LE PAPE
Cette espèce de pamphlet en vers n'est pas seulement très curieux : il est plein d'éloquence. Le poète imagine qu'un pape — « le Pape » — devient, une nuit, pendant son sommeil, un véritable disciple de Jésus «le va-nupieds divin ». et quitte donc son palais ; il va prêcher au Patriarche d'Orient le même renoncement, le même amour du peuple et de la vérité, qui l'animent; il se moque de sa prétendue infaillibilité, flétrit la guerre étrangère comme la guerre civile, condamne l'échafaud, etc. Mais, se réveillant, le Pape s'écrie : « Quel rêve affreux je viens de faire ! »
IL PARLE DEVANT LUI DANS L'OxMBRE
VIVEZ, marchez, pensez, espérez, aimez-vous. Nul n'est seul ici-bas. Tout a besoin de tous. Riche, épargne le pauvre, et toi, pauvre, pardonne Au riche, car le sort prête et jamais ne donne. Et l'équilibre obscur se refait tôt ou tard. Tout bien qui naît du mal des autres est bâtard ; Et les prospérités ne sont jamais qu'obliques Et menteuses, sortant des misères publiques ; L'arbre est malsain ayant un cadavre à son pied. Rois, ayez peur du trône où votre orgueil s'assied, Votre âme y devient spectre, et, maîtres des royaumes, Hélas ! sans le savoir vous êtes des fantômes ; S'appeler Romanofï, Habsbourg, Brunswick, Bourbon, Empereur, majesté, roi, césar, à quoi bon?
344 — Zg PAPE
Les pharaons ont fait bâtir les pyramides ;
Et quand sous le soleil, sous les grands vents numides,
Fouettant leur peuple aux fers, durs comme les destins,
Ils eurent achevé ces monuments hautains.
Qu'ont-ils mis dans ces blocs prodigieux? leur cendre. '
O rois, cela ne sert à rien d'être Alexandre,
Sésostris, ou Cyrus à qui le sort sourit,
Il vaut mieux être un pauvre appelé Jésus-Christ.
Le mal que nous faisons trop souvent nous encense,
Hélas ! qui que tu sois, puissant, crains ta puissance,
Qui, de l'autre côté du tombeau, fait pitié.
On est flatté par où l'on sera châtié.
Vous qui faites trembler, tremblez. — Que tout s'apaise!
Quant à toi, travailleur sur qui le fardeau pèse.
Toi qui te sens lion et qu'on traite en fourmi,
Xe perds pas patience et sache attendre, ami ! —
En venir aux mains? Non. Certes, ton droit suprême.
C'est de vivre, d'avoir du pain, d'exiger même
Plus de salaire et moins de peine, j 'en conviens ;
L'immensité te doit ta part des vastes biens,
Vie, harmonie, amour, joie, hyménée, aurore.
L'avenir n'est pas noir ; c'est le matin qui dore
Et rempht de clarté rose les petits doigts
Du nouveau-né riant dans sa crèche ; et tu dois
Vouloir cet avenir éblouissant et juste ;
Tu dois, ferme, appuyé sur le travail robuste.
Réclamer le paiement de tes efforts, tu dois
Protéger ton foyer, et faire face aux lois
Si leur sagesse fausse à tes droits est contraire.
Et nourrir ton enfant, — mais sans tuer ton frère !
Sans blesser la patrie et meurtrir la cité !
L'idéal ne veut point mêler à sa clarté
Les Saint-Barthélemys et les Vendémiaires ;
Les principes sereins sont de hautes lumières :
Dans la Terre Promise on ne met pas la mort ;
L'espérance n'est pas faite pour le remord.
Pas de tueurs ; laissons les bourreaux dans leurs bouges.
Je hais une victoire ayant les ongles rouges ;
Je n'aime pas qu'un droit ait des mains de boucher.
Et, quand il a vaincu, soit forcé de cacher
Les fentes des pavés des villes sous du sable...
De toute l'Histoire monte un cri de malédiction contre les tyrans. Cri légitime, certes !...
Quel esprit ne plierait sous cette voix grondante? Elle est la Conscience ; elle a raison; pourtant Après qu'elle a parlé le cœur n'est pas content, Et l'on entend, au fond de l'Infini qui pense. Comme un profond soupir d'une autre conscience. Et le songeur frissonne et reste soucieux Entre ce cri terrestre et ce soupir des cieux.
C'est ce soupir des cieux qui attire Victor Hugo vers « la justice étoilée » — ou « la pitié suprême » : — car la justice parfaite est de plaindre jusqu'aux/ t>T:ans, victimes eux-mêmes encore plus que bourreaux. Dès leur enfance, la flatterie les corrompt:
Regardez cet enfant de cinq ans ; la feuillée
N'a pas d'oiseau plus pur, plus frais, plus ébloui...
Aux mains de Villeroy qui lui répète : « Tout ce peuple est à vous », l'enfant deviendra «l'infâme» Louis XV!... Et qui donc pourrait être sûr de résister au vertige de la toute-puissance ? Les rois ne savent jamais la vérité; on la leur cache obstinément. Ils méritent donc bien « la pitié suprême »... Surtout ceux-là qui furent les plus cruels... — Voici, maintenant, la pièce sur c les prescripteurs » :