I- Victor Hugo, p
avoir eu le temps de nommer la femme dont il veut se venger, que le « gueux » s'indigne et s'écrie :
Celui qui bassement et tortueusement
Se venge, aj'ant le droit de porter une lame,
Noble, par une intrigue, homme, sur une femme,
Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil.
Celui-là — fût-il grand de Castille, fût-il
Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres,
Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres,
Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux —
N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux
Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile,
Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville.
Don Salluste bat habilement en retraite : il voulait simplement éprouver son cousin!... Et il va lui chercher cinq cents ducats promis tout à l'heure; le laissant avec Ruy Blas, que nous avons vu, pendant la première scène, exécuter quelques ordres de don Salluste, et qui vient de rentrer. Don César, o u plutôt Zafari (seul, don Salluste sait son vrai nom) et Ruy Blas se sont connus jadis, et fraternellement aimés ; celui-là déjà «gueux » et superbement insouciant, celui-ci un « rêveur» qui jetait vers le ciel ses pensées et ses vœux « en strophes insensées », espérant tout de la vie, — et de qui la vie a fait un laquais. N'est-il pas en livrée ? Du moins il y est depuis ce matin. Hier encore, il servait don Salluste dans « un logis inconnu», où le marquis, dit-il, introduit «quelquefois, à la nuit », des hommes masqués, par une porte secrète « dont il a seul la clef ». Là, ajoute Ruy Blas :
Là, de deux noirs muets je suis le compagnon. Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
On verra au troisième acte, et après, l'importance de ces détails.
Mais ce qui surtout rend sa livrée odieuse à Ruy Blas, c'est son amour pour la reine ; et le voilà dépeignant cet amour, avec un lyrisme éperdu, qui nous montre à plein en lui un frère poétique d'Hernani et de Didier, dont il sera, de façon originale, certes, un frère dramatique. — Rentre don Salluste. Il temet « l'argent » à don César, puis ouvre une porte, et, désignant le bohème à trois alguazils, il leur commande de s'emparer de lui à sa sortie du palais, de l'embarquer, et de
le vendre en mer « aux corsaires d'Afrique »... Seul avec Ruy Blas — dont, évidemment, il a entendu la confession, — il lui dicte, pour sa « reine d'amour », assure-t-il, « doi'ia Praxedis », le billet suivant :
« ... Un danger terrible est sur ma tête, « Ma reine seule peut conjurer la tempête, « En venant me trouver ce soir dans ma maison. « Sinon, je suis perdu. »
Et ce billet, il le fait signei : « César »... Et Ruy Blas, tranquillement, écrit encore sous la dictée de son maître :
« . . Moi, Ruy Blas, « Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, « En toute occasion, ou secrète ou publique, ;< M'engage à le servir comme un bon domestique... »
Et il signe de son nom, met la date, et tend le papier à don Salluste, qui le serre avec l'autre dans son portefeuille.
Il ne commence à s'étonner qu'en voyant son maître l'habiller en seigneur, et le présenter, aux courtisans qui entrent, comme son cousin don César revenu des Indes. Ce n'est pas tout. La reine ayant paru, dans la pompe ordinaire de son cortège, don Salluste force Ruy Blas, qui la regarde « effaré, comme absorbé par cette resplendissante vision », à se couvrir, puisqu'il est « grand d'Espagne » ! Les derniers mots de l'acte sont ceux-ci :
RUY BLAS, bas.
Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement?
DON SALLUSTE, lui montrant la reine De plaire à cette femme, et d'être son amant.
(Il lui a, entre temps, donné sa petite maison ; n'en voulant du moins garder que « les clefs secrètes ».)
Le deuxième acte, intitulé la Reine d'Espagne, nous ouvre le salon oùdonaMariadeNeubourg passe une partie de ses journées avec ses femmes, sous l'irritante surveillance de la camarera mayor, gardienne implacable de l'étiquette. Mais, à ce tableau des servitudes auxquelles devait se plier une reine d'Espagne, succède un monologue qui nous découvre toute l'âme ardente et rêveuse de l'épouse délaissée
de Charles II. Un inconnu — que nous connaissons, nous — s'est blessé, il}' a quelques jours, en franchissant le mur du parc, pour déposer, comme d'habitude, sur un banc, de certaines fleurs qu'elle aime ; une nuit même, il a fait plus, il a mis dans le bouquet une lettre. Et elle rêve à tout cela, non sans remords ; elle veut prier, mais «la dentelle » (le morceau de dentelle qu'elle a trouvé accroché au mur), «la fleur, la lettre, c'est du feu ! » Et elle ne peut s'empêcher de relire <( une dernière fois » cette lettre que, pour « la dernière fois » toujours, elle relit « depuis un mois » :
« Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là
« Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
« Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile;
« Qui pour vous donnera son âme, s'il -le faut,
« Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut... »
Mais on annonce une lettre du roi, — que voici :
« Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loups. »
Et cette ligne n'est pasmêfne de la main du roi... Il l'a signée, mais il l'avait dictée... à qui ? La reine, examinant l'écriture, y reconnaît, avec stupeur, celle de l'inconnu. D'incident en incident, elle va être amenée, du reste, à soupçonner puis à se convaincre que cet inconnu est le personnage même envoyé par le roi et qui est là, devant elle, sous le nom de « César de Bazan, comte de Garofa ». De son côté, le faux César devine, non, acquiert en dix secondes la certitude que la reine a été touchée par son amour.
Il est ivre de joie, lorsqu'un vieux héron de cour, don Guritan, amoureux, lui aussi, de la reine, le provoque ; mais la reine, avertie, ordonne gentiment au vieil amoureux de quitter Madrid à l'instant, pour aller porter une cassette à ' son père l'électeur de Neubourg. Bon voyage, monsieur le héron !
Le troisième acte,^intitulé Ruy Blas, est à lui seul un drame. La première idée de Victor Hugo, d'ailleurs, « avait été que la pièce commençât par le troisième acte : Ruy Blas, premier ministre, duc d'Olmedo, tout-puissant, aimé de la reine ; un laquais entre, donne des ordres à ce tout-puissant, lui fait fermer une fenêtre, et ramasser son mouchoir. Tout se serait expHqué après... » (Victor Hugo raconté...). L'auteur fit bien, croyons-nous, de préférer « un effet de gradation » à un « effet
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d'étonnement »; mais ce qui est sûr, c'est que ce troisième acte, violemment antithétique, serait à louer — à applaudir — d'un bout à l'autre, si la fin en était aussi vraisemblable qu'elle est dramatique. — Nous voyons d'abord RuyBlas au pinacle, et digne par son caractère, par son génie même, de cette élévation pour ainsi dire miraculeuse, qu'il doit à l'amour de la reine. Tout le monde sait et Ton pourra relire tout à l'heure le foudroyant discours de son patriotisme indigné, aux membres du « conseil privé du roi », qui ne pensent qu'à se disputer les dernières richesses du royaume. Et l'éloquent premier ministre ne se borne point à flétrir tous ces rapaces; il en exile deux des plus importants, ajoutant pour les autres :
Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.
La séance terminée, la reine soulève une tapisserie derrière laquelle elle a tout entendu, et « fixe sur Ruy Blas un regard d'admiration et de respect ». Et c'est alors, entre elle et lui, un duo d'amour aussi touchant qu'aucun de ceux de Marion de Lorme ou d'Hernani, mais qui emprunte aux circonstances, au passé de Ruy Blas (passé toujours ignoré de la reine, il va de soi), et à l'exceptionnel prestige de l'héroïne une grandeur et un tragique très particuliers :
Je t'admire .' Autrefois une fleur, à présent un empire ! D'abord je t'ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu ! c'est à cela qu'une femme se prend...
Enfin :
Don César, je vous donne mon âme.
Reine pour tous, pour vous je ne suis qu'une femme. Par l'amour, par le cœur, duc, je vous appartiens. J'ai foi dans votre honneur pour respecter le mien. Quand vous m'appellerez, je viendrai. Je suis prête...
Et, avant de lui dire adieu, et de disparaître, elle le baise au front.
Il reste seul, « comme absorbé dans une contemplation angélique » :
Devant moi tout un monde, un monde de lumière.
Comme ces paradis qu'en songe nous voyons, S'entr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons !
Donc je marche vivant dans mon rêve étoile !...
Mais un homme lui a mis brusquement la main sur l'épaule : « Bonjour! ». C'est don Salluste, habillé en laquais (il porte la livrée de Ruy Blas). Et tout l'orgueil, l'enthousiasme et le génie du pseudo-césar, qui cependant est bien « le maître », comme a dit la reine, l'abandonnent ! « Pâle de honte et de désespoir », il obéit aux ordres du démon, qui lui coupe ses essais de dissertation politique par :
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée,