‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 245 sur 293 · A THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A THÉOPHILE GAUTIER

AMI, POÈTE, ESPRIT, tu fuis notre nuit noire, Tu sors de nos rumeurs pour entrer dans la gloire, Et désormais ton nom rayonne aux purs sommets. Moi qui t'ai connu jeune et beau, moi qui t'aimais, Moi qui, plus d'une fois, dans nos altiers coups d'aile, Eperdu, m'appuyai sur ton âme fidèle.

Moi, blanchi par les jours sur ma tête neigeant, Je me souviens des temps écoulés, et, songeant A ce jeune passé qui vit nos deux aurores, A la lutte, à l'orage, aux arènes sonores, A l'art nouveau qui s'offre, au peuple criant : Oui, J'écoute ce grand vent sublime évanoui.

Fils de la Grèce antique et de la jeune France,

Ton fier respect des morts fut rempli d'espérance ;

Jamais tu ne fermas les yeux à l'avenir.

Mage à Thèbes, druide au pied du noir menhir,

Flamine- aux bords du Tibre et brahme aux bords du Gange.

Mettant sur l'arc du dieu la flèche de l'archange,

D'Achille et de Roland hantant les deux chevets,

Forgeur mystérieux et puissant, tu savais

Tordre tous les rayons dans une seule flamme ;

Le couchant rencontrait l'aurore dans ton âme ;

Hier croisait demain dans ton fécond cerveau ;

Tu sacrais le vieil art, aïeul de l'art nouveau ;

Tu comprenais qu'il faut, lorsqu'une âme inconnue

Parle au peuple, envolée en éclairs dans la nue,

L'écouter, l'accepter, l'aimer, ouvrir les cœurs ;

Calme, tu dédaignais l'effort vil des moqueurs

Écumant sur Eschyle et bavant sur Shakspeare;

Tu savais que ce siècle a son air qu'il respire,

Et que, l'art ne marchant qu'en se transfigurant.

C'est embellir le beau que d'y joindre le grand.

Et l'on t'a vu pousser d'illustres cris de joie

Quand le drame a saisi Paris comme une proie,

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