‹ Œuvres choisiesChapitre 23 sur 149 · A M. L'ABBÉ DE SEGO-NZAG · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ DE SEGO-NZAG

De mes écrits aimable confidont,

Cher Segonzac , ma muse solitaire,

De ses ennuis brisant la chaîne austère ,

Vient près de toi retrouver l'enjoùment.

Je m'en souviens, lorsqu'un sort plus charmant

Nous unissoit sur les rives de Loire,

Aux champs heureux dont Tours est l'ornement,

Lieux toujours chers au dieu de l'agrément,

Je te promis qu'au temple de Mémoire

Je placerois le pupitre vivant

Dont je t'appris la naissance et la gloire.

Je l'ai promis; je remplis mon serment.

A dire vrai , cette moderne histoire

Est un peu folle, il en faut convenir.

iïst-ce un défaut? non, si c'est un plaisir.

Dans les langueurs de la mélancolie

Quoi! la sagesse est-elle de saison?

Un trait comique, une vive saillie.

marqués au coin de l'aimable folii», Consolent mieux qu'une froide oraison Que prêche en vain l'ennuyeuse raison.

Quoi qu'il en soit, ma Minerve sévère Adoucira ces grotesques portraits, Et, les voilant d'une gaze légère.

Ne montrera que la moitié des traits.

Venons au fiiit : honni qui mal y pense! AUontion : j'ai toussé; je commence.

Non loin des bords du Cher et de l'Auron, Dans un climat dont je tairai le nom, E>t un vieux bourg, dont l'église sans vitres A pour clergé le plus gueux des chapitres. La n? sont point de ces mortels fleuris Qui, dans les bras d'une heureuse indolence, Exempts d'étude et libres d'abstinence.

N'ont qu'à nourrir leur brillant coloris : On ne voii là que pâles elEgics Oni du Champagne onc ne furent rougics; Que maigres clercs, chanoines avortons, Sans rabats fns et sans triples mentuns: Contraints d'aller, traînant leurs faces blêmes, A chaque office, et de chanter eux-mêmes. Ils ont pourtant, pour aider leur labeur. Un chapelain et quatre enfants de chœur : Ces jouvenceaux ont leur gîte ordinaire Chez dame Barbe; elle leur sert de mère Et de soutien : le public est leur père.

Il faut savoir, pour plus grande clarté, Que dame Barbe est une octogénaire, Un vétéran de la communauté,

LE LUTRIN VIVANT. 4i

Fille jadis, aujourd'hui douairière,

Qui, dès seize ans, d'un siècle corrompu

Craignant l'écueil , pour mettre sa vertu

Mieux à couvert des mondains et des moines,

Crut d;>voir vivre auprès d'un des chanoines :

D'abord servante, ensuite adroitement

Elle parvint jusqu'au gouvernement.

Déjà trois fois elle a vu dans l'église

De père en fils chaque charge transmise.

Barbe, en un mot, au chapitre susdit

De race en race a gardé son crédit.

Or chez ladite arriva notre histoire

En juin dernier : l'aventure est notoire.

Par cas fortuit ren''ant de chœur Lucas Avoit usé l'étui des pays bas :

Vous m'entendez ; sa culotte trop rniVe Le trahissoit par mainte découpure; Déjà la brèche, augmentant tous les jours, Démanteloit la place et les faubourgs.

Barbe le voit, s'attendrit : mais que faire? Elleétoit pauvre, et rétoffe étoit chère; D'une autre part le chapitre étoit gueux ; Et puis d'ailleurs le petit malheureux, Ouvrage né d'un auteur anonyme.

Ne connoissant parents ni légitime, N'avoit en tout dans ce stérile lieu Pour se chauffer que la grâce de Dieu; Il languissoit dans une triste attente, Gardant la chambre , et rarement debout. Enfin pourtant l'habile gouvernante Sut lui forcer une armure décente

A peu de frais et dans un nouveau goût : Nécessité tire parti de tout ; Nécessité d'industrie est la mère.

Chez Barbe étoit un vieux antiphonaire , Vieux graduel, ample et poudreux bouquin. Dont aux bons jours on paroit le lutrin; D'épais lambeaux d'un parchemin gothique Formoient le corps de ce grimoire antique; De ces feuillets, de la crasse endurcis, L'âge avoil fait une étoffe en glacis.

La vieille crut qu'on pouvoit sans dommages Du livre affreux détacher quelques pages : Elle en prend quatre, et les coud proprement Pour relier un volume vivant.

Mais le hasard voulut que l'ouvrière, Très-peu savante en pareille matière, Dans les feuillets qu'elle prit sans fiiçon Prit justement la messe du patron.

L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable L'humanité du petit misérable; Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant, Ne craignoit plus les insultes du vent. Or cependant arrive la Saint-Brice , Fête du lieu, fête du grand office :

Le maître-chantre , intendant du lutrin, Vient au grand livre; il cherche, mais en vain, A feuilleter il perd et temps et peine : Il jure, il sacre, et s'imagine enfin Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes; Mais par bonheur, dans ce triste embarras, Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas,

Qui, de grimauds renforçant une troupe, Sans le savoir, portoit l'office en croupe; Le chantre lit, et retrouve au niveau Tous ses versets sur ce livre nouveau : Sur l'heure il fait son rapport au chapitre. On délibère; on décide soudain Que le marmot, braqué sur le pupitre, Y servira de livre et de lutrin.

Sur cet arrêt on le style au service ; En quatre tours il apprend l'exercice.

Déjà d'un air intrépide et dévot Lucas s'accroche à l'aigle du pivot :

A livre ouvert le chapier en lunettes Vient entonner; un groupe de mazetles Très-gravement poursuit ce chant falot : Concert grotesque et digne de Callot.

Tout alloit bien jusques à l'évangile Ferme et plus fier qu'un sénateur romain^ Lucas, tenant sa façade immobile, Avec succè-; auroit gagné la fin :

Mais, par malheur, une guêpe incivile, Par la couture entr'ouvant le vélin, Déconcerta le sensible lutrin.

D'abord il souffre, il se fait violence, Et, tenant bon, il enrage en silence; Mais l'aiguillon allant toujours son train. Pour éviter l'insecte impitoyable, Lo lutrin fuit en (riant comme un diable, Et loin de là va, partant comme un trait. Pour se guérir retourner le feuillet.

Le fait est sûr : sans peine on peut m'en croire.

lE tUTRIN Ylv-AHr.

Do deux Gascons je tiens toute l'histoire.

C'est pour toi seul , ami tendre et cliarmr.:.i , Que j'ai permis à ma muse exilée, Loin de tes yeux tristement isolée, De s'égayer sur cet amusement, Fruit d'un caprice, ouvrage d'un moment : Que loin de toi jamais il ne transpire.

Si par hasard il vient à d'autres yeux. Les esprits francs qui daigneront le lire, Sans s'appliquer, follement scrupuleux, A me trouver un crime dans mes jeux, Honoreront peut-être d'un sourire Ce libre essor d'un aimable délire, Délassement d'un travail sérieux.

Pour les bigots et les froids précieux, l'cuple sans goût, gens qu'un faux zèle inspire, De nos chansons critiques ténébreux .

Censeurs de tout, exempts de rien produire, Sans trop d'effroi je m'attends à leur ire. Déjà j'en vois un trio langoureux S'ensevelir dans un réduit poudreux, Fronder mes vers , foudroyer et proscrire Ce badinage, en faire un monstre affreux; Je les entends gravement s'entre-diie.

D'un air capable et d'un ton doucereux : « y pense-t-il? quel écrit scandaleux!

« Quel temps perdu I pou quoi, s'il veut écrire, « Ne prend-il point des sujets plus pompeux, « Des traits moraux, des éloges fameux?... » 3!ais, dédaignant leur absurde satire, Aimable abbé, nous ne ferons que rire

De voir ainsi ces graves ennuyeux Perdre à gronder, à me chercher des crimes, Bien plus de temps et de peines entre eux, Que je n'en perds à fiiçonner ces rimes.

Pour toi, fidèle au goût, au sentiment, Franc des travers de leur aigro doctrine, Tu n'iras point peser stoïquement Au grave poids d'une raison chagrine Les jeux légers d'une muse badine.

Non : la raison, celle que tu chéris, A ses côtés laisse marcher les Ris, Et laisse au froc ces vertus trop fardées Qu'un plaisir fin n'a jamais déridées.

Ainsi pensoit l'amusant Du Cerceau :

Sage enjoué, vertueux sans rudesse, Des sages faux évitant la tristesse, Il badina sans s'écarter du beau.

Et sans jamais effrayer la sagesse; Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les fastes des Grâces; Et les censeurs, obstinés à ternir Son art chéri, par l'ennui pédantesque D'un françois fade, ou d'un latin tudesquc. Endormiront les siècles à venir.

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