‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 95 sur 293 · LE CHEVAL MARTYR · texte numérisé non relu

LE CHEVAL MARTYR

LE PESANT CHARIOT porte une énorme pierre ; Le limonier, suant du mors à la croupière. Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête. Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ; C'est lundi ; l'homme hier buvait aux Porcherons ' Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ; Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre? L'animal éperdu ne peut plus faire un pas ; Il sent l'ombre sur lui peser ; il ne sait pas, Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme. Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme; Et le rouHer n'est plus qu'un orage de coups Tombant sur ce forçat qui traîne les licous, Qui souffre, et ne connaît ni repos ni dimanche. Si la corde se casse, il frappe avec le manche. Et si le fouet se casse, il frappe avec le pied ; Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ; On entend, sous les coups de la botte ferrée. Sonner le ventre nu du pauvre être muet; Il râle ; tout à l'heure encore il remuait, Mais il ne bouge plus et sa force est finie. Et les coups furieux pleuvent ; son agonie Tente un dernier effort ; son pied fait un écart, Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ;

I. Nous intitulons ainsi un fragment de la pièce de vers qui a pour titre : Melancholia, mot latin, d'origine grecque, signifiant : « Bile. Humeur noire ». s. .'\ncien hameau, situé au N.-O. de Paris, et qui se composait surtout de cabarets.

178 — LES CONTEMPLAT loys

Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble, Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble ; Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni, Son œil plein des stupeurs sombres de l'infini, Où luit vaguement l'âme efîrayante des choses...

Juillet 1838.

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