‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 51 sur 292 · DATE LILIA · texte numérisé non relu

DATE LILIA

OH ! SI VOUS RENCONTREZ quelque part sous les cieux

Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux,

Que suivent quatre enfants dont le dernier chancelle,

Les surveillant bien tous, et, s'il passe auprès d'elle

Quelque aveugle indigent que l'âge appesantit.

Mettant une humble aumône aux mains du plus petit ;

Si, quand la diatribe autour d'un nom s'élance,

Vous voyez une femme écouter en silence,

Et douter, puis vous dire : — Attendons pour juger.

Quel est celui de nous qu'on ne pourrait charger ?

On est prompt à ternir les choses les plus belles.

La louange est sans pieds et le blâme a des ailes. —

Si, lorsqu'un souvenir, ou peut-être un remords,

Ou le hasard, vous mène à la cité des morts.

I M Donnez les lis à pleines mains» : Manibus date lilia plenis (Virgile, Ênéiil: VI, ^03). — La femme célébrée dans cette poésie, c'est encore Mme Victor Hugo.

Vous voyez, au détour d'une secrète allée,

Prier sur un tombeau dont la route est foulée,

Seul avec des enfants, un être gracieux

Qui pleure en souriant comme l'on pleure aux cieux ;

Si de ce sein brisé la douleur et l'extase

S'épanchent comme l'eau des fêlures d'un vase ;

Si rien d'humain ne reste à cet ange éploré ;

Si. terni par le deuil, son œil chaste et sacré,

Bien plus levé là-haut que baissé vers la tombe,

Avec tant de regret sur la terre retombe

Qu'on dirait que son cœur n'a pas encore choisi

Entre sa mère au ciel et ses enfants ici...

Oh ! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle !

La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle 1

Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours !

Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours*!

C'est elle ! la vertu sur ma tête penchée ;

La figure d'albâtre en ma maison cachée ;

L'arbre qui, sur la route où je marche à pas lourds,

Verse "des fruits souvent et de l'ombre toujours ;

La femme dont ma joie est le bonheur suprême ;

Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même,

Sans parole sévère et sans regard moqueur.

Les soutient de la main et me soutient du cœur ;

Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne,

Seule peut me punir et seule me pardonne ;

Qui de mes propres torts me console et m'absout ;

A qui j'ai dit : « Toujours ! » et qui m'a dit : « Partout ! h

Elle ! tout dans un mot ! c'est dans ma froide brume

Une fleur de beauté que la bonté parfume !

D'une double nature hymen mystérieux !

La fleur est de la terre et le parfum des cieux I

108 — LES \OIX IM'EIUEUIŒS

L'auteur disait avec raison, dans sa préface : a Ce volume, avec qufl ques nuances nouvelles peut-être, ne fait que continuer ceux qui l'ont précédé ». On y trouve deux pièces d'inspiration philosophico-politiqueou plutôt historique : Sunt lacrymœ letum^, noble méditation sur la mort de Charles X ; A VArc de Triomphe, où le poète nous représente ce glorieux monument d'héroïsme survivant seul un jour, à Paris, — avec la Colonne de la place Vendôme.'., et Notre-Dame. — Quant à la note amoureuse, elle est moins vive dans ces Voix intérieures que dans les Chants du crépuscule ; et, en général, la poésie de Victor Hugo a ici un caractère assez nouveau de sérénité. — Le recueil est dédié à '< Joseph-Léopold-Sigisbert comte Hugo, lieutenant général des armées du roi », par « son fils respectueux ».

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