GRESSET. III
vers qui soient plus que ceux-là dans la mémoire des amateurs. Ce serait une raison pour n'en rien dire ici de plus ; mais je m'arrêterai un moment sur la Charleusc , qui est susceptible de quelques observations, au lieu qu'il n'y a que des éloges à donner à Vert-Vert, qui, à quelques négligences près, est un morceau achevé.
Il y a beaucoup plus de fautes dans la Chartreuse, et cependant Rousseau la préférait à Vert-Vert, comme étant d'un ordre de poésie et de talent au-dessus des aventures d'un perroquet : je suis de l'avis de Rousseau. Les défauts de la Chartreuse sont d'abord l'abus de ce qui en a fait en soi-même le principal attrait : l'aisance et l'abandon vont quelquefois jusqu'à la négligence marquée, et l'abondance jusqu'à la diffusion. Les phrases sont souvent longues et un peu traînantes , et l'auteur procède trop volontiers par l'énumération. Ainsi , par exemple, lorsqu'il a dit :
Calme heureux, loisir solitaire, Quand on jouit de ta douceur, Quel antre n'a pas de quoi plaire?
Quelle caverne est étrangère Lorsqu'on y trouve le bonheur, Lorsqu'on y vit sans spectateur.
Dans le silence httéraire.
Loin de tout importun jaseur, Loin des froids discours du vulgaire Et des hauts tons de la grandeur?
IV ORBS6BT.
11 continue toutes ses phrases l'espace de cent cinquante vers, en les commençant par ces mêmes mots, loin de; ce qui amène une foule de portraits tous différents et tous finis; mais cette marche trop prolongée fait sentir la monotonie. De même, quand il s'interroge sur les divers états qu'il pourrait embrasser s'il quittait le sien (que pourtant il quitta peu de temps après), il dit:
Irais-je, adulateur sordide, Encenser un sot dans l'éclat, Amuser un Crésus stupide, Et monseigneuriscr un fat?
11 continue encore à parcourir toutes les professions, commençant toujours par la même formule interrogative ; et de là encore l'uniformité de tournure. Mais ce n'est pas du moins celle d'où naquil un jour l'ennui. Ici le défaut tient tellement à la manière naturelle de l'auteur, qui semble se laisser aller, mais qui vous mène toujours avec lui; ses vers s'enchaînent si bien les uns avec les autres, ils roulent avec une harmonie si flatteuse, que vous n'en sentez plus que le charme, et que le défaut disparaît. C'est l'avantage d'un heureux naturel, de faire passer avec lui ce qu'il peut avoir de défectueux. •
D'ailleurs, il faut -songer que la longueur des phrases est infiniment moins sensible dans les vers à quatre pieds que dans l'hexamètre; et ce qu'il y a
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de remarquable, c'est que Gresset, si périodique dans ce genre de rhythrae, est aussi rapide, aussi léger, aussi précis qu'il soit possible, dans les grands vers du Méchant.
Sa Clmrlreuse est une sorte d'épanchement poétique d'un caractère tout particulier, et qu'il n'u eu que cette fois. Les Ombres et l'Épîlve au père Bougeant s'en rapprochent un peu : elles sont plus soignées; les phrases y sont plus circonscrites, mais elles n'ont pas, à beaucoup près, l'entraînement et la séduction de la Chartreuse ; le piquant des idées et l'éclat des figures sont loin d'y être les mêmes, quoiqu'on les y retrouve de temps en temps, comme d;i!is ce début de l'épître que je viens de nommer :
De la paisible solitude, Où, loin de toute servitude, La liberté file nos jours, l'.aîuené par un goût futile Sur les d(51ices de la ville , Si j'en voulais suivre le co: r3, Et savoir l'histoire nouvelle Du domaine et des favoris De la brillante Bagatelle, La divinité de Paris; Le dédale des aventures, Les affiches et les brochures, Les colifichets des auteurs, Et la gazette des coulisser, Avr^c le roman des actrices
V; UKliSSET,
Et les querelles des rimeursi Je n'adresserais cette épître Qu'à l'un de ces oisifs errants Qui chaque soir sur leur pupitre Rapportent tous les vers courants, Et qui, dans le changeant empire Des amours et de la satire Acteurs, spectateurs tour à tour, Possèdent toujours à merveille L'historiette de la veille Avec l'étiquette du jour.
Si toute la pièce était écrite de même, elle aurait le mérite de la Chartreuse sans en avoir les défauts; car il n'y a pas ici un mot de trop , et la période procède dans sa longueur par des formes toujours diversifiés, et ne se traîne ni ne languit nulle part. En général, personne en ce genre de poésie n'a manié la période mieux que Gresset : la Chartreuse en offre à tout moment des modèles.
Parmi la foule trop habile
Des beaux diseurs du nouveau style,
Qui, par de bizarres détours.
Quittant le ton de la nature.
Répandent sur tous leurs discours
L'académique enluminure
Et le vernis des nouveaux tours,
Je regrette la bonhomie.
L'air loyal, l'esprit non pointu,
Et le patois tout ingénu
GRBSSBT. VII
Du curé de la seigneurie.
Qui, n'usant point sa belle vie Sur des écrits laborieux, Parie comme nos bons aïeux.
Et donnerait, je le parie.
L'histoire, les héros, les dieux, Et toute la mythologie, Pour un quartaut de Condrieux.
Je le répète , il faudrait bien se garder de procéder ainsi en grands vers. C'est là que la période est beaucoup plus difficile , qu'elle doit être plus sobrement ménagée, et variée plus artistement. Mais, dans les vers à quatre pieds , elle a généralement de la grâce, pourvu qu'il n'y ait, comme ici, ni embarras, ni obscurité dans la construction. Gresset n'en a jamais; mais ses périodes pèchent quelquefois par des queues traînantes et rattachées à la phrase, de façon à la rendre longue et lâche. En voici un exemple :
Une lucarne mal vitrée ,
Près d'une gouttière livrée
A d'interminables sabbats,
Où l'université des chats, •'
A minuit, en robe fourrée.
Vient tenir ses bruyants états ; Une table mi-démembrée , Près du plus humble des grabats; Six brins de paille délabrée.
Tressés sur de vieux échalas t