CHANT PREMIER
Qu'un temps viendroit, 'emps de crime et d'alarmes, Où ce Vert-Yert, tendre idole des cœurs, Ne seroit plus qu'un triste objet d'horreuis! Arrête, musc, et retarde les larmes Que doit coûter l'aspect de ses malheurs, Fruit trop nmor des égards de n:s sœurs.
iO V E 1% r ■ V E R f .
On juge bien qu'étant à telle école, Point ne manquoit du don do la parole L'oiseau disert; hormis dans les repas, Tel qu'une nonne, il ne déparloit pas : Bien est-il vrai qu'il parloit comme un livre, Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. Il n'étoit point de ces fiers perroquets Que l'air du siècle a rendus trop coquets, Et qui, siffles par des bouches mondaines, N'ignorent rien des vanités humaines.
Vert-Vert étoit un perroquet dévot, Une belle ame innocemment guidée; Jamais du mal il n'avoit eu l'idée, Ne disoit onc un immodeste mot :
Mais en revanche il savoit des cantiques, Des oremus, des colloques mystiques; Il disoit bien son benedicite , Et noire mère^ et voire cliarilé; Il savoit môme un peu do soliloque,
CIIAXT DEUXIliME. Il
Et des traits fins de Marie Aiavoquc :
Il avoit eu dans ce docte manoir
Tous les secours qui mènent au savoir.
U étoit là mainles filles savantes
Oui moi pour mot portoient dans leurs c?rveaux
Tous les noels anciens et nouveaux.
Instruit, formé par leurs leçons fréquentes,
Bientôt l'élève égala ses régentes;
De leur ton même adroit imitateur,
Il exprimoit la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes
Du chant des sœurs, colombes gémissantes :
Finalement Vert -Vert savoit par cœur
Tout ce que sait une mère de chœur.
Trop resserré dans les bornes d'un cloître, Un tel mérite au loin se fit connoUre; Dans tout Nevcrs, du matin jusqu'au soir, Il n'étoit bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes; De Moulins môme on venoit pour le voir. Le beau Vert-Vert ne bougeoit du parloir. Sœur Mélanie, en guimpe toujours Hne, Portoit l'oiseau : d'abord aux spectateurs Elle en faisoit admirer les couleurs. Les agréments, la douceur enfantine; Son air heureux ne manquoil point les cœurs^ Mais la beauté du tendre néophyte N'étoit encor que le moindre mérite; On oublioit ses attraits enchanteurs Dès que sa voix frappoit les auditeurs. Orné, rempli de saintes gentillesses
iz VERT-VERT.
Huo lui (Jictoient les plus jeunes professes,
L'illustre oiseau commcnçoit son récit;
A chaque instant, de nouvelles finesses,
Des charmes neufs vari oient son débit.
Éloge unique et difficile à croire
Pour tout parleur qui dit publiquement.
Nul ne dormoit dans tout son audiloirc :
Quel orateur en pourroit dire autant?
On l'écoutoit, on vantoit sa mémoire :
Lui cependant, stjlé parfaitement,
Bien convaincu du néant de la gloire,
Se rengorgeoit toujours dévotement.
Et triomphoit toujours modestement.
Quand il avoit débité sa science.
Serrant le bec, et parlant en cadence,
Il s'inclinoit d'un air sanctifié.
Et laissoit là son monde édifié.
II n'avoit dit que des phrases gentilles.
Que des douceurs, excepté quelques mots
De médisance, et tels propos de filles
Que par hasard il apprenoit aux grilles,
Ou que nos sœurs traitoient dans leur enclv^
Ainsi vivoit dans ce nid délectable.
En maître, en saint, en sage véritable, ^ère Vert -Vert, cher à plus d'une Hébé, Gras comme un moine, et non moins vénérable Beau comme un cœur, savant comme un abbé, Toujours aimé, comme toujours aimable, >'''.ivilisé, musqué, pincé, rangé; Heureux entin s'il n'eût pas voyagé.
^lais vint ce temps d'afïligeant3 mémoire,
"e temps critique où s'éclipse sa gloire. 0 crime! ô honte! ô cruel souvenir!
Fatal voyage! aux yeux de l'avenir Que ne peut-on en dérober l'histoire!
Ah! qu'un grand nom est un bien dangereux! Un sort caché fut toujours plus heureux. Sur cet exemple on peut ici m'en croire : Trop de talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.
Ton nom, Yert-Vert, tes prouesses brillantes, Ne furent point bornés à '"es climats; La Renommée annonça tes appas, Et vint porter ta gloire jusqu'à Nantes. Là, comme on sait, la Visitation A son bercail de révérendes mères.
Qui, comme ailleurs, dans celte nation A tout savoir ne sont pas !es dernières; Par quoi bientôt, apprenant des premières Ce qu'on disoit du perroquet vanté.
Désir leur vint d'en voir la vérité. Désir de Glle est un feu qui dévore.
Désir de nonne est cent fois pire encore. Déjà les cœurs s'envoient à Nevers; Voilà d'abord vingt tètes à l'envers Pour un oiseau. L'on écrit tout à l'heure En Nivernois, à la supérieure, Pour la prier que l'oiseau plein d'attraits Soit pour un temps amené par la Loire; Et que, conduit au rivage nantais, Lui-même il puisse y jouir de sa gloire, Et se prêter à de tendres souhaits.
14 "VERT-VERr.
La lettre part. Quand viendra la réponsof Dans douze jour?. Quel siècle jusque-là! Lettre sur lettre, et nouvelle semonce : On ne dort plus; sœur Cécile eu mourra.
Or à Nevers arrive enfin l'épître.
Grave sujet: on tient le grand chapitre : Telle requête effarouche d'abord.
Perdre Vert-Verl! ô ciel! plutôt la mort! Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées, Que ferons-nous si ce cher oiseau sort? Ainsi parloient les p!us jeunes voilées, Dont le cœur vif, et las de son loisir, S'ouvroit encore à l'innocent plaisir :
Et, dans le vrai, c'éloit la moindre chose Que cette troupe, étroitement enclose, A qui d'ailleurs tout autre oiseau manqucit, Eût pour le moins un pauvre perroquet.
L'avis pourtant des mères assistantes , De ce sénat antiques présidentes, Dont le vieux cœur ain:oit moins vivement, Fut d'envoyer le pupille charmant Pour quinze jours; car, en têtes prudentes. Elles craignoient qu'un refus obstiné Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes : Ainsi jugea l'état emliécruiné.
Après ce bill des miladys de l'ordre Dans la commune arrive grand désordre : Quel sacrifice! y peut-on consentir? Est-il donc vrai? dit la sœur Sérapliine. Quoi! nous vivons, et Vert -Vert va partir! D'une autre part la mère sacristine
Trois fois pâlit, soupire quatre fois,
Pleure, frémit, se pâme, perd h voix.
Tout est en deuil. Je ne sais quoi présage
D'un noir crayon leur trace ce voyage;
Pendant la nuit des songes pleins d'horreur
Du jour encor redoublent la terreur.
Trop vains regrets! l'instant funeste arrive •
Jà tout est prêt sur la fatale rive ;
Il faut enfin se résoudre aux adieux,
Et commencer une absence cruelle :
Jà chaque sœur gémit en tourterelle ,
Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.
Que de baisers au sortir de ces lieux
Reçut Vert -Vert! quelles tendres alarmes!
On se l'arrache, on le baigne de larmes;
Plus il est près de quitter ce séjour,
Plus on lui trouve et d'esprit et de charmes.
Enfin pourtant il a passé le tour :
Du monastère avec lui fuit l'Amour.
Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle;
Reviens charmant, reviens toujours fidèle;
Que les zéphyrs te portent sur les flots,
Tandis qu'ici dans un triste repos
Je languirai, forcément exilée,
Sombre, inconnue, et jamais consolée :
Pars, cher Vert-Vert, et dans ton heureux cours
Sois pris par-tout pour l'aîné des Amours.
Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine,
Qui, pour distraire et charmer sa langueur,
Entre deux draps avoit à la sourdine
Très souvent fait l'oraison dans Racine,
16 vEn r vGUi.
Et qui, sons cloute, auroit de très grand cœur Loin du couvent suivi i'oiseau parleur.
Mais c'en est fait, on embarque le drôle. Jusqu'à présent vertueux, ingénu, Jusqu'à présent modeste en sa parole :
Puisse son cœur, constamment défendu, Au cloître un jour rapporter sa vertu ! Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole; Du bruit des eaux les airs ont retenti ; Un bon vent souffle; on part, on est parti.
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