GUANHUMARA
Qu'as-tu fait de ton frère?...
Avec une précision effrayante, Guanhumara évoque toute la scène d'il y a soixante ans, et se fait ainsi reconnaître : elle est cette Ginevra qui demandait grâce pour elle à l'assassin de Donato, mais qu'il « fit lier », là, sur cette dalle, « en riant », pour lui mettre lui-même « au pied l'anneau d'esclave », qu'elle y porte encore. Mais c'est elle qui lui a pris son dernier-né, son Georges; et Georges, autrement dit Otbert, va le tuer ici tout à l'heure !... Deux hommes masqués apportent un cercueil où Régina est étendue, comme morte ; elle y mourra, si Otbert manque à sa parole. « Qu'il choisisse!... Elle ou toi! » Tout ce que, dans sa haine, Guanhumara peut accorder, c'est qu'Otbert frappe sans savoir le nom de la victime. Elle jette à Job son voile noir, pour qu'il s'en couvre la tête, et disparaît au moment où Otbert entre, «pâle, égaré, éperdu». Mais Job n'a pas le courage de rester voilé; il prend Otbert dans ses bras, le regarde avec ivresse, à travers ses larmes, le bénit, — et, finalement, le supplie de frapper. Il veut mourir... et il faut sauver Régina!
— Quoi ! tu balances Quand tu peux d'un seul coup faire deux délivrances !
Mais Otbert :
Savez-vous une idée affreuse qui me vient?...
S'il était l'enfant jadis volé. à Job? Et Job, héroïquement, doit se défendre d'être son père! Peu de « situations », même dans le théâtre de Victor Hugo, sont aussi pathétiques. « La voix » de la première scène prononce :
Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure.
Otbert, alors, se sent « ivre et fou », il lève son couteau ; heureusement quelqu'un « lui arrête le bras » : l'empereur, qui montre en lui à Job l'ancien Donato, sauvé par miracle, et qui embrasse son «frère » en lui pardonnant. Guanhumara s'empoisonne après avoir sauvé Régina. Enfin, l'empereur annonce que, « les princes » ayant élu empereur « un vrai sage », son petit-fils Frédéric, il lui «laisse le trône »...
— Mais nous nous reprocherions, malgré cette analyse, de ne pas donner la belle scène de Job et Otbert :
JOB, OTBERT
OTBERT
OÙ m'avez-vous conduit ? * Quel est ce sombre lieu ?
{Regardant autour de lui.) Mais quoi ! l'honime masqué n'est plus là? Ciel ! où suis-je ? Serait-ce ici? — Déjà! — Je frissonne! Un vertige Me prend.
{Apercevant Job.)
Que vois-je là dans l'ombre? Oh ! rien!
(// se dirige vers Job, dans les ténèbres.)
Souvent La nuit nous trompe...
(// pose sa main sur la tête de Job.) Dieu ! c'est un être vivant !
[Job demeure immobile.) Ciel ! je me sens glacé par la sueur du crime. Est-ce ici l'échafaud? est-ce là la victime? — Triste Fosco, qu'il faut que je frappe aujourd'hui, Est-ce vous? répondez... — Il ne dit rien, c'est lui ! — Oh ! qui que vous soyez, parlez-moi, je m'abhorre; Je ne vous en veux pas, j'ignore tout, j'ignore Pourquoi vous demeurez immobile, et pourquoi Vous ne vous dressez pas terrible devant moi !
I. Otbert s'adresse à un inconnu qui lui a fait signe d'entrer, et qui, d'ailleurs, a déjà disparu.
d2.S — LE> liL larKAVES
Je vous suis inconnu comme pour moi vous l'êtes.
Mais sentez-vous qu'au moins mes mains n'étaient pas faites
Pour cela? Sentez- vous que je suis l'instrument
D'une affreuse vengeance et d'un noir châtiment?
Savez-vous qu'un linceul qui traîne en ces ténèbres
Embarrasse mes pieds pris dans ses plis funèbres?
Dites, connaissez-vous Régina, mon amour.
Cet ange dont le front dans mon cœur fait le jour?
Elle est là, voyez-vouS; d'un suaire vêtue,
Morte si je faiblis, vivante si je tue !
— Ayez pitié de moi. vieillard ! — Oh ! parlez-moi ! Dites que vous voyez mon trouble et mon effroi, Que vous me pardonnez votre horrible martyre ! Oh ! que j'entende au moins votre voix me le dire ! Un seul mot de pardon, vieillard ' mon cœur se fend ! Rien qu'un seul mot !
JOB, se levant et jetant son voile.
Otbert ! mon Otbert ! mon enfant '
OTBERT
Sire Job !
JOB, le prenant dans ses bras avec emportement.
Non ! vers lui tout mon être s'élance ! C'est trop me torturer par cet affreux silence ! Je ne suis qu'un vieillard, faible, en pleurs, terrassé. Je ne peux pas mourir sans l'avoir embrassé ! Viens sur mon cœur !
(// couvre le visage d' Otbert de larmes et de baisers.) Enfant, laisse, que je te voie.
Tu ne le croirais pas, quoique j'aie eu la joie De te voir tous les jours depuis plus de six mois, Je ne t'ai pas bien vu...
[Il le regarde avec des yeux enivrés.) C'est la première fois !
— Un jeune homme, à vingt ans, que c'est beau! — Que je baise Ton front pur ! Laisse-moi te contem]pler à l'aise !
— Tu parlais tout à l'heure, et moi je me taisais. — Tu ne sais pas toi-même à quel point tu disais
Des choses qui m'allaient remuer les entrailles. Otbert, tu trouveras pendue à mes murailles Ma grande épée à mains; je te la donne, enfant ! Mon casque, mon pennon, tant de fois triomphant,
Sont à toi. Je voudrais que tu puisses toi-même
Lire au fond de mon cœur pour voir combien je t'aime !
Je te bénis ! — Mon Dieu, donnez-lui tous vos biens.
De longs jours comme à moi, moins sombres que les mieus !
Faites qu'il ait un sort calme, illustre et prospère,
Et que des fils nombreux, pieux comme leur père,
Soutiennent, pleins d'amour, ses pas fiers et tremblants.
Quand ces beaux cheveux noirs seront des cheveux blancs !
JOB, lui imposant les mains.
Je bénis cet enfant, cieux et terre.
Dans tout ce qu'il a fait, dans tout ce qu'il doit faire î Sois heureux ! — Maintenant, Otbert, écoute et vois. Vois, je ne suis plus père, et je ne suis plus roi ; Ma famille est captive et ma tour est tombée ; J'ai dû hvrer mes fils; j'ai, la tête courbée. Dû sauver l'Allemagne ; oui, — mais je dois mourir. Or, ma main tremble. Il faut m'aider, me secourir.
,{Il tire du jourreau le poignard qu' Otbert porte à sa ceinture, et le lui présente.) C'est de toi que j'attends ce service suprême.
OTBERT, épouvante.
De moi !... Mais savez- vous que je cherche, ici-même, Quelqu'un.
JOB
Fosco? C'est moi.
OTBERT
Vous !
{Reculant et promenant ses yeux dans V ombre autour de lui.)
Qui que vous soyez !
Spectres qui m'entourez, démons qui nous voyez, C'est lui ! c'est le vieillard que j'honore et que j'aime !... Prenez pitié de nous dans ce moment suprême ! — Tout se tait ! — O mon Dieu ! c'est Job ! comble d'efïroi !
{Avec désespoir et solennité.) Jamais je ne pourrai lever la main sur toi, () vieillard ! demi-dieu du Rhin ! tête sacrée !
JOB
Mon Otbert, du sépulcre aplanis-moi l'entrée.
Faut-il te dire tout? Je suis un criminel.
Ton épouse en ce monde et ta sœur dans le ciel,
Elle est là ! Régina ! pâle, glacée et belle.
Celle à qui tu promis de faire tout pour elle,
De la sauver toujours, car l'amour est vertu.
Quand tu devrais, au seuil du tombeau, disais-tu.
Rencontrer le démon ouvrant l'abîme en flamme,
Et lui payer cet ange en lui livrant ton âme !
La mort la tient ! la mort lève son bras maudit
Dont l'ombre à chaque instant autour d'elle grandit !
Sauve-la !
OTBERT, égaré.
Vous croyez qu'il faut que je la sauve ?
JOB
''Peux-tu donc hésiter ! D'un côté, moi, front chauve. Vieux damné, qu'à finir tout semble convier, Moins héros que brigand, moins aigle qu'épervier, Moi, dont souvent la vie impure et sanguinaire A fait aux pieds de Dieu murmurer le tonnerre ! Moi, vieillesse, ennui, crime ! et, de l'autre côté. Innocence, vertu, jeunesse, amour, beauté ! Une femme qui t'aime ! Une enfant qui t'implore ! Oh ! l'insensé, qui doute et qui balance encore Entre un haillon souillé, sans pourpre et sans honneur. Et la robe de hn d'un ange du Seigneur ! — Elle veut vivre, et moi mourir ! — Quoi ! tu balances Quand tu peux d'un seul coup faire deux déHvrances ! Si tu nous aimes!...
OTBERT
Dieu !
JOB
Délivre-nous tous deux !
Frappe ! — Pour le guérir d'un ulcère hideux. Saint Sigismond tua Boleslas. Qui l'en blâme? Mon Otbert, le remords, c'est l'ulcère de l'âme. Guéris-moi du remords !
OTBERT, prenant le couteau.
Eh bien !...
(// s'arrête.)
JOB
Qui te retient ?
LES BURGRAYES — 531
OTBERT, remettant le poignard au fourreau.
Savez-vous une idée affreuse qui me vient ? —
Vous eûtes un enfant qu'une femme bohème
Vola. — Vous l'avez dit ce matin. — Mais, moi-même.
Une femme me prit tout enfant. Nous voyons
Se faire en ce temps-ci d'étranges actions !
— Si j'étais cet enfant ? Si vous étiez mon père?
JOB
{A part.) Dieu !
{Haut.)
La douleur, Otbert, t'égare et t'exaspère. Tu n'es pas cet enfant ! Je te le dis !
Pourtant, Souvent vous m'appelez « mon fils » !
JOB
Je t'aime tant !
C'est l'habitude ; et puis, c'est le mot le plus tendre.
OTBERT
Je sens là quelque chose...
JOB
Oh ! non !
Une voix qui me dit.
OTBERT
Je crois entendre
JOB
C'est une voix qui ment.
OTBERT
Monseigneur ! Monseigneur ! si j'étais votre enfant I
JOB
Mais ne va pas au moins croire cela, par grâce !
J'eus la preuve... — ô mon Dieu ! que faut-il que je fasse ?
Que des juifs ont tué l'enfant dans un festin.
Son cadavre me fut rapporté ! Ce matin
Je te l'ai dit.
Non.
JOB
Si ! rappelle ta mémoire.
Non, tu n'es pas mon fils, Otbert ! tu dois m'en croire. Sans les preuves que j'ai, c'est vrai, je conviens, moi. Que l'idée aurait pu m'en venir comme à toi !
— Certe ! un enfant que vole une main inconnue... — Je suis même content qu'elle te soit venue
Pour pouvoir à jamais l'arracher de ton cœur !
Si, quand je serai mort, quelqu'un, quelque imposteur.
Te disait, pour troubler la paix de ta pauvre âme,
Que Job était ton père... oh ! ce serait infâme !
N'en crois rien ! Tu n'es pas mon fi.ls ! non, mon Otbert !
Vois-tu, quand on est vieux, le souvenir se perd ;
Mais, la nuit du sabbat, tu le sais, on égorge
Un enfant. C'est ainsi qu'on a tué mon George.
Des juifs, j'en eus la preuve. Otbert, rassure-toi.
Sois tranquille, mon fils!... — Eh bien, encore ! Vois,
Je t'appelle mon fils. Tu vois bien. L'habitude !
Mon Dieu ! crois-moi, la lutte à mon âge est bien rude !
Ne garde pas de doute, obéis-moi sans peur ;
Vois, je baise ton front, je presse sur mon cœur
Ta main qui va frapper et qui restera pure !...
Toi, mon fils I — Ne fais pas ce rêve ! — Je te jure...
— Mais, voyons, réfléchis, toi qui penses beaucoup, Toi qui trouves toujours le côté vrai de tout,
Je me prêterais donc à ce mystère horrible ?
Il faudrait supposer... — Est-ce que c'est possible ?
— Enfin, j'en suis bien sûr puisque je te le dis ! — Otbert, mon bien-aimé, non, tu n'es pas mon fils !
LA VOIX, dans l'ombre.
Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure.
OTBERT
Régina !
JOB
Malheureux ! tu veux donc qu'elle meure?
OTBERT
Dieu puissant ! Aussi, moi, mon Dieu, j'ai trop lutté ! Je me sens ivre et fou ! Dans ce lieu détesté. Où les crimes anciens aux nouveaux se confrontent, Les miasmes du meurtre à la tête me montent ! L'air qu'ici l'on respire est un air malfaisant.
{Egaré.) Est-ce que ce vieux mur veut boire encor du sang ?
JOB, lui remettant le couteau dans la main. Oui!
Xc me poussez pas !
JOB
Viens !
OTBERT
Je glisse à l'abîme !
Je ne me retiens plus qu'à peine aux bords du crime. Je sens qu'en ce moment je puis faire un grand pas. Faire une chose horrible ! — Oh ! ne me poussez pas !
JOB
Donc, sauve l'innocent, et punis le coupable !
OTBERT, prenant le couteau.
Mais ne voyez- vous pas que j'en serais capable? Savez-vous que je n'ai qu'à demi ma raison? Qu'ils m'ont fait boire là je ne sais quel poison, Eux, ces spectres masqués, pour me rendre la force? Que ce poison m'a mis au cœur une âme corse ? Que je sens Régina qui se meurt? et qu'enfin La louve est là dans l'ombre, et la tigresse a faim?
JOB
Il est temps, il est temps que mon crime s'expie, Donato m'implorait ici. Je fus impie.
Otbert, sois sans pitié comme je fus sans cœur ! Je suis le vieux Satan, sois l'archange vainqueur !
OTBERT, levant le couteau.
De ma main, malgré moi, Dieu ! le meurtre s'échappe !
JOB, ^ genoux devant lui.
Vois quel monstre je suis ! je le poignardai ! Frappe ! Je le tuai ! c'était mon frère !,.,
{Otbert, comme fou et hors de lui, lève le couteau. Il va frapper. Quelqu'un lui arrête le bras. Il se retourne, et reconnaît l'empereur.)
(III* partie, scène m.)
Publié en 1882, Torqiiemada avait été écrit en maijuin 1869. Drame effraj-ant et magnifique, reposant tout entier sur cette idée que développe, au premier acte, le terrible moine et futur inquisiteur Torquemada (xv^ siècle) :
Pour que l'enfer se ferme et que le ciel se rouvre, Que faut-il ? Le bûcher. Cautériser l'enfer. Vaincre l'éternité par l'instant. Un éclair De souffrance abolit les tortures sans nombre. La terre incendiée éteindra l'enfer sombre. L'enfer d'une heure annule un bûcher éternel. Le péché brûle avec le vil haillon charnel, Et l'âme sort, splendide et pure, de la flamme. Car l'eau lave le corps, mais le feu lave l'âme... *
Torquemada est en deux « parties », intitulées la première Du moine au pape, la deuxième Torquemada, et qui comprennent, la première deux actes, la seconde trois.
Une singularité de l'œuvre est que ce soit le seul drame de Victor Hugo où la polémique religieuse joue un rôle. Il y est considérable. « La pièce tout entière, a-t-on même pu dire, est une longue satire dirigée contre les prêtres et l'Inquisition, et il s'y trouve des scènes... d'une extrême violence et dont l'accent âpre et sincère rappelle par endroits celui des Châtiments -. »
D'autant plus est-il à noter que l'auteur se soit plu à faire exprimer par un saint — François de Paule — certaines de ses opinions les plus chères :
... L'homme est sur terre Pour tout aimer. Il est le Irère, il est l'ami, Il doit savoir pourquoi, s'il tue une fourmi.