PETIT PAUL
SA MÈRE en le mettant au monde s'en alla.
Sombre distraction du sort ! Pourquoi cela ?
Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre ?
Pourquoi par la marâtre, ô deuil ! la faire suivre ?
Car le père était jeune, il se remaria
Un an, c'est bien petit pour être paria ;
Et le bel enfant rose avait eu tort de naître.
Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être ;
C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend \
Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant.
Et devint mère. Chose étrange, et naturelle.
Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle,
On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela ; tâcher
D'être le doux passant, celui que vont chercher,
D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre,
Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre ;
Il faut bien que quelqu'un soit là pour le devoir ;
Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir,
De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse ;
Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice
La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts
Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire : Aimons !
Qui couvre de douceur la vie impénétrable.
Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable :
C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul.
Remplace quelquefois la mère par l'aïeul.
Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme.
Dans l'âme d'un vieillard éclore un cœur de femme.
Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison. Aux champs, d'où l'on voyait un si vaste horizon Qu'un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines Etaient vertes, avec toutes sortes d'haleines Oui sortaient des forêts et des eaux ; la maison Avait un grand jardin, et cette floraison.
Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie Caressèrent l'enfant ; les fleurs n'ont pas d'envie.
Dans ce jardin croissaient le pommier, le pêcher, La ronce ; on écartait les branches pour marcher ; Des transparences d'eau frémissaient sous les saules ; On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules, Comme si quelque nymphe eût été là ; les nids Murmuraient l'hj^mne obscur de ceux qui sont bénis ; Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces ; Les sources chuchotaient doucement dans les mousses ; A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait, Le remuement confus des feuilles s'ajoutait ; Le paradis, ce chant de la lumière gaie. Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie. En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin ! Paul étant presque un ange, il fut presque un éden ; Et l'enfant fut aimé dans cette solitude. Hélas ! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude,
Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Qui sait ?
Vivra-t-il ? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait.
Souffle traître ; et sait-on si cette bise amère
Ne viendra pas chercher l'enfant .j^près la mère ?
Il faut allaiter Paul ; une chèvre y consent.
Paul est frère de lait du chevreau bondissant ;
Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche.
Et l'enfant veut marcher. Et 1 "aïeul patriarche
Dit : C'est juste ! Marchons. Oh ! les enfants, cela
Tremble, un meuble est Charj^bde ^ une pierre est Scylla,
Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie.
Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie.
Frémir n'empêche pas la branche de fleurir.
Un an, c'est l'âge fier ; croître, c'est conquérir ;
Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres.
(Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.)
Frais spectacle ! l'enfant est suivi par l'aïeul.
« Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul . .
Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère,
Et tout à coup se met en route, et le grand-père
I. Écueil du détroit de Messine, qu'on ne pouvait guère éviter qu'en se brisant contre un autre écueil nommé Scylla.
LA LEGENDE DES SIECLES. Il — 33r!
L'entoure de ses mains que les ans font trembler,
Et, chancelant lui-même, il l'aide à chanceler.
Et cela s'achevait par un éclat de rire.
Oh ! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire
La forêt éblouie au soleil se chauffant,
Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant ;
C'est l'amour, l'innocence auguste, épanouie, ^
C'est la témérité de la grâce inouïe,
La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout,
La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout.
Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible.
L'aïeul, grave figure à mettre en une bible.
Mage que sur l'Horeb ^ Moïse eût tutoyé,
N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié ;
Il ne résistait pas au charme, et, sans défense,
Honorait, consultait et vénérait l'enfance ;
Il regardait le jour se faire en ce cerveau.
Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau,
Effort de la pensée à travers la parole.
Sorte d'ascension lente du mot qui vole.
Puis tombe, et se relève avec un gai frisson.
Et ne peut être idée et s'achève en chanson.
Paul assemblait des sons, leur donnait la volée,
Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée,
Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant,
Et la maison était ravie en l'écoutant.
Il chantait, tout riait, et la paix était faite ;
On eût dit qu'il donnait le signal de la fête ;
Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux ;
Et Paul était heureux ; c'est charmant d'être heureux !
Avec l'autorité profonde de la joie Paul régnait ; son grand-père était sa douce proie ; L'aïeul obéissait, comme il sied. '( Père, attends. » Il attendait. « Non. Viens. « Il venait. Le printemps A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge. Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage, Ce petit- fils tyran, ce grand-père opprimé ! Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai! Comme, au miHeu des nids chantant à leurs oreilles. Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles,