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LE SACRE DE LA FEMME

L'AURORE APPARAISSAIT ; quelle aurore? Un abîme

D'cblouissement. vaste, insondable, sublime ;

Une ardente lueur de paix et de bonté.

C'était aux premiers temps du globe ; et la clarté

Brillait sereine au front du ciel inaccessible,

Etant tout ce que Dieu peut avoir de visible.

Tout s'i'luminait, l'ombre et ie brouillard obscur ;

Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie.

Embrasait les lointains splendides de la vie ;

Les horizons pleins d'ombre et de rocs chevelus.

Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus,

Luisaient, comme le songe et comme le vertige, Dans une profondeur d'éclair et de prodige L'éden pudique et nu s'éveillait mollement... .

O matin des matins ! amour ! joie effrénée

De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année 1

Ouverture du monde ! instant prodigieux !

La nuit se dissolvait dans les énormes cieux

Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre;

Autant que le chaos la lumière était gouffre ;

Dieu se manifestait dans sa calme grandeur.

Certitude pour l'âme, et pour les yeux splendeur ;

De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes

Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes,

On voyait l'évidence adorable éclater ;

Le monde s ébauchait ; tout semblait méditer ;

Les types primitifs, offrant dans leur mélange

Presque la brute informe et rude et presque l'ange.

Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus ;

On sentait tressaillir sous leurs groupes confus

La terre inépuisable et suprême matrice ;

La création sainte, à son tour créatrice,

Modelait vaguement des aspects merveilleux,

Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux

Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,

Et proposait à Dieu des formes inconnues.

Eve laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature, Autour d'Eve, au-dessus de sa tête, l'œillet Semblait songer, le bleu lotus se recueillait. Le frais myosotis se souvenait ; les roses Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ; Comme si ce doux être eût été leur pareil. Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, La plus belle s'était épanouie en femme.

Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu Qui dans le ciel sacré le premier avait lu.

C'était le Marié tranquille et fort, que l'ombre

Et la lumière, et l'aube, et les astres sans nombre,

Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin

Suivaient ou vénéraient comme l'aîné divin,

Comme le front ayant la lueur la plus haute ;

Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte,

Erraient dans la clarté de l'Éden radieux,

La nature sans fond, sous ses millions d'yeux,

A travers les rochers, les rameaux, l'onde et l'herbe.

Couvait, avec amour pour le couple superbe.

Avec plus de respect pour l'homme, être complet,

Eve qui regardait, Adam qui contemplait.

Mais, ce jour- là, ces yeux innombrables qu'entr 'ouvre

L'infini sous les plis du voile qui le couvre,

S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux,

Comme si, dans ce jour rehgieux et doux,

Béni parmi les jours et parmi les aurores.

Aux nids ailés perdus sous les branches sonores,

Au nua^e, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims.

Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints

Que de mots ténébreux la terre aujourd'hui nomme,

La femme eût apparu plus auguste que l'homme !

Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement Immense du profond et divin firmament ? Pourquoi tout l'univers penché sur une tête ? Pourquoi l'aube donnant à la femme une fête ? Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons ? Pourquoi partout l'ivresse et la hâte d'éclore, Et les antres heureux de s'ouvrir à l'aurore. Et plus d'encens sur terre et plus de flamme aux cieux

Le beau couple innocent songeait silencieux.

Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du bhn de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Eve, que saluait du haut des cieux le jour ;

LA LEGENDE UEiS ;SIÈCLES. I — 211

Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres, Se fixait, plus pensif de moment en moment. Sur cette femme au front vénérable et charmant ; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes. De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet.

Et, pâle, Eve sentit que son flanc remuait.

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