LE LIVRE ÉPIQUE L'ARRIVÉE
Effrayante et juste vision historique, V Arrivée est la troisième et dernière partie du poème la Révolution, qui forme, à lui seul, le Livre épique. La première partie, d'une conception et d'une exécution grandioses, a pour titre : les Statues ; la seconde — dont la deuxième moitié au moins est superbe : — les Cariatides.
Les Statues, c'est d'abord celle d'Henri IV quittant le Pont-Neuf, sur un ordre mystérieux, poiu: aller voir si celle de Louis XIII est toujours « à sa place » (c'est-à-dire sur la place qu'on appelle maintenant place des Vosges). L'y ayant trouvée, elle dit à son tour :
Viens donc voir si ton fils est à sa place encor.
Et les deux statues se dirigent vers la place des Victoires, où se trouve celle de Louis XIV.
Réveille-toi, Louis ! et viens avant l'aurore Voir si ton petit-fils est à sa place encore,
dit Henri IV. — Ce petit-fils, ou plutôt cet arrière-petit-fils, Louis XV, a sa statue sur « une grande place au bout des Tuileries» (aujourd'hui place de la Concorde). Henri IV, Louis XIII et Louis XIV s'avancent par les quais ; et
c'est ce qui permet à Victor Hugo d'intituler : les Cariatides, la partie du poème où il commence par consacrer à Germain Pilon, auteur des « mascarons tragiques du Pont-Neuf », un farouche dith>Tambe. Puis, un de ces « masques monstrueux » qui voient les trois rois marcher sur les quais noirs, les décrit et les juge ; et l'on peut discuter sur le plus ou moins de ressemblance des portraits : le certain est qu'ils sont d'une couleur et d'un relief étonnants... Encore plus, peut-être, celui de Louis XV, que le «masque » ajoute à la galerie :
Venu pour tout corrompre et pour tout éhonter. Il ne fut pas le roi du sang, mais de l'écume. L'autre était le soleil ; il vint, et fut la brume; Il fut l'impur miasme, il fut l'extinction De la dernière haleine et du dernier rayon ; Il répandit sur l'âme humaine exténuée Tout ce que le bourbier peut jeter de nuée...
etc., etc.
Enfin voici l'épouvantable « arrivée » des trois rois :
O TERREUR ! au milieu de la place déserte,
Au heu de la statue, au point même où leurs yeux
Cherchaient le Bien- Aimé triomphal et joyeux.
Apparaissaient, hideux et debout dans le vide.
Deux poteaux noirs portant un triangle Uvide ;
Le triangle pendait, nu, dans la profondeur ;
Plus bas on distinguait une vague rondeur.
Espèce de lucarne ouverte sur de l'ombre ;
Deux nuages traçaient au fond des cieux ce nombre :
— Quatrevingt-treize, — chiffre on ne sait d'où venu.
C'était on ne sait quel échafaud inconnu.
Lugubre, il se dressait ; derrière sa charpente De quelque étrange abîme on devinait la pente ; Les arbres regardaient l'horrible vision ; L'ouragan retenait sa respiration Devant la silhouette informe et ténébreuse ; Et tout semblait hagard ; tant la machine affreuse, Rouge comme un carnage et noire comme un deuil. Debout entre l'énigme et l'homme, sur un seuil Qui peut-être est le ciel, peut-être la géhenne. Contenait de néant, d'épouvante et de haine!
360 — LES QVATIŒ VEXTS DE L'ESPRIT
Sous le blême triangle une échelle tremblait.
L'échafaud, immobile et monstrueux, semblait
Communiquer avec la tombe universelle.
Une pourpre, semblable à celle qui ruisselle
Et qui fume le long du mur des abattoirs.
Filtrait de telle sorte entre les pavés noirs
Qu'elle écrivait ce mot mystérieux : Justice.
On devinait que l'âpre et farouche bâtisse.
Calme, définitive, inexprimable à voir.
Avait été construite avec du désespoir,
Et sortait des douleurs, des pleurs et des décombres ;
Et que les deux poteaux, dans les carrefours sombres
Où l'homme marche triste, aveuglément conduit,
Avaient jadis marqué les routes de la nuit ;
On pouvait, dans la brume où l'infini commence,
Lire sur l'un : Pouvoir, et sur l'autre : Démence ;
Le cercle, qui s'ouvrait sous le lourd coutelas,
Rappelait le carcan — et la couronne, hélas ! —
On sentait, à travers la vague horreur des rêves.
Que ce triangle était forgé de tous les glaives,
Du fer d'Achab ' ainsi que du fer d'Attila ;
Toute l'immensité de la mort était là,
Montant dans la nuée et jusqu'aux cieux terribles.
A peine palpitaient les choses invisibles ; Pas un cri, pas un bruit, pas un souffle. Parfois, Et ceci redoublait la terreur des trois rois. Entre les deux sanglants et tragiques pilastres, La brume s'écartait et l'on voyait les astres.
Car, ô nuit ! on sentait que Dieu, le grand voilé, A cette chose étrange et triste était mêlé ; L'éternité pesait dans ce lieu tout entière ; Cette place fatale en semblait la frontière.
Les rois lisaient le mot écrit sur le pavé. L'œil qui dans ce moment suprême eût observé Ces figures, de glace et de calme vêtues. Eût vu distinctement pâlir les trois statues.
Roi d'Israël, qui épousa Jézabel et eut pour fille Athalie {x« et ix» siècle-, av. J.-C).
Ils se taisaient ; et tout se taisait autour d'eux. Si la mort eût tourné son sablier hideux, On en eût entendu glisser le grain de sable.
Une tête passa dans l'ombre formidable.
Cette tête était blême ; il en tombait du sang.
Et les trois cavaliers frémirent ; et, froissant Vaguement le pommeau de sa lugubre épée. L'aïeul de bronze dit à la tête coupée (Dialogue funèbre et du gouffre écouté) :
— Oh ! l'expiation, dans ce lieu redouté,
Règne sans doute avec quelque ange pour ministre ? Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre, Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix ?
— Je suis le petit- fils de votre petit- fils.
— Et d'où viens-tu?
— Du trône. O rois, l'ombre est terrible. . — Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible?
— C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux.
— Et qui donc l'a construite?
— O mes pères, c'est vous.
5 décembre 1S57. Cbristmas.
362 — LA LÉGENDE DES SIECLES. JIl
LA LÉGENDE DES SIÈCLES Dernière série, 1883
Cette dernière série parut en un volume. Moins admirable, tout compte fait que les deux précédentes, elle était, matériellement, moitié moindre.
IRE, NON AMBIRE *
SANS AVOIR PRIS DE GRADE à rUniversité
Et sans être nommé recteur par le ministre,
Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre.
Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous;
Et faisons gravement ce que Dieu fait par nous.
Je crois ; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense ;
Cela mérite-t-il aucune récompense?
Je vois ; mais c'est déjà posséder tout que voir !
Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir ;
Souffrons, aimons ; soyons l'apôtre, soyons l'ange ;
Et ne demandons rien, pas même une louange.
La nature adoucit l'homme par ses rayons ;
Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons,
Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle,
Et ne tend pets la main quand on dit : Qu'elle est belle !
iMai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit ;
Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit ;
La lavande embaumée où l'abeille se pose
Ne lui vend pas le miel ; quand il produit la rose,
Le rosier fait gratis cette action d'éclat ;
L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât,
Et que quelque Lindor- chantât une romance,
Pour venir de sa flamme éblouir l'onde immense ?