‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 277 sur 293 · LA REINE, RUY BLAS · texte numérisé non relu

LA REINE, RUY BLAS

{Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, V œil fixé à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle.)

RUY BLAS, d'une voix grave et basse.

Maintenant, Madame, il faut que je vous dise. — Je napprocherai pas. — Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez. Je sens, ma trahison, comme vous la voyez.

Doit vous paraître horrible. Oh ! ce n'est pas facile A raconter. Pourtant je n'ai pas l'âme vile, Je suis honnête au fond. — Cet amour m'a perdu. — Je ne me défends pas ; je sais bien, j'aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée ! — C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.

LA REINE

Monsieur...

RUY BLAS, toujours à genoux.

N'ayez pas peur. Je n'approcherai point. A Votre Majesté je vais de point en point Tout dire. Oh ! croyez-moi, je n'ai pas l'âme vile 1 — Aujourd'hui, tout le jour, j'ai couru par la ville Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé. Auprès de l'hôpital que vous avez fondé. J'ai senti vaguement, à travers mon délire. Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. Ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon cœur se rompt !

LA REINE

Que voulez-vous ?

RUY BLAS, joignant les mains.

Que vous me pardonniez, Madame '.

LA REINE

Jamais.

Jamais !

(// se lève, et marche lentement vers la table.) Bien sûr ?

LA REINE

Non. Jamais !

(// prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres, et la vide d'un trait.)

Triste flamme, Éteins-toi !

LA REINE, se levant et courant à lui.

Que fait-il ?

RUY BLAS, posant la fiole.

Rien, ^les maux sont finis.

Rien. Vous me maudissez, et mois je vous bénis. Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

Don César !

Quand je pense, pauvre ange, Que vous m'avez aimé !

LA REINE

Quel est ce philtre étrange ?

Qu'avez-vous fait ? Dis-moi, réponds-moi, parle-moi, César! je te pardonne et t'aime, et je te crois!

Je m'appelle Ruy Blas.

LA REINE, l'entourant de ses bras.

Ruy Blas, je vous pardonne !

• Mais qu'avez-vous fait là ? Parle, je te l'ordonne ! Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur ? Dis ?

Si ! c'est du poison. Mais j'ai la joie au cœur. I Tenant la reine embrassée, et levant les yeux au ciel.) Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine, Que ce pauvre laquais bénisse cette reine. Car elle a consolé mon cœur crucifié.

Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !

LA REINE

Du poison ! Dieu ! c'est moi qui l'ai tué !... — Je t'aime! Si j'avais pardonné ?...

RUY BLAS, défaillant.

J'aurais agi de même.

\Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.) Je ne pouvais plus \'ivre. Adieu !

[Montrant la porte.)

Fuyez d'ici !

— Tout restera secret. — Je meurs.

// tombe. I LA REINE, se jetant sur son corps.

Ruy Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci :

Joués au Théâtre Français, le 7 mars 1843, les Burgraves y échouèrent ; et l'auteur se promit de ne plus « hvrer sa pensée » aux « insultes faciles » et aux <( sifflets anonymes que vingt ans n'avaient pas désarmés ^ » (vingt ans de production httéraire, et non pas seulement, cela va sans dire, de production dramatique!). — C'est qu'une réaction s'accompUssait dans le goût pubHc. Les succès de la grande tragédienne Rachel, au Théâtre-Français, depuis 1838, avaient ramené la foule à Corneille et à Racine; et, fait doublement significatif, quelques semaines après l'échec des Bur graves, une tragédie néo-classique, la Lucrèce de Ponsard, triomphait à l'Odéon.

Les Bur graves n'ont été repris qu'en février 1902, pour la célébration du centenaire de Victor Hugo à la Comédie française -. Ils y trouvèrent une revanche glorieuse — et absolument légitime, car ils sont bien, de certains points de vue, le chefd'œuvre théâtral de Victor Hugo. Qu'ils soient moins un drame, cependant, qu'une épopée dramatique — comme on l'a dit et redit, — c'est incontestable ; mais cette épopée dialoguée — ou plutôt, encore, cette espèce d'opéra épique — a les quahtés d'action et de mouvement nécessaires à une pièce de théâtre. De bons juges ont pu se montrer sévères pour « l'intrigue » ; ils avaient le tort de l'examiner à part, comme l'affabulation d'un drame quelconque, tandis qu'elle est inséparable de tout le reste de l'œuvre, en harmonie parfaite avec l'époque, le heu, et toute l'atmosphère historique et légendaire si puissamment évoquée dans ces Burgraves. J.- J. Weiss a eu raison d'écrire que l'Allemagne profonde et touffue du douzième siècle tient dans le burg de Heppenhef , et qu'à travers les scènes on sent parfois courir un vent frais du Danube allemand et du Rhin. Leconte de Lisle a eu égale-' ment raison, d'autre part, en qualifiant de « spacieux » et

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