LA MISE EN LIBERTÉ
APRÈS CE RUDE HIVER, un seul oiseau restait
Dans la cage où jadis tout un monde chantait.
Le vide s'était fait dans la grande volière.
Une douce mésange, autrefois familière, •
Etait là seule avec ses souvenirs d'oiseau.
N'être jamais sans grain, sans biscuit et sans eau.
Voir entrer quelquefois dans sa cage une mouche.
C'était tout son bonheur. Elle en était farouche.
Rien, pas même un serin, et pas même un pierrot.
La cage, c'est beaucoup ; mais le désert, c'est trop.
Triste oiseau ! dormir seul, et, quand l'aube s'allume,
Etre seul à fouiller de son bec sous sa plume !
Le pauvre petit être était redevenu
Sauvage, à faire ainsi tourner ce perchoir nu.
Il semblait par moments s'être donné la tâcne
De grimper d'un bâton à l'autre sans relâche ;
Son vol paraissait fou ; puis soudain le reclus
Se taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus.
A voir son gonflement lugubre, sa prunelle.
Et sa tête ployée en plein jour sous son aile.
On devinait son deuil, son veuvage, et l'ennui
Du joyeux chant de tous dans l'ombre évanoui.
342 — L'ABT Tj'KTBE (rRAXTJ-PERE
Ce matin j'ai poussé la porte de la cage. J'y suis^ntré.
Deux mâts, une grotte, un bocage, Meublent cette prison où frissonne un jet d'eau ; Et l'hiver on la couvre avec un grand rideau.
Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,
A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant l'ombre,
Dans une anxiété d'inexprimable horreur ;
L'effroi du faible est plein d'impuissante fureur ;
Il voletait devant ma main épouvantable.
Je suis, pour le saisir, monté sur uiie table.
Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,
Il est allé tomber dans un coin ; je l'ai pris.
Contre le monstre immense, hélas ! que peut l'atorne?
A quoi bon résister quand l'énorme fantôme
Vous tient, captif hagard, fragile et désarmé?
Il était dans mes doigts inerte, l'œil fermé.
Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile,
L'aile morte, muet, sans regard, immobile,
Et je sentais bondir son petit cœur tremblant.
Avril est de l'aurore un frère ressemblant ;
Il est éblouissant ainsi qu'elle est vermeille.
Il a l'air de quelqu'un qui rit et qui s'éveille.
Or, nous sommes* au mois d'avril, et mon gazon,
Mon jardin, les jardins d'à côté, l'horizon.
Tout, du ciel à la terre, est plein de cette joie
Qui dans la fleur embaume et dans l'astre flamboie ;
Les ajoncs sont en fête, et doretit les ravins
Où les abeilles font des murmures divins ;
Penché sur les cressons, le mj^osotis goûte
A la source, tombant dans les fleurs goutte à goutte ;
Le brin d'herbe est heureux, l'acre hiver se dissout ;
La nature paraît contente d'avoir tout.
Parfums, chansons, rayons, et d'être hospitalière.
L'espace aime.
Je suis sorti de la volière, Tenant toujours l'oiseau ; je me suis approché Du vieux balcon de bois par le herre caché ; O renouveau ! soleil ! tout palpite, tout vibre, Tout rayonne ; et j'ai dit, ouvrant la main : Sois libre ! L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants. Et dans l'immensité splendide du printemps ;
LE PAPE — 34a
Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme Dans cette clarté rose où se môle une flamme, Dans l'air profond, parmi les arbres infinis. Volant au vague appel des amours et des nids, Planant éperdument vers d'autres ailes blancliss, Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches, Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis. Avec l'effarement d'entrer au paradis.
Alors, dans la lumière et dans la transparence. Regardant cette fuite et cette délivrance. Et ce pauvre être, ainsi disparu dans le port, Pensif, je me suis dit : — Je viens d'être la mort.