AIR#L
Ça sent le renfermé.
On est captif ici. Cette enceinte me fâche. Protégé, mais coffré. Soit, le gibet me lâche. Mais la prison me tient, moi l'homme hasardeux. Entre deux objets laids, haïssables tous deux. C'est pour le plus voisin que j'ai le plus de haine. Après tout, j'aime autant la corde que la chaîne...
(Acte I, scène iv.) r. H. — poisiB j8
oiO
Citons encore, au moins en partie, la belle scène où la sorcière semble mourir (elle ne mourra qu'au second acte).
Aïrolo a « cueilli » dans la forêt une vieille femme évanouie. En la posant doucement à terre, il l'a reconnue. « C'est la pauvre Zineb. » EUe revient à elle, et se dresse lentement sur son séant :
AIROLO, ZINEB
ZINEB
Je te dois tout, mon fils.
AIROLO
Oui, vous avez raison.
Sans moi vous étiez prise, et marchiez en prison. Vous me devez ce bien, le vrai trésor, en somme, Le seul, la liberté.
ZINEB
Plus que cela, jeune homme.
AIROLO
Plus que la liberté, dites-vous. Alors quoi ? La vie ! au fait, c'est vrai.
ZINEB
Plus que cela.
AIROLO
Ma foi.
Je commence à ne plus comprendre votre style.
ZINEB
Écoute, je te dois la mort sombre et tranquille.
Je te dois, dans ce bois, sous ces rameaux cléments.
Parmi ces rocs sacrés, mystérieux aimants,
Sous les ronces, au pie'd des chênes, sur la mousse,
Dans la sérénité de l'obscurité douce,
La mort comme les loups et comme les Hons.
Je te dois, loin des peurs et des rébeUions,
L'évanouissement dans la bonne nature.
Tu m'aplanis le seuil de l'extrême aventure.
Sans toi, j'étais perdue, ami, prise par eux, ,
Et, mourante, jetée aux vivants monstrueux !
J'ai cent ans. Hier j'ai dit : Mon agonie est proche.
Ce matin, je m'étais mise sous une roche.
Nous autres, les esprits et les bêtes des bois,
Nous voulons finir loin des rumeurs et des voix ;
Pour qui meurt, toute chose, excepté l'ombre, est fausse.
La salamandre creuse elle-même sa fosse,
La taupe va sous terre, et l'aigle encor plus loin,
Dans le nuage, et l'ours veut tomber sans témoin,
Et les tigres, rentrant leurs grifîes sous leurs ventres.
Majestueusement meurent au fond des antres ;
Et quand on est leur femme, et leur sœur, on s'enfuit
Ainsi qu'eux, on se cache, et l'on rend à la nuit
Son âme, comme, après la bataille, l'épée.
Donc, je me dérobais...
J'attendais le sommeil,... le supplice est venu !
Des hommes, chiens hurlants, soudain m'ont découverte.
Et, comme au sanglier, dans la clairière verte.
Ils m'ont donné la chasse, et, hideux, inhumains,
M'ont poursuivie avec des pierres dans les mains.
Comme l'orage accable une barque échouée.
Oh ! le prolongement des haines, la huée !
C'est horrible. En ce bois, de toutes parts battu,
J'ai fui terrifiée... — Oh ! te figures-tu,
Être saisie, avec d'affreux éclats de rire !
Ma chair vue à travers mes haillons qu'on déchire.
Et le bûcher, le prêtre, et le glas du beffroi.
Et tout ce pêle-mêle infâme autour de moi,
La foule m'insultant, les petits, les femelles,
Raillant ma nudité, ma maigreur, mes mamelles,
Ce sein qui fut jadis choisi par les démons
Pour allaiter des dieux terribles dans les monts !
Folle, à travers les rocs, les tailhs, les ruelles,
Ensanglantant mes pieds aux broussailles cruelles.
J'ai fui... Tu m'as sauvée, et maintenant, ici.
Je vais mourir paisible et farouche, — merci !
Tout commence et périt, puis ailleurs recommence.
Les flocons des vivants tombent en neige immense ;
La vie est une roue étemelle, et résout
La naissance de tout par le meurtre de tout ;
L'oubli plein de tombeaux est sous le ciel plein d'astres.
Dieu, c'est le sphinx. Les bois, les monts, sont les pilastres.
Les porches et les tours du grand temple inconnu.
De fantôme masqué devenir spectre nu.
C'est là tout le destin, mon fils, de tous les hommes.
Buvez vos vins, parez vos fronts, comptez vos sommes.
Et mourez. Le puissant, roi dans la tombe encor, Veut mourir avec bruit et pourrir dans de l'or. Mais nous, nous les proscrits, animaux ou prophètes. Dont les âmes de rêve et de stupeur sont faites, Nous mourons autrement. Les êtres tels que moi Ont pour dernier refuge et pour dernier effroi La disparition gigantesque dans l'ombre.
J'entre dans l'infini, mon fils, je sors du nombre. Bientôt je saurai tout, et ne verrai plus rien Que lui. J'entends bruire un monde aérien. . Mon fils, à l'agonie il faut la solitude ; L'âme tremblante prend sa dernière attitude ; La rentrée au mystère est un suprême aveu ; L'âme qui se met nue en présence de Dieu, Et qui se sent par lui vue au fond de l'abîme, A besoin d'être seule en sa honte sublime ; Devant Dieu, sa beauté paraît, sa laideur fond ; Il faut au dernier souffle un espace profond, I e silence, nul pas, nul cri, nulle prunelle. Une noirceur sans bruit, la nuée éternelle. Un vide lumineux, ténébreux, ébloui, L'homme absent, et le monde immense évanoui. Cette auguste pudeur de la mort, tu l'abrites. Sois béni.
[Elle lui pose les mains sur le front.)
AiROLO, souriant.
C'est beaucoup pour mes faibles mérites.
ziNEB, regardant autour d'elle les broussailles.
Ce lieu plein de venins me plaît. Port souhaité ! Toute cette herbe, ami, c'est de l'éternité. C'est de l'évasion. Les poisons sont nos frères. Ils viennent au secours de nos pâles misères. Mange une de ces fleurs tragiques de l'été. Tu meurs. Te voilà libre.
AIROLO, à part.
Une tasse de thé.
Sucrée et chaude, avec un nuage de crème. Me plairait mieux.
ZINEB, étendant les bras, et respirant avec peine.
Je sens venir l'instant suprême.
AiROLO, à part, lui arrangeant sous elle le tas de ronces et de gravats.
Bordons-la.
ZINEB
Couvre-moi d'un suaire de fleurs.
(7/ jette des fleurs sur elle. Elle continue, l'œil fixé dans la lumière au-dessus de sa tête.) Je vais donc m'envoler ! je vais donc être ailleurs ! Ah ! je vais savourer, de moi-même maîtresse, La fauve volupté de mourir, et l'ivresse, Fils, d'aller allumer mon âme à ce flambeau Qu'un bras tend à travers le mur noir du tombeau ! Grâce à toi, dans mon bois j'expire souveraine. J'étais une vaincue, et je suis une reine. Merci !
AIROLO, à part.
C'est vrai, mourir à même la forêt, C'est agréable. On a son lit d'herbes tout prêt. Elle donne appétit de la mort, cette vieille.
ZINEB, regardant V aurore autour d'elle.
En moi l'obscur trépas, dehors l'aube vermeille. Ah ! le contraste est bon...
C'est bien, tout luit pendant que je me refroidis.
Et quand j'expirerai tout à l'heure, tandis
Que je me mêlerai doucement aux ténèbres,
Et que mes yeux remplis d'embranchements funèbres
Dans les obscurités prêtes à m'engloutir
Chercheront le chemin par où je dois partir.
Le zénith sera bleu, les roses seront belles,
Et les petits oiseaux fouilleront sous leurs ailes.
Il est bon que ce soit ainsi. Je vais finir
Avec l'étonnement auguste de bénir.
{A Aîrolo.) Sois béni. — J'ai vécu chouette, et meurs colombe. Je suis heureuse, ami, du côté de la tombe. Je voyais moins de ciel du temps que je vivais. Je me sens morte, et tout s'éclaircit, et je vais Voir grandir par degrés la formidable étoile.
{Elle se lève debout, chancelante, appuyée au rocher.) Salut, ô Mort ! Salut, profondeur ! Salut, voile !
550 — LfES JUMEAUX
J'arrive chez toi, Mort ! J'écoute, apercevant
Une dispersion de larves dans le vent.
Je me dresse, je vois l'ombre où rien ne s'anime,
Et la brume, et les plans inclinés de l'abîme.
Et le seuil pâle où tremble un souffîe avant-coureur,
Spectre ! et j'entre joyeuse en cette immense horreur.
Tout vaut mieux que la vie. Adieu, terre...
l'Acte I. scène vi.)