I. Juioa espagnol
2(if. — LA LEGENDE DES SIECLES. 1
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;
L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;
L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni ;
Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.
Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;
C'était un prêtre ayant un Hvre qu'il lisait ;
Puis une femme, avec une fleur au corset,
Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle.
Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
Vinrent quatre écoHers, sereins comme le ciel.
— J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; — •
Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie.
Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
On a sa mère, on est des écohers joyeux,
De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
A pleins poumons, aimés, hbres, contents ; que faire
Sinon de torturer quelque être malheureux?
Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.
Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent
Et crièrent : " Tuons ce vilain animal,
Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »
Et chacun d'eux, riant, — l'enfant rit quand il tue, —
Se mit à le piquer d'une branche pointue,
Elargissant le trou de l'œil crevé, blessant
Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale
Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
Et le sang, sang affreux, de toutes parts ' coulait
Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ;
Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;
Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ;
Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
Son front saignait, son œil pendait ; dans le genêt
Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;
On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.
Oh ! la sombre action, empirer la misère !
Ajouter de l'horreur à la difformité !
Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
I<e trouvait si hideux qu'elle le refusait ;
Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
Mais il leur échappa, ghssant le long des haies ;
L'ornière était béante, il y traîna ses plaies.
Et s'y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert.
Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ;
Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis;
Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits
Criaient : « Viens voir ! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
Allons pour l'achever prendre une grosse pierre ! )>
Tous ensemble sur l'être au hasard exécré,
Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
— Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;
Quand nous visons un point de l'horizon humain.
Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. —
Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
C'était de la fureur et c'était de l'extase;
Un des enfants revint, apportant un pavé,
Pesant, mais pour le mal aisément soulevé.
Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »
Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
La hasard amenait un chariot très lourd
Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;
Cet âne harassé, boiteux et lamentable.
Après un jour de marche approchait de l'étable ;
Il roulait la charrette et portait un panier ;
Chaque pas qu'il faisait semblait i'avant-dernier ;
Cette bête marchait, battue, exténuée ;
Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur Cette stupidité qui peut-être est stupeur ; Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue, Et d'un versant si dur que chaque tour de roue Etait comme un lugubre et rauque arrachement ; Et l'âne allait geignant, et l'ânier blasphémant ; La route descendait et poussait la bourrique ; L'âne songeait, passif', sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l'homme ne va pas.
Les enfants entendant cette roue et ce pas. Se tournèrent bruyants et virent la charrette : « Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. »
Tous regardaient.
Soudain, avançant dans l'ornière Où le monstre attendait sa torture dernière, L'âne vit le crapaud, et, triste, — hélas ! penché Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse ; Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son hcou sur ses muscles en sang. Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance ! Maîtrisant du fardeau l'afïreuse connivence. Avec sa lassitude acceptant le combat.
Tirant le chariot et soulevant le bât.
Hagard, il détourna la roue inexorable.
Laissant derrière lui vivre ce misérable ; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants — celui qui conte cette histoire, — Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire. Entendit une voix qui lui disait : « Sois bon ! «
Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton. Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites ? Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites 1
Crois, pleure, abîme-toi dans, l'insondable amour !
Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ,
Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,
La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui cliaulïe l'inconnu,
Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
Est le trait d'union ineffable et suprême
Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent.
Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.