LES MAGES
POURQUOI DONC faites-vous des prêtres
Quand vous en avez parmi vous ?
Des esprits conducteurs des êtres
Portent un signe sombre et doux.
Nous naissons tous ce que nous sommes.
Dieu de ses mains sacre des hommes
Dans les ténèbres des berceaux ;
Son effrayant doigt invisible
Ecrit sous leur crâne la bible
Des arbres, des monts et des eaux.
Ces hommes, ce sont les poètes ; Ceux dont l'aile monte et descend ; Toutes les bouches inquiètes Qu'ouvre le verbe frémissant ; Les Virgiles, les Isaïes ; Toutes les âmes envahies Par les grandes brumes du sort ; Tous ceux en qui Dieu se concentr ? ;
202 — LES COXTE^fPLATJONS
Tous les yeux où la lumière entre, Tous les fronts d'où le rayon sort.
Ce sont ceux qu'attend Dieu propice Sur les Horebs * et les Thabors ^ ; Ceux que l'horrible précipice Retient blêmissants à ses bords ; Ceux qui sentent la pierre vivre ; Ceux que Pan formidable enivre ; Ceux qui sont tout pensifs devant Les nuages, ces solitudes Où passent en mille attitudes Les groupes sonores du vent.
Ce sont les sévères artistes
Que l'aube attire à ses blancheurs,
Les savants, les inventeurs tristes.
Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,
Oui ramassent dans les ténèbres
Les faits, les chififres, les algèbres,
Le nombre où tout est contenu.
Le doute où nos calculs succombent,
Et tous les morceaux noirs qui tombent
Du grand fronton de l'inconnu !
Ce sont les têtes fécondées Vers qui monte et croît pas à pas L'océan confus des idées, Flux que la foule ne voit pas.
Mer de tous les infinis pleine.
Que Dieu suit, que la nuit amène.
Qui remplit l'homme de clarté, Jette aux rochers l'écume ainère.
Et lave les pieds nus d'Homère Avec un flot d'éternité !
Le poète s'adosse à l'arche.
David chante et voit Dieu de près ; Hésiode médite et marche.
Grand prêtre fauve des forêts ;
1. L'Horeb est la montagne d'Arabie où Moïse reçut de Dieu, qui lui apparut au milieu d'un buisson ardent, la piremière révélation de sa mission {Bible).
2. Le Thabor est la montagne de Syrie où l'Évangile place la trans&guratioa du Christ.
LES CONTEMPLATIONS — 20;i
Moïse, immense créature, Etend ses mains sur la nature ; Manès' parle au gouffre puni.
Ecouté des astres sans nombre... — Génie ! ô tiare de l'ombre !
Pontificat de l'infini !
L'un à Patmos-, l'autre à Tyane" ;
D'autres criant: — Demain ! demain ! —
D'autres qui sonnent la diane
Dans les sommeils du genre humain ;
L'un fatal, l'autre qui pardonne ;
Esch^de en qui frémit Dodones
Milton, songeur de White-Hall,
Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle,
O figures dont la prunelle
Est la vitre de l'idéal !
Avec sa spirale sublime,
Archimède sur son sommet
Rouvrirait le puits de l'abîme
Si jamais Dieu le refermait ;
Euclide a les lois sous sa garde ;
Kopernic éperdu regarde,
Dans les grands cieux aux mers pareils.
Gouffre où voguent des nefs sans proues.
Tourner toutes ces sombres roues
Dont les moyeux sont des soleils.
Les Thaïes-', puis les Pythagores ; Et l'homme, parmi ses erreurs.
Comme dans l'herbe les fulgores'^.
Voit passer ces grands éclaireurs.
Aristophane rit des sages ; Lucrèce, pour franchir les âges.
Crée un poème dont l'œil luit.
Et donne à ce monstre sonore
1. Fondateur de la secte des Manichéens en Psrse. Mort vsrs 274.
2. Une des îles Sporades. — Saint Jean y écrivit V Apocalypse.
3. Ancienne ville de Cappadoce, patrie d'Apollonius de Tyane.
4. Ancienne ville d'Epire, où Jupiter avait un temple, près d'une forêt de chênes qui rendaient des oracles.