‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 187 sur 293 · LE CID EXILÉ · texte numérisé non relu

LE CID EXILÉ

LE CID est exilé. Qui se souvient du Cid ?

Le roi veut qu'on l'oublie ; et Reuss. Almonacid,

Graos, tous ses exploits, ressemblent à des songes;

Les rois maures chassés ou pris sont des mensonges

Et quant à ces combats puissants qu'il a livrés,

Pancorbo, la bataille illustre de Givrez

Qui semble une volée effrayante d'épées.

Coca, dont il dompta les roches escarpées,

Gor, où le Cid pleurait de voir le jour finir,

C'est offenser le roi que de s'en souvenir.

Même il est malséant de parler de Chimène.

Un homme étant allé visiter un domaine

Dans les pays qui sont entre l'Èbre et le Cil,

Du côté que le Cid habite en son exil.

A passé par hasard devant son écurie ;

Le duc Juan, dont cet homme est serf en Asturie.

Bon courtisan, l'a fait à son retour punir

Pour avoir entendu Babieça hennir.

Donc, chacun l'a pour dit, n'est pas sujet fidèle Qui parle de Tortose et de la citadelle Où le glorieux Cid arbora son drapeau...

Mais le roi annonce, un dimanche, qu'il rappelle le Cid ; et le fait est qu'il lui envoie son vassal et parent Santos le Roux, dit le Magnanime ;

Parce qu'étant tuteur d'Atton, comte de Nîme, Il le fit moine, et prit sa place...

30S — LA LEGEXLE DES SIECLES. Il

Celui-ci, avant d'arriver au Cid, traversera des villages habités par des vaillants :

Ce sont de braves cœurs que les gens de la plaine ; Ils chantent dans les blés un chant bizarre et fou ; Et quant à leurs habits faits de cuir et de laine. Boire les use au coude, et prier, au genou.

Étant fils de sang basque, ils ont cet avantage Sur les froids espagnols murés dans leurs maisons, Qu'ils préfèrent à l'eau, fût-elle prise au Tage, Le vin m\^stérieux d'où sortent les chansons.

Ils sont hospitahers, prodigues, bons dans l'âme. L'homme dit aux passants : Entrez, les bienvenus! Pour un petit enfant qu'elle allaite, la femme Montre superbement deux seins de marbre nus.

Lorsque l'homme est aux champs, la femme reste seule. N'importe, entrez ! passants, le lard est sur l'étal, Mangez ! Et l'enfant joue, et dans un coin l'aïeule Raccommode un vieux sistre aux cordes de métal.

Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues, Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux, ^ler de plaines ayant les collines pour vagues, Où César a laissé l'ombre de ses drapeaux.

Là passent des bœufs roux qui sonnent de la cloche, Avertissant l'oiseau de leur captivité ; L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche, Et de cette misère extrait de la fierté.

L'égyptienne y rôde, et suspend en guirlandes Sur sa robe en lambeaux les bleuets du sillon ; La fleur s'offre aux gypsies errantes dans ces landes. Car, fille du fumier, elle est sœur du haillon.

Là, tout est rude ; août flamboie, et janvier gèle ; Le zingaro regarde, en venant boire aux puits. Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle. Tout cercle étant la forme effrayante des nuits.

Peu d'herbe ; les brebis paissent exténuées;

Le pâtre a tout l'hiver sur son toit de roseaux

Le bouleversement farouche des nuées

Quand les hydres de pluie ouvrent leurs noirs naseaux.

Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines, Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur ; Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines ; La liberté du vent leur passe dans le cœur.

Leurs filles qui s'en vont laver aux cressonnières. Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux ; On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières, Si l'on voit des enfants ou bien des lionceaux.

Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment, A l'ombre de la tour du preux Campéador i ; Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aiment Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or.

Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence, Du vin qu'ils font vieillir dans des outres de peau ; Le fisc, quand il leur fait payer leur redevance, Leur fait l'effet du roi qui leur tend son chapeau.

Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répandent ; Il est l'auguste ami du chaume et du grabat ; Car avec les héros les laboureurs s'entendent : L'épée a sa moisson, le soc a son combat :

La charrue est de fer comme les pertuisanes ; Les victoires, sortant du champ et du hallier, Parlent aux campagnards étant des paysannes. Et font le peuple avec la gloire familier.

Ils content que parfois ce grand Cid les arrête, Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom. Et que, lorsqu'à l'étable ils attachent leur bête, Babieça n'est pas hautaine pour l'ânon.

Le barbier du hameau le plus proche raconte Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc.

I. C'est-à-dire du Cid, qu'on appelle souvent le Cid « Campéador » [Campéador signifie Champion).

LA LKGEyrJE DES SIÈCLES. II

Et vrai ' qu'il s'assied là sur l'escabeau, ce comte Et' ce preux qui serait, pour un trône, trop grand.

Le barbier rase bien le héros, quoiqu'il tremble ; Puis, une loque est là pour tous ceux qui ^^^^r^^^^' Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et semble Essuyer le regard des princes sur son front.

Comment serait-il fier puisqu'il a tant de gloire? Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis ; La main blanche souvent jalouse la mam noire Oui serre ce poing fort, plein de foudres jadis.

Tels sont ces laboureurs.,

-R11V Diaz de Bivar 1 est leur plus belle gerbe.

DaL un beL train de guerre et de chevaux fougueux.

Don Santos traversa leurs villages, superbe,

Avec le bruit d'un roi qui passe chez des gueux.

On ne le suivit point comme on fait dans les villes. Xul ne le hacangua. ces hommes aux pieds nus Avant la nuque dure aux saluts mutiles Et se dérangeant peu pour des rois inconnus.

, Te suis l'ami du roi, disait-il avec gloire; >> Et nul ne s'inchnait que le corrégidor : Le Ldemain. ayant grand'soif et voulant boire. Il dit : « Je suis l'ami du Cid Campeador ..

Don Santos traversa la plaine vaste et mde, ^ Et l'on voyait au fond la tour du fier banni . C'est là qu'était le Cid. Le ciel, la solitude Et l'ombre environnaient sa grandeur d mfim.

".L. Cid. -dont ,e nom était, en efiet Rodrigue ou Ruy Diaz de Bivar. - Tout ,e monde sait que .- Cid. est un titre signifiant . Se.gneur ..

LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Il — 311

Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table, Etait dans l'écurie avec Babieça ; Et Santos apparut sur le seuil de l'étable ; Ruy ne recula point, et le roi s'avança.

La jument, grasse alors comme un cheval de moine. Regardait son seigneur d'un regard presque humain ; Et le bon Cid, prenant dans l'auge un peu d'avoine, La lui faisait manger dans le creux de sa main.

Le roi Santos parla de sa voix la plus haute :

« Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.

Vous avez une épine au talon, je vous l'ôte.

Voici pourquoi le roi n'est pas content de vous :

Votre allure est chez lui si fière et si guerrière, Que, tout roi qu'est le roi, son altesse a souvent L'air de vous annoncer quand vous marchez derrière. Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant.

Vous regardez fort mal toute la servidumbre.

Cid, vous êtes Bivar, c'est un noble blason ;

Mais le roi n'aime pas que quelqu'un fasse une ombre

Plus grande que la sienne au mur de sa maison.

Don Ruy, cha.cun se plaint : — Le Cid est dans la nue ; Du sceptre à son épée il déplace l'effroi ; Ce sujet-là se tient trop droit; il diminue L'utile tremblement qu'on doit avoir du roi. —

Vous n'êtes qu'cà peu près le serviteur d'Alphonse; Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordofiez ; Vous retirez l'épée avant qu'elle s'enfonce : Le roi dit : Frappe. Alors, vous, Cid, vous pardonnez.

Qui s'arrête en chemin sert à demi son maitre; Jamais d'un vain scrupule un preux ne se troubla ; La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître; Et ce n'est pas pour vous, Cid, que je dis cela.

Enfin, et j'y reviens, vous êtes trop superbe; Le roi jeta sur vous l'exil comme un rideau ;

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Ra^'Oii d'astre soyez moins lourd pour lui brin d'herbe. Ce qui d'abord est gloire à la fin est fardeau.

Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne; Quiconque veut briller vous sent comme un affront. Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagène Font d'éblouissement autour de votre front.

Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue Son Altesse à la cour, à la ville, au Prado ; Le creusement n'est pas moins importun, Rodrigue, De la goutte d'orgueil que de la goutte d'eau.

Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable. Vous êtes sans orgueil, étant de bonne foi ; Si j'étais empereur, vous seriez connétable ; Mais seulement tâchez de faire cas du roi.

Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province, Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris. Que jamais un vassal n'a salué son prince, Cid, avec un respect plus semblable au mépris.

Votre bouche en parlant sourit avec tristesse ; On sent que le roi peut avoir Burgos, ^ladrid, Tuy, Badajoz, Léon, soit ! mais que son altesse N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid.

Le vassal n'a pas droit de dédain sur le maître. On vous tire d'exil; mais, Cid, écoutez-moi. Il faut dorénavant qu'il vous convienne d'être Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi.

Pour apaiser l'humeur du roi, fort légitime. Il suffit désormais que le roi, comme il sied. Sente qu'en lui parlant vous avez de l'estime. Babieça frappait sa litière du pied.

Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte, Et le Cid répondit au roi Santos le Roux : . « Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorte Que j'eusse de l'estime en vous parlant à vous. »

II février 1859.

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