‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 43 sur 293 · PAR LE BARON G K R A R O · texte numérisé non relu

PAR LE BARON G K R A R O

TICTOR HI-GO — POÉSIE

Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre Un enfant nouveau-né.

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides !

Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides

Frémirent, comme au vent frémissent les épis ;

Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,

Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise

Les canons monstrueux à ta porte accroupis !

Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine

S'étaient enfin ouverts !

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, . Inondé des éclairs de sa fauve prunelle, ^-^ v<--f-^

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes

Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes.

Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi,

Comme un aigle arrivé sur une haute cime.

Il cria tout joyeux avec un air sublime :

— L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi ! —

Non, l'avenir n'est à personne !

Sire ! l'avenir est à Dieu ! -^

A chaque fois que l'heure sonne.

Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir ! l'avenir ! mystère !

Toutes les choses de la terre,

Gloire, fortune militaire,

Couronne éclatante des rois, ^ ^ ""

Victoire aux ailes embrasées, il''^-^^''''*'-^'^

Ambitions réalisées.

Ne sont jamais sur nous posées

Que comme l'oiseau sur nos toits !

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou. qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure Ouvrir ta froide main,

O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte, Et qu'on nomme demain !

Oh ! demain, c'est la grande chose 1

De quoi demain sera-t-il fait ? - —

L'homme aujourd'hui sème la cause.

Demain Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile.

C'est le nuage sur l'étoile,

C'est un traître qui se dévoile,

C'est le bélier qui bat les tours.

C'est l'astre qui change de zone.

C'est Paris qui suit Babylone ; . '

Demain, c'est le sapin du trône, «î-^^^^/-*"'^

Aujourd'hui, c'en est le velours !

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. -^^-^^^^-^^ Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau. __

C'est votre vieille garde au loin joncjiant la plaine. ^«^A-^^-*'**^ Demain, c'est Waterloo ! demain, c'est Sainte-Hélène !

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes

Au galop de votre coursier,

Dénouer les guerres civiles

Avec le tranchant de l'acier ;

Vous pouvez, ô mon capitaine.

Barrer la Tamise hautaine.

Rendre la victoire incertaine y 1^

Amoureuse de vos clairons, J^ 't-^><-'*>y**^^

Briser toutes portes fermées,

Dépasser toutes renommées.

Donner pour astre à des armées

L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace. Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel : Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel !

O revers ! ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; :%^ Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit ; ' Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit ;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles ,

Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; ^^z^'-^^^y-*^ Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, , Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;

Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; yzA-^-^yc^ Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire/ On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance, -- Avant qu'il eût goûté de ce poison doré. Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe. Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !

Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes étemelles, \

Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.

Tous deux sont morts.

Vous avez commencé par le maître invincible,

Par rhomme triomphant.

Puis vous avez enfin complété l'ossuaire ; i

Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire .^JO^^»-<^>^

Du père et de l'enfant ! é

Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,

Mais la mort lui dit non !

Chaque élément retourne où tout doit redescendre : L'air reprend la fumée, et la terre la cendre,

L'oubli reprend le nom...

Août 1832.

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