A CEUX QUI SONT PETITS
EST-CE MA FAUTE A MOI si vous n'êtçs pas grands?
Vous aimez les hiboux, les fouines, les tyrans,
Le mistral, le simoun, l'écueil, la lune rousse ;
Vous êtes Myrmidon - que son néant courrouce ;
Hélas ! l'envie en vous creuse son puits sans fond,
Et je vous plains. Le plomb de votre style fond
Et coule sur les noms que dore un peu de gloire,
Et. tout en répandant sa triste lave noire.
Tâche d'être cuisant et ne peut qu'être lourd:
Tortueux, vous rampez après tout ce qui court ;
Votre œil furieux suit les grands aigles véloces.
Vous reprochez leur taille et leur ombre aux colosses ;
On dit de vous : « Pygmée essaya, mais ne put ».
Qui haïra Chéops ^ si ce n'est Lilliput ^ ?
Le Parthénon vous blesse avec ses fiers pilastres ;
Vous êtes malheureux de la beauté des astres ;
Vous trouvez l'océan trop clair, trop noir, trop bleu ;
Vous détestez le ciel parce qu'il montre Dieu ;
Vous êtes mécontents que tout soit quelque chose ;
Hélas ! vous n'êtes rien. Vous souffrez de la rose,
Du cygne, du printemps pas assez pluvieux.
Et ce qui rit vous mord. Vous êtes envieux
De voir voler la mouche et de voir le ver luire.
Dans votre jalousie acharnée à détruire
1. Robe que portaient les sénateurs romains, et qui était bordée par devant d'une large bande de pourpre.
2. Les Myrmidons étaient une peuplade grecque de très petite taille. Dans l'Iliade, Achille est roi des Myrmidons.
3. Le roi d'Egypte qui fit élever la plus haute des pyramides.
4. Pays imaginaire, où aborde Gulliver, dans le roman de ce nom, et où les hommes n'ont pas plus de six pouces de haut. — Victor Hugo fait, du pays inventé par Swift, un personnage.
Vous comprenez quiconque aime, quiconque a foi.
Et même vous avez de la place pour moi !
Un brin d'herbe vous fait grincer s'il vous dépasse ;
Vous avez pour le monde auguste, pour l'espace,
Pour tout ce qu'on voit croître, éclairer, réchauffer,
L'infâme embrassement qui voudrait étouffer.
Vous avez juste autant de pitié que le glaive.
En regardant un champ vous maudissez la sève ;
L'arbre vous plaît à l'heure où la hache le fend ;
Vous avez quelque chose en vous qui vous défend
D'être bons, et la rage est votre rêverie.
Votre âme a froid par où la nôtre est attendrie ;
Vous avez la nausée où nous sentons l'aimant ;
Vous êtes monstrueux tout naturellement.
Vous grondez quand l'oiseau chante sous les grands ormes.
Quand la fleur, près de vous qui vous sentez difformes.
Est belle, vous croyez qu'elle le fait exprès ;
Quel souffle vous auriez si l'étoile était près !
Vous croyez qu'en brillant la lumière vous blâme ;
Vous vous imaginez, en voyant une femme,
Que c'est pour vous narguer qu'elle prend un amant,
Et que le mois de mai vous verse méchamment
Son urne de rayons et d'encens sur la tête ;
Il vous semble qu'alors que les bois sont en fête.
Que l'herbe est embaumée et que les prés sont doux.
Heureux, frais, parfumés, charmants, c'est contre vous.
Vous criez : « Au secours ! » quand le soleil se lève.
Vous exécrez sans but, sans choix, sans fin, sans trêve, Sans effort, par instinct, pour mentir, pour trahir ; Ce n'est pas un travail pour vous de tout haïr. Fourmis, vous abhorrez l'immensité sans peine. C'est votre joie impie, acre, cynique, obscène : Et vous souffrez. Car rien, hélas ! n'est châtié Autant que l'avorton, géant d'inimitié !
Si l'œil pouvait plonger sous la voûte chétive De votre crâne étroit qu'un instinct vil captive, On y verrait l'énorme horizon de la nuit ; Vous êtes ce qui bave, ignore, insulte et nuit : La montagne du mal est dans votre âme naine.
Plus le cœur est petit, plus il y tient de haine.