‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 155 sur 293 · LES PAUVRES GENS · texte numérisé non relu

LES PAUVRES GENS

IL EST NUIT. La cabane est pauvre, mais bien close, c^ -il u.

Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose "^

Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle

Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.

Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,

Et cinq petits enfants, nids d'âmes, y sommeillent.

La haute cheminée où quelques flammes veillent

Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.

C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,

Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume.

Le sinistre océan jette son noir sanglot.

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L homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, \r *; X>^-*' '

Il livre au hasard sombre une rude bataille. ^■^''Vi/

Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir

Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,

Surveillant l'àtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit. Dans les brisants, parmi les lames en démence, \ L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense.

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, ' Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,

Ce n'est qu'un point , c'est grand deux fois comme la chambre Or, la ntiit, dans l'ondée et la brume, en décembre. Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, \ Comme il faut calculer la marée et le vent ! Comme il faut combiner sûrement les manœuvres ! - Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés, Et fait râler^d'horreufles agrès effarés. Lui songe à sa Jeannie, au sein deslners glacé^es, Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres, L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit, la mer, les matelots Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat. jetant dans le mystère. Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers Et chaque battement, dans l'énorme univers, Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes. D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve. — Et tant de pauvreté !

Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.

Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.

— O Dieu ! le vent rugit comme un soufflet^jie forge,

La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir

Les constellations fuir dans l'ouragan noir

Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.

C'est l'he-ure où, gai danseur, minuit rit et folâtre f . -

Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,

Et c'est l'heure où minuit, bri<?and mvstérieux,

VKTOR HLOO

Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement. — Horreur ! l'homme dont l'onde éteint le hurlement. Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge ; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son cœur, pareil

A la nuit. Elle tremble et pleure. / l(^A^

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