‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 237 sur 293 · VIRO MAJOR · texte numérisé non relu

VIRO MAJOR

AYANT VU LE MASSACRE immense, le combat.

Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,

La pitié formidable était dans tes paroles ;

Tu faisais ce que font les grandes âmes folles ;

Et, lasse de lutter, de rêver, de souffrir,

Tu disais : — J'ai tué ! — car tu voulais mourir.

Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine.

Judith, la sombre juive, Aria *, la romaine.

Eussent battu des mains pendant que tu parlais.

Tu disais aux greniers : —J'ai bmlé les palais ! —

Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule.

Tu criais : — J'ai tué ! qu'on me tue ! — Et la foule

Écoutait cette femme altière s'accuser.

Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ;

Ton œil fixe pesait sur les juges livides,

Et tu songeais, pareille aux graves Euménides '.

La pâle Mort était debout derrière toi.

Toute la vaste salle était pleine d'effroi,

Car le peuple saignant hait la guerre civile.

Dehors, on entendait la rumeur de la ville.

1. « Plus grande qu'un homme. « On verra qu'il s'agit ici de l'ardente révolutionnaire, sœur de charité laïque en même temps, que fut Louise Michel, célèbre par sa participation au mouvement communaliite de 1871 (mars-mai).

2. Pour donner l'exemple du courage à son mari Foetus, condamné à mort par l'empereur Claude, cette dame romaine s'enfonça un poignard dans le sein ; puis, le retirant, elle le présenta à son mari en lui disant : « Pœte, non dolet » («Pœtus, cela ne fait pas de mal >•). . , ^ .

3. Déesses appelées « Furies ^ par les Romains. Les Grecs les avaient nommées Ermnyes, puis Euménides { . Bienveillantes - ) dans l'espoir d'apaiser leur colère par cette appellation .

Cette femme écoutait la vis aux bruits confus,

D'en haut, dans l'attitude austère du refus.

Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose

Qu'un pilori dressé pour une apothéose ;

Et, trouvant l'affront noble et le supplice beau,

Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau.

Les juges murmuraient : — Qu'elle meure ! C'est juste.

Elle est infâme ! — « A moins qu'elle ne soit auguste».

Disait leur conscience. Et les juges, pensifs.

Devant oui, devant non, comme entre deux récifs,

Hésitaient, regardant la sévère coupable.

Et ceux qui, comme moi, te savent incapable

De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu,

Qui savent que, si Dieu te disait : « D'où viens-tu? »

Tu répondrais : Je viens de la nuit où l'on souffre ;

Dieu, je sors du devoir dont vous faites un gouffre !

Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux,

Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnes à tous.

Ton oubli de toi-même à secourir les autres.

Ta parole semblable aux flammes des apôtres ;

Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain,

Le lit de sangle avec la table de sapin,

Ta bonté, ta fierté de femme populaire.

L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère.

Ton long regard de haine à tous les inhumains.

Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains ;

Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche,

Méditaient, et malgré l'amer pli de ta bouche,

Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi.

Te jetait tous les cris indignés de la loi,

Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse,

Voyaient resplendir l'ange à travers la Méduse.

Tu fus haute et semblas étrange en ces débats ;

Car, chétifs comme sont les vivants d'ici-bas.

Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées.

Que le divin chaos des choses étoilées ,

Aperçu tout au fond d'un grand cœur inclément.

Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement.

Décembre 1871»

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