‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 146 sur 293 · II- — Le noir · texte numérisé non relu

II- — Le noir

Le satyre chanta la terre monstrueuse.

L'eau, perfide sur mer, dans les champs tortueuse, • Sembla dans son prélude errer comme à travers Les sables, les graviers, l'herbe et les reseaux verts ; Puis il dit l'océan, typhon couvert de baves, Puis la terre lugubre avec toutes ses caves. Son dessous efïra^'ant, ses trous, ses entonnoirs, Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs, Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette La montagne, son casque, et le feu, son aigrette,

I. Membre de lamphictyonie. L'amphictyonie était l'assemblée où des peuples de !a Grèce antique, fédérés dans un but religieux et politique, envoyaient des délégués {amphxctyons) chargés de délibérer en vue de l'intérêt commun.

2or. — LA LEGENDE DES SIECLES. 1

Où l'on distingue au fond des gouffres inouïs

Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.

Il dit la sève ; il dit la vaste plénitude

De la nuit, du silence et de la solitude.

Le froncement pensif du sourcil des rochers,

Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,

Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,

La végétation aux mille têtes songe ;

Les arbres pleins de vent ne sont pas oubheux ;

Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,

Ils gardent la figure antique de la terre ;

Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ;

Il protège et défend le coin du bois ami

Où le gland Tengendra, s'entr'ouvrant à demi.

Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.

Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,

Que d'eô'orts, que de peine au rude bûcheron !

« Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne.

La terre sous la plante ou\re son puits nocturne

Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant

Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,

Et dit : — Vivez ! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe !

Prends, sapin ! — La forêt surgit ; l'arbre superbe

Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ;

La racine effrayante aux longs cous repHés,

Aux mille becs béants dans la profondeur noire,

Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire.

Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison,

L'offre au ciel en encens ou la crache en poison.

Selon que la racine, embaumée ou malsaine.

Sort, parfum, de Tamour, ou, venin, de la haine.

De là. pour les héros, les grâces et les dieux.

L'œillet, le laurier-rose ou le lys radieux,

Et. pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë.

('. Mais qu'importe à la terre ! Au chaos contiguë. Elle fait son travail d'accouchement sans fin. Elle a pour nourrisson l'universelle faim. C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent. Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent Les éléments, épars dans l'air souple et vivant ; ILs dévorent la pluie, ils dévorent le vent ;

Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture Voit la rose et lui va porter sa nourriture ; L'herbe vorace broute au fond des bois touffus ; A toute heure, on entend le craquement confus Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre ; L'arbre transforme tout dans son puissant progrès ; Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès ; Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse. Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse Regarde la forêt formidable manger. »

Le satyre semblait dans l'abîme songer ;

Il peignit l'arbre vu du côté des racines.

Le combat souterrain des plantes assassines,

L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon,

Le revers ténébreux de la création.

Comment filtre la source et flambe le cratère;

Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre.

Il semblait épeler un magique alphabet ;

On eût dit que sa chaîne invisible tombait ;

Il brillait ; on voyait s'échapper de sa bouche

Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche :

« Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur, Noire, y résiste même au matin, ce doreur ; Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges ; Derrière le réseau ténébreux des vertiges. L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents Des branches sur l'aurore, horribles et rampants ; Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde. Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ; La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur, Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur, Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages, Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ; L'œil des montagnes s'ouvre et contemple, éperdu ; On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves La curiosité de ces noirs géants chauves ; Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu; Ils tâchent de saisir quelque chose de nu : Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère, Irritée, et, parfois, surprenant le mystère.

Aperçoivent la Cause au pur rayonnement, Et l'Enigme sacrée, au loin, sans vêtement, Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable.

ApoUon offre sa l>Te à l'étonnant chanteur, qui l'accepte, et qui se met alors à chanter l'honîme et son histoire. Ce chant remplit la troisième partie du Satyre, intitulée le Sombre. En voici la fin, où le poète, par la bouche du faime, devient le prophète qu'il aimait à faire entendre... et dont on s'est beaucoup trop moqué, parfois. Cette fin du troisième chant et le quatrième sont d'une beauté souvent merveilleuse (comme tout le poème, au reste).

« Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront,

Il ' ne lui dira pas : Envole-toi, matière !

S'il ne franchira point la tonnante frontière ;

S'il n'arrachera pas de son corps brusquement

La pesanteur, peau \àle, immonde vêtement

Que la fange hideuse à la pensée infhge,

De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige !

Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux !

Oh ! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux!

Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne,

Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine,

C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel;

Celle-là, tu t'y dois rattacher, ô mortel,

\fin — car un esprit se meut comme une sphère —

De faire aussi ton cercle autour de la lumière !

Entre dans le grand chœur ! va, franchis ce degré.

Quitte le joug infâme et prends le joug sacré !

Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme!

Transfigure-toi ! va ! sois de plus en plus l'âme !

Esclave, grain d'un roi, démon, lar\'e d'un dieu,

Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu ;

Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône.

Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune ! »

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