‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 278 sur 293 · Victor Hugo raconté..., ch. lxvi · texte numérisé non relu

Victor Hugo raconté..., ch. lxvi

2. Les principaux rôles furent tenus par MM. Mounet-Sully (Job), Paul Mounet (Magnus), Silvain (Frédéric Barberousse), All^rt Lambert (Otbert), et par M^es Sogond- Weber (Guanhumara) et Bartet (Régina).

510 — LES BURGRAYES

de « marmoréens » les vers de cette «tragédie eschylienne» *. Jamais Victor Hugo n'a fait entendre sur la scène des vers aussi majestueusement pleins et sonores... Mais laissons-le nous exposer lui-même, dans la préface, le plan complexe de cette œu\Te unique par sa grandeur ; plan qui lui vint à l'esprit pendant le voyage qu'il fit aux bords du Rhin en 1838 -: f( Reconstruire par la pensée, dans toute son ampleur et dans toute sa puissance, un de ces châteaux où les burgraves, égaux airx princes, vivaient d'une vie presque royale... Montrer dans le burg les trois choses qu'il contenait : une forteresse, un palais, une caverne ; dans ce burg... installer et faire vivre ensemble et de front quatre générations, l'aïeul, le père, le fils, le petit- fils ; faire de toute cette famille comme le s^Tnbole palpitant et complet de l'expiation ; mettre sur la tête de l'aïeul le crime de Caïn, dans le cœur du père les instincts de Nemrod, dans l'âme du fils les vices de Sardanapale, et laisser entrevoir que le petit- fils pourra bien un jour commettre le crime tout à la fois par passion comme son bisaïeul, par férocité comme son aïeul, et par corruption comme son père ; montrer l'aïeul soumis à Dieu, et le père soumis à l'aïeul ; relever le premier par le repentir, et le second par la piété fihale, de sorte que l'aïeul puisse être auguste et que le père puisse être grand, tandis que les deux générations qui les suivent, amoindries par leurs vices croissants, vont s'enfonçant de plus en plus dans les ténèbres... » — Puis, « entre les orgies des jeunes gens et les sombres rêveries des vieillards )>, dresser « la fatahté » sous les traits d'une femme « vieille, H vide, enchaînée... farouche comme la vengeance qu'elle médite nuit et jour... », mais faire briser cette fatahté par « la Providence » que personnifierait « le Jupiter du douzième siècle », l'empereur Frédéric Barberousse, réveillé pour un moment de son sommeil légendaire et jeté, « terrible et foudroyant, au milieu des géants du Rhin » ; enfin, « au centre du drame », à travers lequel il rayonnerait, placer « un couple chaste et dévoué, pur et touchant...)'. — Dessein presque entièrement réalisé dans le drame, ou, comme dit encore l'auteur, dans la « trilogie » qu'est ce drame « en trois parties ».

D'ailleurs, la seule de ses idées que l'auteur des Burgraves

1. Discours de réception à l'Académie française, prononcé le 31 mars 1887. Leconte de Lisle succédait à Victor Hugo.

2. Il a raconté ce voyage dans un gros ouvrage intitulé le Rhin , ouvrage dont nous donnerons des extraits dans le second volume de cette Anthologie.

n'ait pas su rendre sensible est, selon nous, secondaire. Ni au théâtre, ni à la lecture, on n'a l'impression que la vieille esclave (Guanhumara) et l'empereur forment l'un avec l'autre le contraste symbolique dont parle la préface. Mais, encore une fois, peu importe, les deux personnages étant, chacun à sa manière, intéressants.

La première « partie » a pour titre l'Aïeul, et pour cadre une galerie du burg attenante au donjon. Et, d'abord, ce sont des bruits de trompettes, de clairons, de chansons à boire, qui viennent à nous, mêlés à des froissements « de ferrailles » produits par les chaînes des prisonniers. Guanhumara est seule, un collier de fer au cou, et ses paroles sont un bref et saisissant commencement d'exposition tragique :

Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées. Se dresse inaccessible au milieu des nuées ; Mille soldats partout, bandits aux yeux ardents. Veillent l'arc et la lance au poing, l'épée aux dents. Tout protège et défend cet antre inabordable. Seule, en un coin désert du château formidable, Femme et vieille, inconnue, et pliant le genou, Triste, la chaîne au pied et le carcan au cou. En haillons et voilée, une esclave se traîne. — Mais, ô princes, tremblez ! cette esclave est la Haine !

Les prisonniers, qui viennent d'entrer, continuent l'exposition. L'un d'eux, Karl, raconte une histoire prodigieuse, vraie pourtant, — laquelle du reste fixe le moment où se passe le drame, car « l'aventure », dit Karl, est du « mois dernier » et Barberousse est mort depuis « près de vingt ans ». Or, Barberousse mourut en 1190. Le mois dernier donc, un certain comte Max a osé pénétrer dans une caverne « horrible », au flanc d'un mont sinistre :

Soudain, sous une voûte, au fond du souterrain,

Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain.

Les pieds enveloppés dans les pHs de sa robe,

Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe,

Un vieillard effrayant, immobile, incliné,

Ceint du glaive, vêtu de pourpre, et couronné.

Sur une table faite avec un bloc de lave,

Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très brave.

Et qu'il ait guerroyé sous Jean le Bataillard,

Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard

Presque enfoui sous l'herbe et le lierre et la mousse.

Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse!

Il dormait, — d'un sommeil farouche et surprenant !

Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant,

Faisait trois fois le tour de la table de pierre.

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière.

Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.

Par moments, inquiet, à travers son sommeil,

Il portait vaguement la main à son épée.

Et ce n'est pas tout :

Aux pas du comte Max dans le noir corridor. L'homme s'est réveillé ; sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit en rouvrant ses yeux lourds et voilés :

— Chevaher, les corbeaux se sont-ils envolés ? — Le comte Max Edmond a répondu : — Non, Sire. — A ce mot, le vieillard a laissé sans rien dire Retomber son front pâle, et Max, plein de terreur,

A vu se rendormir le fantôme-empereur !

Les prisonniers disparaissent, et voici le <( couple chaste et touchant » : Otbert, jeune et beau capitaine d'aventure, et la jeune Régina, pour qui il est prêt à donner sa vie, son âme même! Régina, « pâle, accablée, se traînant à peine », l'air enfin « d'une mourante ». La scène est exquisement pathétique.

OTBERT, RÉGINA; par instants, EDWIGE

OTBERT

Appuyez-vous sur moi. — Là, marchez doucement.

— Venez sur ce fauteuil vous asseoir un moment.

(// la conduit à un grand fauteuil près de la fenêtre.) Comment vous trouvez-vous?

RÉGINA

Mal. J'ai froid. Je frissonne.

Ce banquet m'a fait mal.

{A Edwige.)

Vois s'il ne vient personne.

{Edwige sort.)

OTBERT

Ne craignez rien. Ils vont boire jusqu'au matin. Pourquoi donc êtes-vous allée à ce festin ?

RÉGINA

Hatto...

OTBERT

Hatto...

RÉGINA, l'apaisant.

Plus bas ! — Il eût pu me contraindre. Je lui suis fiancée.

OTBERT

Il fallait donc vous plaindre Au vieux seigneur. Hatto le craint.

RÉGINA

Je vais mourir, A quoi bon?

OTBERT

Oh! pourquoi parler ainsi?

RÉGINA

Souffrir, Rêver, puis s'en aller, c'est le sort de la femme.

OTBERT, lui montrant la fenêtre.

Voyez ce beau soleil!

RÉGINA

Oui, le couchant s'enflamme.

Nous sommes en automne et nous sommes au soir. Partout la feuille tombe et le bois devient noir.

OTBERT

Les feuilles renaîtront.

RÉGINA

Oui. —

{Rêvant et regardant le ciel.)

Vite! à tire-d'ailes! — — Oh ! c'est triste de voir s'enfuir les hirondelles! — Elles s'en vont là-bas, vers le midi doré.

OTBERT

Elles reviendront.

RÉGINA

Oui. — Mais moi, je ne verrai

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