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,,. Pardon ! ramassez-moi mon mouchoir.
Et, lorsqu'il sent — enfin ! — que le but du marquis a été, est encore de se servir de lui, comme d'un instrument, pour perdre la reine, il ne sait d abord que gémir, et ensuite se jeter et se traîner aux pieds du monstre :
Ayez pitié de moi !... Grâce ! Ayez pitié d'elle !
Brutalement raillé, il a, sans doute, un sursaut de révolte ; mais don Salluste lui rappelle le fameux billet : « Moi, Ruy Blas ... », etc., billet que la reine pourra lire demain, si le signataire le désire ; et alors :
Il suffit. — Je ferai, monsieur, ce qu'il vous plaît.
Or, ce qui plaît à don Salluste, c'est que Ruy Blas l'attende demain dans la maison qu'il lui a donnée, et qu'il y ait là,
... dans le jardin, caché sous un feuillage, Un carrosse attelé tout prêt pour un voyage.
Le quatrième acte, intitulé Don César, se passe dans la petite maison où Ruy Blas a promis de se trouver le lendemain. Il a tenu parole : le voici. Mais, après s'être enfin avisé d'un moyen — qui échouera — de sauver la reine, il s'en va. Don César le remplace. Don César, tombé de la cheminée par où il vient d'échapper aux mêmes alguazils qui l'ont naguère
embarqué, vendu : car, à peine de retour à Madrid, « c'est fort ! » ils l'ont rencontré, d'où « poursuite enragée » et « fuite éperdue ». — Nous citerons tout l'exhilarant et délicieux monologue. — ^ L'acte, que don César remplit de sa verve inépuisable, est une suite d'imbroglios causés par sa présence, mais qui, en somme, n'arrêtent pas le cours des événements, le favoriseront plutôt. Le joyeux bohème ne fait-il pas écrire : « Venez », par un des « noirs muets » du logis, au dos d'une lettre de rendez-vous reçue par une « dame » qui, craignant « quelque piège », envoie demander à « don César » s'il lui a bien, tout à l'heure, adressé « ce message » ? Or, cette dame — lecteurs et spectateurs le devinent immédiatement — c'est la reine, et le message c'est le premier billet dicté par don Salluste à Ruy Blas, au premier acte. Le marquis l'a expédié ce matin même... Tout en restant comique, l'acte finit sur une victoire de l'infernal personnage, qui vient d'arriver. Menacé d'un scandale par don César, don Salluste fait mener le gueux en prison. Après la comédie, la tragédie, et la plus tragique ! C'est le cinquième acte, intitulé le Tigre et le Lion. Il est très beau. « Même chambre », mais la nuit venue. Émouvant monologue de Ruy Blas, pour commencer :
Jusqu'au soir, au hasard, j'ai marché dans les rues. J'espère en ce moment. Je suis calme. La nuit, On pense mieux...
Il croit la reine sauvée, et se prépare à mourir. Il saisit déjà « convulsivement » une fiole de poison, lorsque la reine paraît. Epouvanté, il la supplie puis lui ordonne de partir. Mais elle :
Vous touchez à quelque instant funeste.
Vous voulez m'écarter de vos dangers. — Je reste.
Aussi bien, elle est dans le piège ! Voici don Salluste, qui, masqué, lui a ouvert la porte de la maison. Il lui présente un parchemin qu'elle n'aura qu'à signer : c'est une lettre au roi, où elle se démet de son titre de reine... Une voiture — don Salluste y a mis « beaucoup d'or » — attend les amants, qui pourront aisément gagner le Portugal :
César vous aime.
11 est digne de vous. Il est, sur mon honneur, De fort grande maison. Presque un prince. Un seigneur
Ayant donjon sur roc, et fief dans la campagne. Il est duc d'Olmedo, Bazan et grand d'Espagne...
Mais Ruy Blas, las de mentir ou de laisser mentir pour lui, éclate
Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais !
On trouvera plus loin la suite et la fin de la scène, qui est magnifique et terrible, aboutissant à l'assassinat du « tigre » par « le lion » réveillé. Elle est, d'ailleurs, suivie d'une autre belle scène — la dernière du drame, — que nous donnerons tout entière : car Ruy Blas, ayant « puni», s'empoisonne, et meurt dans les bras de la reine, qui lui a pardonné.
Le Conseil privé du Roi, RUY BLAS ^ ^^( RUY BLAS, survenant. ^
Ij '
Bon appétit, messieurs! — ■■
{Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude.
Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les
regardant en face.)
O ministres intègres !
Conseillers vertueux! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison ! Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure. L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure ! Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts Que remplir votre poche et vous enfuir après ! Soyez flétris, devant votre pays qui tombe, Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe ! — Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur. Tout s'en va. — Nous avons, depuis Philippe quatre. Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ; En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ; Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues ! Mais voyez. — Du ponant jusques à l'orient, L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme, La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ; Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami ; La Savoie et son duc sont pleins de précipices ; La France pour vous prendre attend des jours propices. ■ L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois Se meurt, vous le savez. — Quant à nos vices-rois. Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres, Vaudémont vend Milan, Legafiez perd les Flandres. Quel remède à cela ? — L'état est indigent, L'état est épuisé de troupes et d'argent ; Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères. Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères. Et vous osez !... — Messieurs, en vingt ans, songez-y, Le peuple, — j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! — Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie. Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, Le peuple misérable et qu'on pressure encor, A sué quatre cent trente millions d'or ! Et ce n'est pas assez ! et vous voulez, mes maîtres !... — Ah ! j'ai honte pour vous ! — Au dedans routiers, reîtres. Vont battant le pays et brûlant la moisson. L'escopette est braquée au coin de tout buisson. Comme si c'était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu ! Notre église en ruine est pleine de couleuvres ; L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux,mais pas d'œuvre; Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. L'Espagne est un égout où vient l'impureté De toute nation. — Tout seigneur à ses gages A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages : Génois, sardes, flamands. Babel est dans Madrid. L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit. La nuit on assassine, et chacun crie : A l'aide ! — Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! — La moitié de Madrid pille l'autre moitié. Tous les juges vendus. Pas un soldat payé. Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes. Quelle armée avons-nous ? A peine six mille hommes, Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards, S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.
RU Y BLAS — 4t)<)
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne,
Hélas ! les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'efïroi,
Seul, dans l'Escurial, avec les morts qu'il foule.
Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
— Voilà ! — L'Europe, hélas ! écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon. L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste, Et vous vous disputez à qui prendra le reste ! Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez. Expire dans cet antre où son sort se termine, Triste comme un lion mangé par la verm^ine !
— Charles-Quint, dans ces temps d'opprobre et de terreur. Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur?
Oh ! lève-toi ! viens voir ! — Les bons font place aux pires.
Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires,
Penche... Il nous faut ton bras ! au secours, Charles-Quint !
Car l'Espagne se meurt, car l'Espagne s'éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde.
Soleil éblouissant qui faisait croire au monde
Que le jour désormais se levait à Madrid,
Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit.
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,
Et que d'un autre peuple effacera l'aurore !
Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs.
Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,
On les souille ! — O géant ! se peut-il que tu dormes?
On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;
Et l'aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !
(Acte ITI, scène n.)