LES PAYSANS AU BORD DE LA MER
LES PAUVRES GENS de la côte.
L'hiver, quand la mer est haute,
Et qu'il fait nuit.
Viennent où finit la terre Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.
Ils sondent la mer sans bornes ; Ils pensent aux" écueils mornes
Et triomphants ; L'orpheline pâle et seule Crie : O mon père ! et l'aïeule
Dit : Mes enfants!
La mer écoute et se penche ; La veuve à la coiffe blanche
Pleure et s'en va.
Ces cœurs, qu'épouvante l'onde Tremblent dans ta main profonde,
O Jéhovah!
Où sont-ils tous ceux qu'on aime?
Elles ont peur. La nuit blême
Cache Vénus ; L'océan jette sa brume Dans leur âme, et son écume
Sur leurs pieds nus.
On guette, on doute, on ignore Ce que l'ombre et l'eau sonore
Aux durs combats, Et les rocs aux trous d'épongés, Pareils aux formes des songes,
Disent tout bas.
L'une frémit, l'autre espère.
Le vent semble une \'ipère.
On pense à Dieu Par qui l'esquif vogue ou sombre; Et qui change en gouffre d'ombre
Le gouffre bleu !
La pluie inonde leurs tresses.
Elles mêlent leurs détresses
Et leurs espoirs.
Toutes ces tremblantes femmes.
Hélas ! font voler leurs âmes
Sur les flots noirs.
Et, selon ses espérances, Chacun voit des apparences
A l'horizon.
Le troupeau des vagues saute, Et blanchit toute la côte
De sa toison.
Et le groupe inquiet pleure.
Cet abîme obscur qu'effleure
Le goéland Est comme une ombre vivante Où la brebis Epouvante
Passe en bêlant.
Ah ! cette mer est méchante,
Et l'affreux vent d'ouest qui chante
En -troublant l'eau, Tout en sonnant sa fanfare, Souffle souvent sur le phare
De Saint-Malo.
Dans les mers il n'est pas rare Que la foudre au Heu de phare
Brille dans l'air.
Et que sur l'eau qui se dresse Le sloop-fantôme apparaisse
Dans un éclair.
Alors tremblez. Car l'eau jappe Quand le Vaisseau Mort la frappe
De l'aviron, Car le bois devient farouche Quand le Chasseur Spectre embouche
Son noir clairon.
Malheur au chasse-marée Qui voit la nef abhorrée!
O nuit ! terreur !
Tout le navire frissonne, Et la cloche, à l'avant, sonne
Avec horreur.
C'est le hollandais ! la barque Que le doigt flamboyant marque 1
L'esquif puni !
C'est la voile scélérate !
C'est le sinistre pirate
De l'infini.
Il était hier au pôle,
Et le voici ! Tombe et geôle,
Il court sans fin.
Judas songe, sans prière, Sur l'avant, et sur l'arrière
Rêve Gain.
Il suffirait, pour qu'une île Croulât dans l'onde infertile.
Qu'il y passât ; Il fuit dans la nuit damnée, La tempête est enchaînée
A ce forçat.
Il change l'onde en hyène.
Et que veut-on que devienne
Le matelot.
Quand, brisant la lame en poudie.
L'enfer vomit dans la foudre
Ce noir brûlot?
La lugubre goélette
Jette à travers son squelette
Un blanc rayon; La lame devient hagarde.
L'abîme effaré regarde
La vision.
Les rocs, qui gardent la terre.
Disent : Va-t'en, solitaire !
Démon, va-t'en!
L'homme entend, de sa chaumière.
Aboyer les chiens de pierre
Après Satan.
Et les femmes sur la grève Se parlent du vaisseau-rêve
En frémissant ; Il est plein de clameurs vagues ; Il traîne avec lui des vagues
Pleines de sang.
Et l'on se conte à voix basse Que le noir vaisseau qui passe
Est en granit, Et qu'à son bord rien ne bouge ; Les agrès sont en fer rouge,
Le mât hennit.
Et l'on se met en prières.
Pendant que joncs et bruyères
Et bois touffus.
Vents sans borne et flots sans nombre, Jettent dans toute cette ombre
Des cris confus.
Et le? écueils centenaires Rendent des bruits de tonnerres
Dans l'ouragan ; Il semble, en ces nuits d'automne.
Qu'un canon monstrueux tonne
Sur l'océan.
L'ombre est pleine de furie, O chaos ! onde ahurie.
Caps ruisselants, Vent que les mères implorent, Koir gouffre où s'entre-dévorent
Les flots hurlants !
Comme un fou tirant sa chaîne.
L'eau jette des cris de haine
Aux durs récifs ; Les rocs, sourds a ses huées, Mêlent aux blêmes nuées
Leurs fronts pensifs.
La mer traîne en sa caverne L'esquif que le flot gouverne,
Le mât détruit, Et la barre, et la voilure Que noue à sa chevelure
L'horrible nuit.
Et sur les sombres falaises Les pêcheuses granvillaises
Tremblent au vent, Pendant que tu ris sur l'onde.
De l'autre côté du monde,
Soleil levant !
Jersey, i»' mars 1854.