A MADAME
DE GENONVILLE
Les fleurs donl l'Amour se couronna Et que voit naîlre le printemps, Aux trésors tardifs de l'automne Viennent mêler leurs ornements, Et de leurs bouquets éclatants Rajeunir le sein de Pomone; Ainsi par un heureux destin Du temps jaloux bravant l'outrago, Ton es; rit charmant et badin Jette des fleurs sur son passage, Et fait briller le soir de l'âge De tout l'éclat de son matin.
Poursuis, aimable Génonville, Embellis-toi de ta gaîté; Que par ta voix tendre et facile
A MADAME DE GÉKONVILLE.
Le vif et joyeux vaudeville Souvent à table soil fêté, Et par les plaisirs invité.
S'y place au sein de sa famille, Lorsque le nectar qui pétille Sous les bouchons emprisonné, Court remplir le cristal fragile Où, brillant d'un éclat mobile, 11 sourit à l'œil étonné.
Quelquefois attendant l'aurore Au milieu des jeux et des ris, Livre tes pas h Terpsicbore ; Dis des bons mots à tes amis.
L'amitié, que ton cœur adore, Loin de toi bannit les soucis; Mais pour mieux les chasser encoro Tu t'occupes des oons écrits Que le bon siècle vit éclore .
Semblable au Zophyre amoureux Qui, du printemps enfant volage, Court a chaque fleur d'un bocage Porter le tribut de ses feux, Tour à tour Racine et Molière, Chaulieu, Montagne et la Bniyèro Viennent s'asseoir à tes côtés Dans ton asile solitaire, Et sous leurs crayons enchantés Tu vois d'une douce lumière Briller d'utiles vérités.
A M. DE MONREGARD.
Envoyée avec un pâté de quatre canards, dans le temps de la grippe. 1~7G.
D'une province où la francliTso Et la loyauté du vieux temps Sont encor des bons habitants Le cri de guerre et la devise, Quatre ermites en robe grise, Gens tout neufs, bien de leur pays, Dont l'air grave, le sang rassis, N'annonçoient guère l'entreprise, Bravant les périls infinis, Les glaces, la neige et la bise Dont les chemin; ^rnt investis,
A M. DR MONREGARD. 199
Ce matin même sont partis,
Quoi que le thermomètre en dise,
El qui mieux est pour eux, ou pis,
A la triste époque précise
Où la grippe, dont nuls abris
Ne peuvent sauver la surprise.
Menant la fièvre, les soucis,
Les faux docteurs, les faux récits;
L'affreuse grippe, en pleine crise.
Enveloppe, agite, maîtrise
Jeunes et vieux, grands et petits.
L'élégante sous ses lambris,
Sous le chaume la pauvre Lise,
Les hauts penseurs, les sous-esprits,
Le talon rouge, le commis,
Et la duchesse, et la sœur grise.
Pour être capable ou tenté
De leur périlleuse aventure,
Il faut être eux, en vérité,
Ou l'ours le mieux empaqueté
Dans son capot et sa fourrure.
Enfin, tant bien que mal munis,
Sous les nuages rembrunis
D'un ciel glacé que tout, redoute,
Les quatre pèlerins unis,
Clos et couverts, ne voyant goutte,
Ont pris le chemin de Paris,
Oii, s'ils arrivent sans déroute,
Pomar, Vougeot, Grave et Chablis
Des rayons de leur mère goutte
Voudront bien réchauffer sans doute
EPITRE DIX-NBUVIEME.
Les pauvres frères engourdis.
11 est pourtant quelques avis Qu'ils pourront bien faire la routo A leur honneur, frais et fleuris, Grâce au tissu de leurs habits : Un autre eût dit, grâce à la voùto Sous laquelle ils sor.t établis; Et des savants lourds, peu polis, Diroient crûment, grnce h la crofito.
Un bon campagnard du canton.
Sachant leur destination, El séduit par l'heureuse imago Du terme de leur mission, De grand cœur partiroit, dit-on, Pour revoir ce brillant rivage :
Non que dans ses déserts chéris Il éprouve l'impatience D'aller retrouver à Paris Le bruit, le foste, l'importance, Les grands plaisirs, les grands ennuis, Los courts succès prônés d'avance Les nouveautés de tous pays.
Les chefs-d'œuvre sans conséquence, Et ces tourbillons infinis D'intrigues, d'airs et d'élégance, Oij l'amitié, sans consistance, N'est plus qu'une gaze, un vernis.
Le voile de l'indifférence, Des faussetés et du mépris; Où ce bon honneur de jadis N'est plus qu'une foible nuar.cc.
A U. DE MONREGARD. 201
L'air du bonheur, un coloris Qui couvie à peine l'indigence De nos cœurs vides et flétris; Et l'esprit, ou son apparence.
Ses tours de force, ses propos, Une lassante contredanse De sauts périlleux et de mots.
Sans doute on est bien imbécile Et rouillé bien profondément D'avoir si peu d'empressement Pour les fêtes, le goût, le style De ce peuple doré, charmant.
Loin de qui vraisemblablement Tout est triste, gauche, stérile, Et d'un gothique accoutrement; Tous ces provinciaux ignares, Qui s'avisent d'être contents.
Sont bien à plaindre, bien bizarres Dans leur bonheur de bonnes gens.
Pour faire aussi l'aveu sincère De son mauvais goût, si contraire A tant d'incroyables talents Qui font bruire en ces moments Dans tout le globe littéraire Les bombes, les petits volcans; S'il eût été, loin de nos champs, A travers les glaces de l'Ourse, Revoir la ville du printemps.
Il n'auroit point fait cette course, Pai des désirs bien violents D'aller recueillir à la source
209 EPITRE DIX-NEUYIKME.
L'ambre et l'or des parleurs du temps.
Ces distributeurs cckitanis De la phrase et de la lumière.
De leur siècle docteurs régents, Nouveaux copistes de vieux plans, Où , sous uo ciel à leur manière, Enfin la vérité première, Jusqu'ici cachée au bon sens, Dicte ses lois par leurs accents; Scène vaste, sombre, profonde, Oii, grâce à leurs rayons puissants, On voit sautiller à la ronde Les lampions resplendissants D'une raison neuve et féconde Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants, Ignoroit encore le monde, Ce pauvre enfant de six mille ans.
Ce grand spectacle de notre âge, Ces bruyants hochets du moment, Tous ces objets également De plaisanterie et d'hommage, De ridicule et d'engoùment, Pour la multitude volage Qui prône et siffle en un instant Les brochures de tout étage.
Et la fureur et le néant De vouloir être un personnage ; Toutes ces clartés de passage Séduiroient médiocrement Un Gaulois sans beaucoup d'usage^ Corné tout naturellement
A M. DE MONREGARD, 203
A la simplesse du vieil âge,
Et qui n'auroit point l'avantage
De saisir assez lestement
Le sentencieux persiflage
Du sophistique enivrement,
Ni de sentir bien vivement
Cet éternel enf^yntiliage
Du ton qui veut être plaisant,
Tous ces grands rires d'un moment
De tant de gens gais tristement,
Et ce délicieux ramage,
Ce jargon d'un ennui charmant :
Il n'auroit quitté sa retraite
Que pour un asile enchanté.
Dont il connoit, dont il regrette
L'agrément, la tranquillité,
Les jours sans inégalité,
L'esprit au ton de la nature,
L'amitié franche, la droiture,
Et cette si bonne gai lé
La compagne fidèle et sûre
Du bonheur et de la santé.
Plein de cette image si chère,
S'il avoit pu tout uniment
Quitter son manoir solitaire
Sans braver fort imprudemment
Un oracle de l'atmosphère,
Au lieu d'être, dans cet instant,
A tracer sur un froid pupitre
Cette longue petite épître,
Cu'il vous grifTonne en grelottant,
Déjà bien loin, et bien content.
Presque aux deux tiers de sa journéa.
Il auroit vu, courant les champs,
Huit ou neuf postillons jurants
Contre la course et la gelée,
Tous à peu près aussi riants,
Tous avec mêmes agréments,
Air transi, voix rauque, altérée.
Œil larmoyant, face empourprée,
Rhume dont on ne connoit pas
La naissance ni la durée.
Pelisse de toile cirée
Sous une gaze de frimas,
Ceinture de neige entourée.
Bonnet de peau d'ours presque ras,
D'oij l'on voit descendre assez bas
En ligne droite et bien tirée
Des cheveux lustrés de verglas,
Tels qu'on voit dans les vieux Atlas
La chevelure de Borée.
Quoi qu'il en soit, pour dire enûn
Avec une entière franchise
Son aventure et son chagrin,
Aujourd'hui même, sans remise,
îl devo't se mettre en chemin.
Si le redoublement soudain
De ce vent d'est, joint à la bise,
Ne l'eût détaché ce matin
De sa dangereuse entreprise :
Tremblant au présage fatal
De ce ciel menaçant et sombre.