‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 27 sur 292 · V. H. — POÉSIE î · texte numérisé non relu

V. H. — POÉSIE î

m — LES FEUILLES D'AUTOMNE

Lt que son cou ployé comme un frêle roseau Fit faire en même temps sa bière et son berceau. Cet enfant que la vie effaçait de son livre, Et qui. n'avait pas même un lendemain à vivre, C'est moi. —

Je vous dirai peut-être quelque jour Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour. Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée, Ange qui sur trois fils attachés à ses pas Épandait son amour et ne mesurait pas !

Oh ! l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiphe ! Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse, Comment ce haut destin de gloire et de terreur Qui remuait le monde aux pas de l'Empereur, Dans son souffle orageux m'emportant sans défense, A tous les vents de l'air fit flotter mon enfance. Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants, L'océan convulsif tourmente en même temps ' Ee navire à trois ponts qui tonne avec l'orage, Et la feuille échappée aux arbres du rivage!

Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,

J'ai plus d'un souvenir profondément gravé.

Et l'on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

CerteS; plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde.

Mon âme où ma pensée habite comme un monde.

Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté,

Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse.

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse.

Et, quoique encore à l'âge où l'avenir sourit.

LES FEUILLES Jt' AUTOMNE — 07

Le livre de mon cœur à toute page écrit!

Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;

S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur

Dans le coin d'un roman ironique et railleur ;

Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,

Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie

D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle, et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume.

Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume

Dan3 le rythme profond, moule mystérieux

D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux,

C'est que l'amour, la tombe, et la gloire et la vie.

L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon ou propice ou fatal,

FaîTrêluire et vibrer mon âme de cristal.

Mon âme^aux mille voix, que le Dieu que j 'adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D'ailleurs, j'ai purement passé les jours mauvais, Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais. L'orage des partis avec son vent de flamme, Sans en altérer l'onde a remué mon âme. Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur!

Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple, Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs. Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ; Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine ?^Ion père vieux soldat, ma mère vendéenne !

Juin 1830.

A Monsieur LOUIS B...*

LOUIS, quand vous irez, dans un de vos voyages, Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, Toulouse la romaine où dans des jours meilleurs J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,

I. Louis Boulanger, peintre de l'école romantique (1806-1867).

68 — LES FEUILLES DAJJTOMNK

Passez par Blois. — Et là, bien volontiers sans doute.

Laissez dans le logis vos compagnons de route,

Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront,

Vous, avec vos pensers qui haussent votre front,

Montez à travers Blois cet escalier de rues

Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues ;

Laissez là le château, quoique sombre et puissant.

Quoiqu'il ait à la face une tache de sang ; ^

Admirez, en passant, cette tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler une Gorgone ;

Mais passez. — Et sorti de la ville, au midi.

Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi.

Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble.

Comme au cimier d'un casque une^plume qui tremble.

Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant,

Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre.

Que la ville étagée en long amphithéâtre,

Que l'église ou la Loire et ses voiles au vent.

Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants^,

Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles

Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.

Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon.

Regardez à vos pieds. —

Louis, cette maison Qu'on voit, bâtie en pierre et d'ardoise couverte, Blanche et carrée, au bas de la colline verte. Et qui, fermée à peine aux regards étrangers, S'épanouit charmante entre ses deux vergers. C'est là. — Regardez bien. C'est le toit de mon père. C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre. Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé !

Alors, ô mon ami, plein d'une extase amère, Pensez pieusement, d'abord à votre mère, Et puis à votre sœur, et dites : « Notre afni Ne reverra jamais son vieux père endormi!-

1. Allusion à l'assassinat d'Henri de Guise, \-^ax ordre d'Henri HI (15SS).

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