I. — Le bleu
QUAND LE SATYRE fut sur la cime vermeille,
Quand il vit l'escaUer céleste commençant.
On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant!
Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe.
Faune ayant de la terre encore à ses sabots.
Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux.
C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil ;
Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil.
Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ;
Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore ;
Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux.
Eclatait la rondeur du grand char radieux ;
On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;
Aquilon achevait d'atteler, le quadrige ;
Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or;
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée ;
De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée
254 — LA LKCrENDE DES SIECLES. 1
De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants, Dispersée et fuyante au fond des éléments, Les trois premiers, l'œil fier, la narine embrasée. Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ; Le dernier secouait des astres dans la nuit.
Hercule le tenant toujours, le satyre « entra dans le ciel » et, tout à coup. « le grand voile »
Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile
s'étant écarté,
Dans leur immense joie il vit les dieux terribles.
Alors Hercule le poussa
Sur le grand pavé bleu de la céleste zone :
« Va, •> dit-il. Et l'on vit apparaître le faune,
Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
Pareil au bouc velu qu'à Smyme le marin.
En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ;
L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles,
Si joyeux, qu'un géant enchaîné sous le mont
Leva la tête et dit : <' Quel crime font-ils donc? »
Jupiter, le premier, rit ; l'orageux Neptune
Se dérida, changeant la mer et la fortune ;
Une Heure qui passait avec son sablier
S'arrêta, laissant l'homme et la terre oubher ;
La gaîté fut, devant ces narines camuses.
Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses;
Vénus tourna son front, dont l'aube se voila.
Et dit : « Qu'est-ce que c'est que cette bête-là? »
Et Diane chercha sur son dos une flèche ;
L'urne du Potamos étonné resta sèche ;
La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
De sa roue arrogante insulta l'aegipan ;
Les déesses riaient toutes comme des femmes.
Le faune, haletant parmi ces grandes dames,
Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ;
L'homme-chévre ébloui regarda ses pieds nus ;
Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve,
Mercure prit la taille à Bellone avec verve,
« LE SATYRE
LE SATYRE
Musée Viclor-Hugo.
PAR FANTIN-LaTOUK
VICTOR HUGO — POESIE'
La meute de Diane aboya sur l'Œta ;
Le tonnerre n'y put tenir, il éclata ;
Les immortels penchés parlaient aux immortelles ;
Vulcain dansait ; Pluton disait des choses telles
Que Momus en était presque déconcerté ;
Pour que la reine pût se tordre en liberté,
Hébé cachait Junon derrière son épaule ;
Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle.
Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.
Et lui, disait tout bas à Vénus : « Viens-nous-en. n
Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
Le bruit divin que fit la tempête du rire.
Hercule dit : " Voilà le drôle en question.
— Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon ^
Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre,
En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre ;
Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ;
Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve, w
Le brutal Hercule a estropié les pipeaux du « gueux », que cela contrarie de chanter sans accompagnement. Mercure lui prête sa flûte...