L'évêque de Luçon
-■LU P. BOUGEANT. 127
OÙ tes mânes ingénieux Charment les ombres satisfaites Des Sévignés, des Lafayettes, Des Yendômes et des Chaulieux , Tu daignes, sensible à nos rimes, Abaisser les regards sublimes Sur le deuil de ces tristes lieux, Et si, de l'éternel silence Traversant le vaste séjour.
Un dieu te porte dans ce jour La voix de ma reconnoissancc , Pardonne au légitime effroi.
Au sombre ennui qui fond sur moi.
Si, dans les fastes de mémoire.
Je ne trace point à ta gloire
Des vers immortels comme toi.
Moi, qui voudrois en traits de flamme
Graver aux yeux de l'avenir
Ma tendresse et ton souvenir.
Comme ils resteront dans mon âme
Gravés jusqu'au dernier soupir,
J'irois dans le temple des Grâces
Laisser d'ineffaçables traces
De cette sensible bonté,
L'amour, le charme de notre âge.
Ou, pour en dire davantage.
L'éloge de l'humanité :
Mais à travers les voiles sombres
Quand je te cherche dans les ombres.
Dans le silence du tombeau,
Puis-je soutenir le pinccaii?
12S AU P. BOUGEANT
'jiic les beaux-arts, que le Porliquj, Hue tout l'empire poétique.
Où souvent tu dictas des lois, Avec la Seine inconsolable, l'ieurent une seconde fois La perte trop irréparable D'Aristippe, d'Anacréon, D'Atticus et de Fénelon :
Pour moi, de ma douleur profond© Trop pénétré pour la chanter, N'nîlniirant plus rien en ce monde Où je ne puis plus l'écouter, Sur l'urne qui contient ta cendre, Et que je viens baigner do pleurs, Cliaciue printemps je veux répandra Le tribut des premières fleurs; L't puisqu'cnfin je perds le maître Qui du vrai beau m'eût fait connoilre Les mystères les plus secrets.
Je vais à tes sombres cyprès Suspendre ma lyre, et peut-èlrs Pour ne la reprendre jamais.
ÉFITRE SIXIÈME.
sur. MA CONVALESCENCE.
Toi, que la voix de ma douleur A fait voler vers moi du sein de ta patrie , Et qui, portant encor dans ton âme attendrie
Du spectacle de mon malheur
La douloureuee rêverie, Après mon péril même en conserves l'horreur,
Renais, rappelle la douceur
De ton allégresse chérie,
Ma Minerve, ma tendre sœur.
Mais quoi ! suis-je encor fait pour nommer l'allégresso
Et pour en chanter les appas, w Moi qui, depuis deux mois de mortelle tristesse, Ai vu sur ma demeure étinceler sans cesse
La faux sanglante du trépas?
Par les songes du sombre empire, Enrants tumultueux du bizarre délire,
Mon esprit si longtemps noirci Pourra-t-il retrouver sous ses épais nuages Les pinceaux du plaisir, les brillantes images I:t lever le bandeau qui le tient obscurci ?
Quand sur les champs de Syracuse Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs.
Aux bords désolés d'Aréthuse
Daphné cherche-t-elle des fleurs?
Dans de niàîes et sages rimes
Si de l'inflexible raison Il ne falloit qu'offrir les stoïques maximes, Ici plus que jamais j'en trouverois le ton. Je sors de ces instants de force et de lumière
Où l'éclatante vérité, Telle que le soleil au bout de sa carrière , Donne à ses derniers .feux sa plus vive clarté , Jai vu ce pas fatal où l'âme, plus hardie,
S'élançant de ses tristes fers, Et prête à voir finir le songe de la vie,
Au poids du vrai seul apprécie
Le néant de cet univers.
Éclairé sur les vœux frivoles
Et sur les faux biens des humains, Je pourrois à tes yeux renverser leurs idoles, Les dieux de leur folie, ouvrage de leurs mains,
]dl, dans mon ardeur intrépide.
De la vérité moins timide
Osant rallumer le flambeau, Juger et nommer tout avec cette assurance
Que j'ai su rapporter du sein de la souffrance
Et de l'école du tombeau.
Réduit, comme je fus, par l'arrêt inflexible
Et de la douleur et du sort, A demander aux dieux le bienfait de la mort, Je te dirois aussi que cette mort horrible
Pour le vulgaire malheureux, Pour un sage n'est point ce spectre si terrible Sur qui les vils mortels n'osent lever les yeux ; Et qu'après avoir vu la misère profonde
Des insectes présomptueux.
De tous les êtres ennuyeux Dont le ciel a chargé la surface du monde,
Et qui rampent dans ces bas lieux.
Au premier arrêt de la Parque, Sans peine et d'un pas ferme on passeroit la barque, Si la tendre amitié, si le fidèle amour,
N'arrêtoient l'àme dans leurs chaînes,
Et si leurs plaisirs tour à tour,
Plus vrais et plus vifs que nos peines.
Ne nous faisoient chérir le jour.
Mais de cette philosophie Je ne réveille point les lugubres propos :
Tu n'es faite que pour la vie ;
Et t'entretenir de tombeaux , Ce seroit déployer sur la naissante aurore Du soir d'un jour obscur les nuages épais.
Et donner à la jeune Flore
Une couronne de cyprès.
Qu'attends-tu cependant? Tu veux que ma mémoire, Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis.
T'en fasse la pénible histoire :
Sur quels déplorables récits
Exiges-tu que jo m'arrête?
C'est rappeler mon àrr.e aux portes de la mort. J'y consens : mais bannis l'elTroi de la tempête,
Je la raconte dans le port.
Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre
Par la foudre ou l'effort des vents, Un chêne voit enfin d'autres rameaux naissants, Et relevé des coups d'Éole et du tonnerre,
Il compte de nouveaux printemps.
Le jour a reparu Rien n'est longtemps extrême.
Tel étoit mon affreux tourment; J'ai souffert plus de maux au bord du monument
Que n'en apporte la mort même.
La douleur est un siècle, et la mort un moment.
Frappé d'une main foudroyante.
Et frappé dans le sein des arts et des amours,
De la santé la plus brillante Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours; Ainsi d'un ruisseau pur la Naïade éplorée, Dans une froide nuit, par le fougueux Borée De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.
Dans cette langueur meurtrière, Comptant les pas du Temps trop lent aux malheureux,
Quiu^nte fois de la lumière
J'ai vu disparoître les feux,
Quarante fois dans sa carrière
J'ai vu rentrer l'astre des cieux,
Et dans un si long intervalle,
La Parque, d'une main fatale,
Arrachant de mes yeux les paisibles pavots, Pour moi ne fila point une heure de repos; Par le soufile brûlant de la tièvre indomptée
Chaque jour ma force emportée Renaissoit chaque jour pour des tourments nouveaux
Dans la fable de Prométhée
Tu vois l'histoire de mes maux.
Après l'effroi qui suit l'attente du supplice,
Voilé des plus noires couleurs, Parut enfin ce jour de malheureux auspice Oii de l'humanité j'épuisai les douleurs; Couché sur un bûcher et l'autel et le trône
D'Esculape et de Tisiphone, Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cruels, J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels; Mm âme s'avança vers les rivages sombres : Mais quel rayon lancé du sein des immortels, L'arrêtant à travers la région des ombres, Vint ranimer mes sens sur ces sanglants autels!
Je crus sortir du noir abîme, Quand, revenant au jour, je me vis délivré : Je trompai le trépas, ainsi qu'une victime
Que frappe un bras mal assuré;
Inutilement poursuivie.
Et plus forte par la douleur.
Elle arrache, en fuyant, les restes de sa vie
Aux coups du sacrificateur.
Il est une jeune déesse.
Plus agile qu'Hébé, plus fraîche que Vénus : Elle écarte les maux, les langueurs, la foiblesse;
Sans elle la beauté n'est plus;
EPITUE SIXIEME.
Les Amours, Bacchus, et Morphée
La soutiennent sur un trophée
De myrte et de pampres orné,
Tandis qu'à ses pieds abattue
I^ampe l'inutile statue
Du dieu d'Épidaure enchaîné.
ÂTr.3 de l'univers, charme de nos années,
Heureuse et tranquille Santé !
Toi qui viens renouer le fil de mes journées, Et rendre à mon esprit sa plus vive clarté, Quand, prodigues des dons d'une courte jeunesse. Ne portant que la honte et d'amères douleurs
A la trop précoce vieillesse, Les aveugles mortels abrègent tes faveurs; Je vais sacrifier dans ton temple champêtre.
Loin des cités et de l'ennui.
Tout no'JS appelle aux champs; le prmtemps va renaître
Ht j'y vais renaître avec lui.
Dans cette retraite chérie
De la sagesse et du plaisir,
Avec quel goût je vais cueillir
La première épine fleurie.
Et de Philoinèle attendrie
Recevoir le premier soupir I
Avec îos r.'uis dont la prairie
A chaque instant va s'embellir,
]Mon àme trop longtemps flétrie
Ya de nouveau s'épanouir,
Et, loin de toute rêverie.
Voltiger avec le Zéphyr.
Occupé tout entier du soin, du plaisir d'être.
A MA FiEIT;
Au sortir du néant affreux,
Je ne songerai qu'à voir naître
Ces bois, ces berceaux amoureux,
El celte mousse et ces fougères,
Qui seront, dans les plus beaux jours,
Le trône des tendres bergères,
Et l'autel des lieureux amours.
0 jours de la convalescence 1
Jours d'une pure volupté !
C'est une nouvelle naissance,
Un rayon d'immortalité.
Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans mon âmo. J'adore avec transport le céleste flambeau ;
Tout m'intéresse, tout m'enflamme.
Pour moi l'univers est nouveau.
Sans doute que le Dieu qui nous rend l'existence
A l'heureuse convalescence Pour de nouveaux plaisirs donne de nouveaux sens;
A ses regards impatients Le chaos fuit; tout naît, la lumière commence,
Tout brille des feux du printemps.
Les plus simples objets, le chant d'une fauvette, Lo matin d'un beau jour, la verdure des bois,
La fraîcheur d'une violette;
Wiile spectacles qu'autrefois
On voyoit avec nonchalance , Transportent aujourd'hui, présentent des appas
Inconnus à l' indifférence,
Et que la foule ne voit pas.
Tout s'émousse dans l'habitude,
L'amour s'endort sans volupté;
Las des mèmps plaisirs, las de leur multiturlc,
Le sentiment n'est plus flatté; Dans le fraciis des jeux, dans la plus vive orgie,
L'esi)rit, sans force et sans clarté,
Ne trouve que la léthargie
De l'insipide oisiveté.
C'éon, depuis dix ans de fêtes et d'ivresse. Frais, brillant d'embonpoint, ramené chaque jour
Entre la jeunesse et l'amour,
Dans le néant de la mollesse
Dort et végète tour à tour.
Lysis, depuis longtemps plongé dans les ténèbres,
Entre Hippocrate et les ennuis,
Libre de leurs chaînes funèbres, Vient de quitter enOn leurs lugubres réduits. Observez-les tous deux dans une môme fête : Cléon n'y paroîtra que distrait ou glacé ; Tout glisse sur ses sens, nul plaisir ne s'arrôto
Au fond de son cœur émoussé :
Tout charmera Lysis; cette nymphe est plus belle,
Cette sirène a mieux chanté.
D'un plus aimable feu ce Champagne étincelle, Ces convives joyeux sont la troupe immortelle, Cette brune charmante est la divinité.
Cléon est un sultan qu'un bonheur trop facile Prive du sentiment, dos ardeurs, des transports : En vain de cent beautés une troupe inutile Lui cherche des désirs; infructueux efforts!
Jlahomet est au rang des morts.
Lysis, dans ses ardeurs nouvelles.
Est un voyageur de retour;
Éloigné des jeux et do? belles, Le plus triste vaisseau fut longtemps son séjour : 11 touche le rivage, à l'instant tout i'invite;
Et pour Lysis, dans ce beau jour, La première Phylis de? hameaux d'alentour
Est la s'il'aae favorite
Et le miracle de TAmour,