éclairent. Un montagnard accourt :

...Seigneur, les sbires, les alcades Débouchent dans la place en longues cavalcades ! Alerte, Monseigneur !

Alors, enfin, Hernani — qui, d'abord, au bruit des cloches, à la vue des lumières, soupirait : « Rendormons-nous » — se lève. Redevenu digne de son « mandat », il prend l'épée du montagnard, et s'élance au secours de sa troupe, après avoir reçu de doiïa Sol un baiser, qui est « le premier", — « le dernier peut-être »...

« Le château de Silva dans les montagnes d'Aragon », voilà où se passe le troisième acte, intitulé le Vieillard, et qui est ^ très supérieur, dramatiquement, aux deux premiers. Il est ^^ ■ même très dramatique, plein de beaux coups de théâtre et d'émouvantes situations. Dans la galerie des portraits de sa famille, don Ruy Gomez dit son amour à dona Sol qu'il doit épouser dans une heure. Il est vieux, il le sait ! mais il a nom Silva. Et puis, que vaut d'ordinaire l'amour des jeunes hommes ?

Tous ces jeunes oiseaux, \ v \

A l'aile vive et peinte, au langoureux ram ngn, - — bl/^Oi^^n

Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. \

Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? nos yeux arides ? Nos fronts ridés ? Au cœur on n'a jamais de rides...

HERNANI — 415

Il la prie d'aller mettre sa « parure de noce » ; et elle y va, malgré la nouvelle, apportée par un page, que la bandé d'Hernani a été détruite, et que le chef, dit-on, est mort. |

Lorsqu'elle rentre, Hernani est là, déguisé en pèlerin. La |^0h| voyant ainsi parée, il devient comme fou ; il crie aux valets, aux femmes qui la suivaient :

Qui veut gagner ici mille carolus d'or i

(la somme promise à qui le « livrera ») . Et il se nomme ! deux fois, trois fois... Mais don Ruy Gomez :

Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire. Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire, Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu, Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.

Il sort pour « faire armer le château » et en « fermer la porte », laissant Hernani avec doua Sol à qui il a bien dit de rentrer chez elle, et qui « fait quelques pas comme pour suivre ses femmes » mais s'arrête... Hernani la raille et félicite amèrement sur la beauté des pièces de l'écrin nuptial, qu'il manie l'une après l'autre ; mais elle : « Vous n'allez pas au fond ! », et de l'écrin elle tire un poignard, celui qu'elle prit au roi. Hernani tombe à ses pieds ; et un troisième « duo » commence :

Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, Où vous avez marché, pour baiser le

1 réservé, i i\ i^

pav'é !... cdftX^wsevbCN^

Duo qui, d'ailleurs, pareil à celui du second acte et même à celui du premier, serait un solo, si « l'ange » n'interrompait çà et là d'une exclamation ou de quelques vers les discours du bandit. Mais il est vrai que ces rares paroles de la jeune fille suffisent. Toutes expriment le même amour indomptable, absolu, que nous avons toujours vu ou deviné en elle ; et il n'est pas étonnant qu'à ces mots d'Hernani :

— Que n'ai-je un monde ?

Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

elle réponde, en se jetant à son cou :

— Vous êtes mon lion superbe et généreux.

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