‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 114 sur 293 · Insectes élégants, à ailes vertes · texte numérisé non relu

Insectes élégants, à ailes vertes

•204 — LES COXTEMFLATIOXS

Toutes les ailes de l'aurore.

Toutes les jn-iffes de la nuit.

Quand les cigognes du Caystre S'envolent aux souffles des soirs ; Quand la lune apparaît sinistre Derrière les grands dômes noirs ; Quand la trombe aux vagues s'appuie ; Quand l'orage l'horreur, la pluie Que tordent les bises d'hiver, Répandent avec des huées Toutes les larmes des nuées Sur tous les sanglots de la mer ;

Quand dans les tombeaux les vents jouent

Avec les os des rois défunts ;

Quand les hautes herbes secouent

Leur chevelure de parfums ;

Quand sur nos deuils et sur nos fêtes

Toutes les cloches des tempêtes

Sonnent au suprême beffroi ;

Quand l'aube étale ses opales,

C'est pour ces contemplateurs pâles

Penchés dans l'étemel effroi !

Ils savent ce que le soir calme

Pense des morts qui vont partir.

Et ce que préfère la palme,

Du conquérant ou du mart3'r ;

Ils entendent ce que murmure

La voile, la gerbe, l'armure,

Ce que dit, dans le mois joyeux

Des longs jours et des fleurs écloses,

La petite bouche des roses

A l'oreille immense des cieux.

Les vents, les flots, les cris sauvages, L'azur, l'horreur du bois jauni.

LES CONTEMPLATIOyS — 20r^

Sont les formidables breuvages De ces altérés d'infini ; Ils ajoutent, rêveurs austères, A leur âme tous les mystères.

Toute la matière à leurs sens ; Ils s'enivrent de l'étendue ; L'ombre est une coupe tendue Où boivent ces sombres passants.

Comme ils regardent, ces messies !

Oh ! comme ils songent, effarés!

Dans les ténèbres épaissies Quels spectateurs démesurés !

Oh ! que de têtes stupéfaites !

Poètes, apôtres, prophètes, Méditant, parlant, écrivant.

Sous des suaires, sous des voiles, Les phs des robes pleins d'étoiles, Les barbes au gouffre du vent !

Devant notre race asservie Le ciel se tait, et rien n'en sort.

Est-ce le rideau de la vie?

Est-ce le voile de la mort?

Ténèbres ! L'âme en vain s'élance, L'inconnu garde le silence, Et l'homme, qui se sent banni, Ne sait s'il redoute ou s'il aime Cette hvidité suprême De l'énigme et de l'infini.

Eux, ils parlent à ce mystère!

Ils interrogent l'éternel.

Ils appellent le solitaire.

Ils montent, ils frappent au ciel,

Disent : « Es-tu là? » dans la tombe,

Volent, pareils à la colombe,

Offrant le rameau qu'elle tient.

Et leur voix est grave, humble ou tendre. Et par moments on croit entendre Le pas sourd de quelqu'un qui vient.

Nous vivons, debout à l'entrée

De la mort, gouffre illimité,

Nus, tremblants, la chair pénétrée

Du frisson de l'énormité ;

Nos morts sont dans cette marée ;

Nous entendons, foule égarée

Dont le vent souffle le flambeau,

Sans voir de voiles ni de rames,

Le bruit que font ces vagues d'âmes

Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire écume, L'aspect hideux, le fond bruni ; Nous regardons la nuit, la brume.

L'onde du sépulcre infini ; Comme un oiseau de iner effleure La haute rive où gronde et pleure L'océan plein de Jéhovah, De temps en temps, blanc et sublime.

Par-dessus le mur de l'abîme Un ange paraît et s'en va.

Quelquefois une plume tombe De l'aile où l'ange se berçait ; Retoume-t-elle dans la tombe?

Que devient-elle ? On ne le sait.

Se mêle-t-elle à notre fange?

Et qu'a donc crié cet archange?

A-t-il dit non? a-t-il dit oui?

Et la foule cherche, accourue, En bas la plume disparue.

Puis, après qu'ont fui comme un rêve Bien des cœurs morts, bien des yeux clos, Après qu'on a vu sur la grève

Passer des flots, des flots, des flots. Dans quelque grotte fatidique.

Sous un doigt de feu qui l'indique.

On trouve un homme surhumain Traçant des lettres enflammées Sur un livre plein de fumées, La plume de l'ange à la main!

II songe, il calcule, il soupire, Son poing puissant sous son menton.

Et l'homme dit : Je suis Shakspeare; Et l'homme dit : Je suis Newton.

L'homme dit : Je suis Ptolémée ; Et dans sa grande main fermée Il tient le globe de la nuit.

L'homme dit : Je suis Zoroastre ; Et son sourcil abrite un astre, Et sous son crâne un ciel bleuit l

Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,

A ces fous qui disent : Je vois !

Les ténèbres sont des visages.

Le silence s'emplit de voix.

L'homme, comme âme, en Dieu palpite.

Et, comme être, se précipite

Dans le progrès audacieux ;

Le muet renonce à se taire ;

Tout luit ; la noirceur de la terre

S'éclaire à la blancheur des cieux.

[anvier 1856,

Première série, 1859.

Les poèmes qui composaient cette première série ont été mêlés dans l'édition définitive de la Légende des siècles avec ceux de la seconde série, publiée en 1877, et ceux de la troisième et dernière, qui parut en 1883. L'auteur luimême fit ce mélange des trois séries, non pas au hasard, bien entendu, mais afin que toutes les pièces se présentassent dans l'ordre des temps qu'elles évoquent,... ou qu'elles prédisent. Oui, qu'elles prédisent — ou prédisaient : ainsi Pleine mer^ et Plein ciel,ayec leur siur-titre commun : Vingtième siècle ; et la TrômpêÏÏTïïïïyïïgëmënrïïernier, avec ce sur-titre : Hors des temps.

La première série — dans laquelle se trouvaient, d'ailleiors, les trois pièces que nous venons de mentionner — parut, à Paris, en deux volumes, avec ce double sous-titre : Histoire. — Les Petites Epopées. La préface, datée de 1S57, — et de Hauteville-House, c'est-à-dire de la maison habitée par le poète à Guemesey, — annonçait « l'ensemble » que formerait l'oeuvre achevée, et en marquait le dessein colossal dans ces termes :

« Exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique ; la peindre successîTement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philoso ■ SWerrrligi^-n . science, lesquels se résument ea un seul et immense m.ouveiiieixt fPUy(ît!Lî: ' lumière ; faire apparaître dans une sorte de miroir sombre

et Clair,. , ide figure une et multiple, lugubre etrayonnante, fataleet

s'^T.Tëb : i'riorriiiie ; voîîà de quelle pensée... est sortie la Légende des siècles. .' ~ La Jîï'éface annonçait aussi que cette épopée du progrès humain, ou plutôt c^f «• ensemble ^ de morceaux d'épopée, aurait un jour pour compléments deux ouvrages « presque terminés » déjà en 1857 : la Fin de Satan, Dieu. — On sait qu'ils ont paru après la mort du poète.

On regarde avec raison la Légende des siècles comme le plus beau monuijoerit du génie de Victor Hugo, el.la première série comme la plus belle, si admirables que soient la seconde et même, en ses chefs-d'œuvre, la troisième.

Page 1