V. H. POÉSIE t
514 — LES BURGEAYES
Xi l'oiseau revenir ni la feuille renaître!
OTBERT
Régina !
RÉGINA
Mettez-moi plus près de la fenêtre.
{Elle lui donne sa bourse.) Otbert, jetez ma bourse aux pauvres prisonniers.
{Otbert jette la bourse par une des fenêtres du fond. Elle
continue, V œil fixé au dehors.) Oui, ce soleil est beau. Ses rayons — les derniers — Sur le front du Taunus posent une couronne. Le fleuve luit, le bois de splendeurs s'environne. Les vitres du hameau, là-bas, sont tout en feu. Que c'est beau! que c'est grand! que c'est charmant, mon Dieu ! La nature est un flot de vie et de lumière I... — Oh ! je n'ai pas de père et je n'ai pas de mère. Nul ne peut me sauver, nul ne peut me guérir. Je suis seule en ce monde, et je me sens mourir !
Vous, seule au mo*ide, et moi? moi qui vous aime!
RÉGINA
Rêve !
Non, vous ne m'aimez pas, Otbert ! La nuit se lève ! — La nuit ! — J'y vais tomber. Vous m'oublierez après.
OTBERT
Mais pour vous je mourrais et je me damnerais !
Je ne vous aime pas ! — Elle me désespère ! —
Depuis un an, du jour où, dans ce noir repaire.
Je vous vis au miUeu de ces bandits jaloux,
Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous.
Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre.
Comme au seul lys du gouffre, au seul astre de l'ombre.
Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin !
Vous, promise à Hatto, le comte au cœur d'airain !
Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine ;
Homme de ferme épée et de race incertaine.
Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi.
Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi,
Je meurs. — Vous êtes deux dans ce château, que j'aime.
Vous d'abord, avant tout, avant mon père même.
Si j'en avais un, — puis
{Montrant la porte du donjon.) Ce vieillard, affaissé Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une horrible famille. Il met toute sa joie en vous, ô noble fille. En vous, son dernier culte et son dernier flambeau. Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau ! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie. Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie. Et mon âme, qu'étreint une fatale loi, Près de lui se sent grande, et pure près de toi ! Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, — vous regardait toujours ! — Et moi ! moi, je sentais, à bouillonnements sourds. De mon cœur à mon front qu'un feu sinistre éclaire. Monter toute ma haine et toute ma colère ! — Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser! — Je ne vous aime pas ! — Enfant, donne un baiser. Je te donne mon sang ! — Régina ! dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au toscan sans maître Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver ; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre. Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas ! Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière. Plus que la délivrance et plus que la lumière ! Je suis à vous sans terme, à vous éperdument. Et vous le savez bien. — Oh ! les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme ! — Mais pardon, vous souffrez ; je vous parle de moi. Mon Dieu ! quand je devrais, à genoux devant toi. Ne point contrarier ta fièvre et ton délire, Et te baiser les mains en te laissant tout dire !
RÉGINA
Mon sort, comme le vôtre, Otbert, d'ennui fut plein. Que suis-je? une orpheline. Et vous? un orphelin.
516 — LES BURGRAYES
Le ciel, nous unissant par nos douleurs communes. Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunes ; Mais...
OTBERT, tombant à genoux devant elle.
Mais je t'aimerai ! mais je t'adorerai ! Mais je te servirai ! si tu meurs, je mourrai ! Mais je tuerai Hatto, s'il ose te déplaire ! !Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère ! Oui, tous les deux ! j'en prends l'engagement sans peur. Ton père? j'ai mon bras ; ta mère? j'ai mon cœur !
RÉGINA
O doux ami ! merci ! Je vois toute votre âme. Vouloir comme un géant, aimer comme une femme. C'est bien vous, mon Otbert ; vous tout entier. Eh bien ! Vous ne pouvez, hélas, rien pour moi.
OTBERT, se relevant.
Si !
RÉGINA
Non, rien.
Ce n'est pas à Hatto qu'il faut qu'on me dispute. Mon fiancé m'aura sans querelle et sans lutte, Vous ne le vaincrez pas, vous si brave et si beau. Car mon vrai fiancé, vois-tu, c'est le tombeau !
— Hélas! puisque je touche à cette nuit profonde. Je fais de ce que j'ai de meilleur en ce monde
Deux parts, l'une au Seigneur, l'autre pour vous. Je veux. Ami, que vous posiez la main sur mes cheveux. Et je vous dis, au seuil de mon heure suprême :
— Otbert, mon âme à Dieu, mon cœur à vous. — Je t'aime !
EDWIGE, entrant.
Quelqu'un.
RÉGINA, à Edwige. Viens.
[Elle fait quelques pas vers la porte bâtarde, appuyée sur Edwige et sur Otbert. Au moment d'entrer sous la porte, elle s'arrête et se retourne.)
Oh ! mourir à seize ans, c'est affreux ! Quand nous aurions pu vivre ensemble, aimés, heureux ! Mon Otbert, je veux vivre ! écoute ma prière ! Ne me laisse pas choir sous cette froide pierre !
La mort me fait horreur ! Sàuve-moi, mon amant ! Est-ce que tu pourrais me sauver, dis. vraiment ?
OTBERT
Tu vivras !
{Régina sort avec Edwige. La porte se referme. Otbert semble la suivre des yeux et lui parler, quoiqu'elle ait disparu.)
Toi! mourir si jeune! belle et pure Non, dusse- je au démon me donner, je le jure, Tu vivras !
{Apercevant Guanhumara, qui est depuis quelques instants immobile au fond du théâtre.) Justement.
{!'" partie, scène ui.)
De fait, Otbert obtient de Guanhumara, qui possède des secrets magiques, une liqueur capable de sauver la jeune fille; mais il l'obtient contre le serment répété de tuer... qui?... « quelqu'un », et quand le voudra la terrible vieille... Paraissent alors, « couronnés de fleurs, vêtus de soie et d'or, le verre en main », Hatto, son fils Gorlois et les amis, margraves, burgraves, princes, qui viennent de banqueter avec eux et sont, comme eux, cruels, débauchés, sans foi. Mais la porte du donjon s'est ouverte, laissant voir deux vieillards habillés de fer, qui, d'abord, écoutent en silence. Le moins vieux, Magnus, porte sur son habit de guerre « une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste sur sa tête » ; et c'est lui qui, le premier, va flétrir le présent, comparé au passé. Il dit aussi sa haine pour Barberousse, implacable ennemi des burgraves... Job ne sortira, lui, de son silence et de son immobihté de statue qu'après avoir entendu Hatto crier de chasser « à coups de pierres » un mendiant qui demande asile. Et il faudra bien se taire devant le vieux lion ! et obéir ! Princes et burgraves se rangeront autour de lui, pour recevoir l'étranger, et les clairons sonneront comme « pour un roi ». Cet étranger, nous le devinons, c'est Frédéric Barberousse; et, vraiment, l'on dirait que Job le devine aussi, tant son discours d'accueil a d'éloquente, d'épique beauté :
JOB, debout au milieu de ses enfants, au mendiant.
... Qui que vous soyez, avez-vous ouï dire Qu'il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire, Sur un roc près duquel les monts sont des coteaux, Un château renommé parmi tous les châteaux,
518 — LES BUBGJRAVES
Et, dans ce burg, bâti sur un monceau de laves,
Un burgrave fameux parmi tous les burgraves ?
Vous a-t-on raconté que cet homme sans lois.
Tout chargé d'attentats, tout éclatant d'exploits,
Par la diète à Francfort, par le concile à Pise,
Mis hors du saint-empire et de la sainte église,
Isolé, foudroyé, réprouvé, mais resté
Debout dans sa montagne et dans sa volonté,
Poursuit, provoque et bat, sans relâche et sans trêve.
Le comte Palatin, l'archevêque de Trêve,
Et, depuis soixante ans, repousse d'un pied sûr
L'échelle de l'empire appliquée à son mur?
Vous a-t-on dit qu'il est l'asile de tout brave.
Qu'il fait du riche un pauvre, et du maître un esclave ;
Et qu'au-dessus des ducs, des rois, des empereurs.
Aux yeux de l'Allemagne en proie à leurs fureurs.
Il dresse sur sa tour, comme un défi de haine.
Comme un appel funèbre aux peuples qu'on enchaîne.
Un grand drapeau de deuil, formidable haillon
Que la tempête tord dans son noir tourbillon?
Vous a-t-on dit qu'il touche à sa centième année.
Et qu'affrontant le ciel, bravant la destinée.
Depuis qu'il s'est levé sur son rocher, jamais
Xi la guerre arrachant les burgs de leurs sommets.
Ni César furieux et tout-puissant, ni Rome,
Ni les ans, fardeau sombre, accablement de l'homme.
Rien n'a vaincu, rien n'a dompté, rien n'a ployé
Ce vieux titan du Rhin, Job l'Excommunié ?
— Savez-vous cela?...
Le mendiant répond : « Oui », et prononce, sur Thospitahté, quelques fortes paroles, dont le public saisit tout le sens :
... Fussiez-vous rois.
Que le pauvre pour vous soit sacré ! — Quelquefois Dieu, qui d'un souffle abat les sapins centenaires, Rempht d'événements, d'éclairs et de tonnerres Déjà grondant dans l'ombre à l'heure où nous parlons, La main qu'un mendiant cache sous ses haillons !
La seconde « partie », intitulée le Mendiant, se déroule dans la salle des panoplies. Elle commence par un monologue, un peu long, du faux mendiant sur l'anarchie où l'Allemagne
agonise. Mais voici de nouveau Otbert et Régina; celle-ci « radieuse de bonheur et de santé », lui surpris autant que ravi. Elle le quitte pour aller rejoindre « le bon comte Job », qui l'attend. Guanhumara, posant alors sa main sur l'épaule d'Otbert, lui rappelle son serment. Qu'il se trouve ce soir, à minuit, devant « la tour du drapeau noir ». Il tuera « Fosco », — c'est-à-dire Job nous le savons, mais Otbert l'ignore; Job, qui s'appelait Fosco à l'époque où, jeune, il poignarda et jeta au torrent Donato, son frère (le futur Barberousse), épris et aimé d'une jeune fille que lui Fosco aimait aussi avec passion, Ginevra (aujourd'hui Guanhumara). — Régina revient, suivie de Job. Le vieux comte, plein de tendresse pour sa nièce et pour Otbert qu'il appelle son fils, les « marie », leur ordonnant de fuir ce soir, à l'insu de tous. Otbert fuira donc, malgré son serment ! Déjà même il entraîne Régina, lorsque paraît Hatto, conduit par Guanhumara (elle a surpris l'entretien de Job et des deux amants) ; et Hatto, voyant Otbert et Régina « qui se tiennent embrassés », commande aux archers de s'emparer d'eux. Otbert le provoque en lui jetant son gant au visage. Hatto refuse de se battre avec un homme qui n'est « pas même gentilhomme », qui est, dit-il, « esclave et fils d'esclave » (il ignore, comme Job lui-même et tous les autres personnages, sauf Guanhumara, qu'Otbert est l'ancien enfant volé à Job, son père, il y a vingt ans). Mais voilà qu'à son tour le mendiant, malgré ses quatre-vingt-douze ans, défie l'insolent burgrave, et, comme Hatto éclate de rire, le mendiant se nomme. Stupeur générale, mais le doute n'est pas possible. Et dans un long mais splendide et foudroyant discours Frédéric Barberousse rappelle ses exploits, et force tous les burgraves à courber la tête :
Ah ! mécréants ! félons ! ravageurs de bourgades ! Ma mort vous fait renaître. Eh bien, touchez, voyez, Entendez ! c'est bien moi !
(// marche à grands pas au milieu d'eux. — Tous s'écartent devant lui.)
Sans doute vous croyez Être des chevaliers ! Vous vous dites : — Nous sommes Les fils des grands barons et des grands gentilshommes. Nous les continuons. — Vous les continuez ? Vos pères, toujours fiers, jamais diminués. Faisaient la grande guerre ; ils se mettaient en marche, Ils enjambaient les ponts dont on leur brisait l'arche,
Affrontaient le piquier ainsi que l'escadron,
Faisaient, musique en tête et sonnant du clairon,
Face à toute une armée, et tenaient la campagne,
Et, si haute que fût la tour ou la montagne,
N'avaient besoin, pour prendre un château rude et fort.
Que d'une échelle en bois, phant sous leur effort.
Dressée au pied des murs d'où ruisselait le soufre.
Ou d'une corde à nœuds, qui, dans l'ombre du gouffre.
Balançait ces guerriers, moins hommes que démons,
Et que le vent, la nuit, tordait au flanc des monts !
Blâmait-on ces assauts de nuit, ces capitaines
Défiaient l'empereur, au grand jour, dans les plaines.
Puis attendaient, debout dans l'ombre, un contre vingt.
Que le soleil parût et que l'empereur vînt !
C'est ainsi qu'ils gagnaient châteaux, villes et terres !
Si bien qu'il se trouvait qu'après trente ans de guerres.
Quand on cherchait des yeux tous ces faiseurs d'exploits.
Les petits étaient ducs et les grands étaient rois ! —
Vous, comme des chacals et comme des orfraies.
Cachés dans les taiUis et da'ns les oseraies,
Vils, muets, accroupis, un poignard à la main.
Dans quelque mare immonde au bord du grand chemin.
D'un chien qui peut passer redoutant les morsures.
Vous épiez, le soir, près des routes peu sûres.
Le pas d'un voyageur, le grelot d'un mulet ;
Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme au collet ;
Le coup fait, vous fuyez en hâte à vos repaires... —
Et vous osez parler de vos pères ! — Vos pères.
Hardis parmi les forts, grands parmi les meilleurs.
Étaient des conquérants ; vous êtes des voleurs !...
Magnus seul « a écouté l'empereur sans trouble, et n'a cessé de le regarder fixement...»; enfin, il crie au dehors, d'une voix tonnante :
Triplez les sentinelles !
Les archers au donjon ! les frondeurs aux deux ailes !
Et sur ce mont, qui jette au monde la terreur. Faites-nous un gibet digne d'un eknpereur !
Mais à ce deuxième coup de théâtre en va succéder un plus surprenant. — Job est entré pendant que Frédéric parlait ; au moment où Magnus saisit sa hache pour frapper, il « sort de la foule » et s'agenouille devant l'empe-
LES BURGJiAVES - 521
reur. A cause de son ancien crime? non, il ne sait pas que Frédéric fut Donato. Par patriotisme :
JOB
Sire, mon fils Magnus vous a dit vrai. Vous êtes
Mon ennemi. C'est moi qui, soldat irrité,
Jadis portai la main sur votre majesté.
Je vous hais. — Mais je veux une Allemagne au monde. —
Mon pays plie et penche en une ombre profonde.
Sauvez-le ! Moi, je tombe à genoux en ce lieu
Devant mon empereur que ramène mon Dieu !
{Il s'agenouille devant Barber ousse, puis se tourne à demi vers les princes et les bur graves.) A genoux tous ! — Jetez à terre vos épées !
{Tous jettent leurs épées et se prosternent, excepté Magnus. — Job, à genoux, parle à l'empereur.) Vous êtes nécessaire aux nations frappées ; Vous seul ! Sans vous l'état touche aux derniers moments. Il est en Allemagne encor deux allemands : Vous et moi. — Vous et moi, cela suffira, sire. Régnez.
{Désignant du geste les assistants.)
Quant à ceux-ci, je les ai laissés dire. Excusez-les; ce sont des jeunes gens.
{A Magnus, qui est resté debout.) Magnus !
{Magnus, en proie à une sombre irrésolution, semble hésiter. Son père fait un geste. Il tombe à genoux. Job poursuit.)
Toujours barons et serfs, fronts casqués et pieds nus. Chasseurs et laboureurs, ont échangé des haines ; Les montagnes ont fait toujours la guerre aux plaines ; Vous le savez. Pourtant, j'en conviens sans effort, Les barons ont mal fait, les montagnes ont tort !
{Se relevant. — • Aux soldats.) Qu'on mette en liberté les captifs.
{Les soldats obéissent en silence, et détachent les chaînes des prisonniers, qui, pendant cette scène, sont venus se grouper dans la galerie, au fond. — Job reprend.) Vous, burgraves, Prenez, César le veut, leurs fers et leurs entraves.
{Les burgraves se relèvent avec indignation. — Job les regarde avec autorité.)
— Moi, d'abord.
(// fait signe à un soldat de lui mettre au cou un des colliers de fer. Le soldat baisse la tête, et détourne les yeux. Job lui fait signe de nouveau. Le soldat obéit. Les autres bur graves se laissent enchaîner sans résistance. — Job, la chaîne au cou, se tourne vers V empereur.)
Nous voilà comme tu nous voulais, Très auguste empereur. Dans son propre palais Le vieux Job est esclave et t'apporte sa tête. Maintenant, si des fronts qu'a battus la tempête Méritent la pitié, mon maître, écoutez-moi. Quand vous irez combattre aux frontières, ô roi ! Laissez-nous — faites-nous cette grâce dernière — Vous suivre, troupe armée et pourtant prisonnière. Nous garderons nos fers ; mais, tristes et soumis, ^lettez-nous face à face avec vos ennemis, Devant les plus hardis, devant les plus barbares Et, quels qu'ils soient, hongrois, vandales, magyares. Fussent-ils plus nombreux que ne sont sur la mer Les grêles du printemps et les neiges d'hiver, Fussent-ils plus épais que les blés sur la plaine. Vous nous verrez, flétris, l'œil baissé, l'âme pleine De ce regret amer qui se change en courroux. Balayer — j'en réponds ! — ces hordes devant vous, Terribles, enchaînés, les mains de sang trempées. Forçats par nos carcans, héros par nos épées !
Barberousse les fait tous « mener aux prisons », sauf Job, qu'il a retenu, pour lui dire, les yeux dans les yeux : « Fosco! », et ajouter :
... Va ce soir m'attendre où tu vas chaque nuit.
Dernier coup de théâtre et derniers mots de cette seconde « partie ».
La troisième a pour titre le Caveau perdu. Ce caveau est l'endroit où Job va « chaque nuit ». Car c'est là qu'il commit son crime... L'y voilà seul, attendant l'empereur :
JOB
Que m'a dit l'empereur? et qu'ai-je répondu?
Je n'ai pas compris. — Non. — J'aurai mal entendu.
Depuis hier en moi je ne sens qu'ombre et doute.
Je marche en chancelant, comme au hasard ; ma route
S'efface sous mes pas; je vais, triste vieillard;
Et les objets réels, perdus sous un brouillard,
Devant mon œil troublé, qui dans l'ombre en vain plonge,
Tremble derrière un voile ainsi que dans un songe.
{Rêvant.) Le démon joue avec l'esprit des malheureux. Oui, c'est sans doute un rêve. — Oui, mais il est affreux ! Hélas ! dans notre cœur, percé de triples glaives, Lorsque la vertu dort, le crime fait des rêves. Jeune, on rêve au triomphe, et, vieux, au châtiment. Deux songes aux deux bouts du sort. — Le premier ment! Le second dit-il vrai?
{Moment de silence.)
Ce que je sais pour l'heure.
C'est que tout a croulé dans ma haute demeure. Frédéric Barberousse est maître en ma maison, O douleur ! — C'est égal, j'ai bien fait, j'ai raison, J'ai sauvé mon pays, j'ai sauvé le royaume.
{Rêvant.)
— L'empereur ! — Nous étions l'un pour l'autre un fantôme; Et nous nous regardions d'un œil presque ébloui. Comme les deux géants d'un monde évanoui !
Nous restons en effet seuls tous deux sur l'abîme ; Nous sommes du passé la double et sombre cime ; Le nouveau siècle a tout submergé ; mais ses flots N'ont point couvert nos fronts, parce qu'ils sont trop hauts.
{S' enfonçant dans sa rêverie.) L'un des deux va tomber. C'est moi. L'ombre me gagne. O grand événement ! chute de ma montagne ! Demain, le Rhin mon père au vieux monde allemand Contera ce prodige et cet écroulement, Et comment a fini, rude et fière secousse, Le grand duel du vieux Job et du vieux Barberousse. Demain, je n'aurai plus de fils, plus de vassaux. Adieu la lutte immense ! adieu les noirs assauts ! Adieu gloire 1 Demain, j'entendrai, si j'écoute, Les passants me railler et rire sur la route ; Et tous verront ce Job, qui, cent ans souverain, Pied à pied défendit chaque roche du Rhin,
— Job qui, malgré César, malgré Rome, respire, — Vaincu, rongé vivant par l'aigle de l'empire.
Et, colosse gisant dont on peut s'approcher. Cloué, dernier burgrave^ à son dernier rocher !
{Il se lève.)
Quoi ! c'est le comte Job ! Quoi ! c'est moi qui succombe!... Silence, orgueil ! tais-toi du moins dans cette tombe ! •
[Il promène ses regards autour de lui.) C'est ici, sous ces murs qu'on dirait palpitants, Qu'en une nuit pareille... — Oh ! voilà bien longtemps. Et c'est toujours hier ! Horreur 1
(// retombe sur le banc da pierre, se cache le visage de ses deux mains, et pleure.)
Sous cette voûte.
Depuis ce jour, mon crime a sué goutte à goutte Cette sueur de sang qu'on nomme le remords. C'est ici que je parle à l'oreille des morts. Depuis lors l'insomnie, ô Dieu ! des nuits entières, M'a mis ses doigts de plomb dans le creux des paupières Ou, si je m'endormais, versant un sang vermeil, Deux ombres traversaient sans cesse mon sommeil.
{Se levant, et s' avançant sur le devant de la scène.) Le monde m'a cru grand ; dans l'oubli du tonnerre, Ces monts ont vu blanchir leur bandit centenaire ; L'Europe m'admirait debout sur nos sommets ; Mais, quoi que puisse faire un meurtrier, jamais Sa conscience en deuil n'est dupe de sa gloire. Les peuples me croyaient ivre de ma victoire ; Mais la nuit — chaque nuit ! et pendant soixante ans! — Morne, ici je pliais mes genoux pénitents ! Mais ces murs, noir repli de ce burg si célèbre. Voyaient l'intérieur indigent et funèbre De ma fausse grandeur, pleine de cendre; hélas ! Les clairons devant moi jetaient de longs éclats. J'étais puissant ; j'allais, levant haut ma bannière. Comte chez Tempereur, lion dans ma tanière ; Mais, tandis qu'à mes pieds tout n'était que néant, ]Mon crime, nain hideux, vivait en moi, géant, Riait quand on louait ma tête vénérable, Et, me mordant le cœur, me criait : Misérable !
[Levant les mains au ciel.) Donato ! Ginevra ! victimes ! ferez-vous Grâce à votre bourreau, quand Dieu nous prendra tous ? Oh ! frapper sa poitrine, à genoux sur la pierre. Pleurer, se repentir, vivre l'âme en prière. Cela ne suffit pas. Rien ne m'a pardonné ! Non ! je me sais maudit, et je me sens damné !
(Il se rassied.) J'avais des descendants et j'avais des ancêtres ; Mon burg est mort ; mon fils est vieux ; ses fils sont traîtres .
Mon dernier-né ! — je l'ai perdu ! — dernier trésor ! Otbert et Régina, ceux que j'aimais encor,
— Car l'âme aime toujours, parce qu'elle est divine, — Sont dispersés sans doute au vent de ma ruine.
Je viens de les chercher, tous deux ont disparu.
— C'est trop ! mourons !
(// tire un poignard de sa ceinture.)
Ici, mon cœur l'a toujours cru, Quelqu'un m'entend.
[Se tournant vers les profondeurs du souterrain. Eh bien, je t'adjure à cette heure, Pardonne, ô Donato ! grâce avant que je meure ! Job n'est plus. Fosco reste. Oh ! grâce pour Fosco !
UNE VOIX, dans l'ombre, faiblement, comme un murmure.
Cajn !
JOB, troublé.
On a parlé, je crois ? — Non, c'est l'écho. Si quelqu'un me parlait, ce serait de la tombe. Car le moyen d'entrer dans cette catacombe ? Ce corridor secret où jamais jour n'a lui, Aucun vivant, hors moi, ne le sait aujourd'hui ; Ceux qui l'ont su, depuis plus de soixante années. Sont morts.
(7/ fait un pas vers le fond.)
Mes mains vers toi sont jointes et tournées, Martyr ! Grâce à Fosco !