A M. DE MON REGARD
Il a cru, poiis ce noir signal,
De Réaumur entendre l'ombre
Du sein d'un tube glacial
Prédisant, d'un ton sépulcral,
De nouveaux désastres sans nombre
A qui, courant tant bien qii ' mal,
De son réduit quitteroil i'ouibre :
D'ailleurs même, sans Réaumur,
Un autre oracle non moins sûr
A dû guider sa prévoyance;
Cette grippe a déjà sur lui
Trop bien exercé la puissance
Du régime et de son ennui,
l*our s'en procurer aujourd'hui
Une seconde expérience.
Peut-être bien trailera-t-on
Cette prudence de chimère,
Ce voyage d'imaginaire,
Et le voyageur de poltron ;
Mais soit que l'on s'en moque ou non,
Il pense, d'après la coutume
Des bonnes gens sans aucun art,
Qu'il vaut mieux courir le hasard
D'un ridicule que d'un rhume.
Je suis confus, épouvanté De cette longue rêverie :
Au riez-vous cru voir à côté De quelques mots pour un [)àté Cette incroyable compagnie, Si disparate pour le nom Et pour la physionomie,
2;)C ÉPITRE DIX-NEUVIEMB
L'élégante, le postillon,
Les esprits, la grippe, le ton
De l'antique philosophie,
Et la morale, et le pompon.
Les entrepreneurs du génie.
Les livrets à j rétention.
Et la raisonneuse manie
Dont l'àpre et sèche fantaisie
Est la grippe de la raison
Et des esprits à l'agonie ?
Grâce au ciel , elle va tombant
Ainsi que l'autre épidémie.
L'erreur n'est qu'une maladie
Dont le cours est plus ou moins lent.
Mais qu'enfin le temps expédie :
La seule antique Vérité,
Toujours jeune aux yeux des vrais sages.
Toujours forte au sein des ravages
Et des jours de calamité
Qui souvent des terrestres plages
Altèrent la salubrité.
S'avance avec égalité
A travers les vents, les nuages,
Et l'errante mortalité :
Son trône, porté sur les âges.
Voit disparoître à sa clarté
L'intempérie et les orages
Dont chaque siècle est agité;
Sa sublime simplicité.
Surmontant le ton exalté
Des pancartes et des adages
A M. DE MONREGARD. 20f7
D'un empirisme lépété, Use tour à tour les ouvrages, Les tréteaux et les personnages.
l-t leur pauvre célébrité; Elle efface avec majesté Les maux de leurs divers passages, Et les roses de la santé Refleurissent sur nos rivages :
Nul faux système brillante, Nulle éphémère obscurité N'arrive à la sphère éternelle Des rayons de la Vérité , Nul souffle do la nouveauté N'atteint la fleur toujours nouvelle De sa fraîcheur, de sa beauté, Et de sa jeunesse immortelle.
Il faut avoir assurément Une bien belle confiance Dans toute l'heureuse indulgence Dont la raison use aisément, Sans prendre la triste balance <jù la moderne suflisance Pèse jusqu'à l'amusement :
Il faut toute mon assurance Dans cette amitié qui m'entend Pour vous envoyer bonnement Ces riens tracés à l'aventure, Et qui sans dessein, je vous jure.
Commencés je ne sais comment, Be sont chargés, chemin faisant, JDe crayons de toute figure.
808 EPITRIÎ DIX-NEUVIEME.
Ils finiroiont je ne sais quand
Et me rendroient la fantaisie
De coite libre poésie
Qui fut un de mes premiers l'oûIs,
Si je n'écoutois que l'envie,
Le charme d'écrire pour vous :
Mais comme il se pourroit bi<?n fa:;-o
Que cette lettre, allant son train,
M'amuseroit seul à la fin,
Sans trop mériter de vous plaire,
Non plus qu'aux Grâces, que d'ici
Je crois voir, pour me lire aussi,
Quitter une iiarpe légère
Plus brillante que tout ceci;
Rendu bientôt à mon silence,
Je fuirai toute ressemblance
Avec l'ivresse et les longueurs
De ces messieurs les amateurs
Dont la musique est la manie,
Infatigables auditeurs
De leur personnelle harmonie;
Flûte, guitare, ou violon,
Hautbois, ou cor, violoncelle,
N'importe sur quoi leur beau zèle
Exerce sa prétention.
Leur réveil, chaque matinée.
Autour d'eux fait tout retentir :
Charmants, jouant faux à l'année.
Mais d'amitié, pour leur plaisir;
Fort souvent une heure est sonnée,
Ils ne songent point à finir.
A M. DE MONREGARD. 2^
Oh I que cette ardente furie De ré|ictitions sans fin Scroil promptement rafraîchie, S'ils sentoient le mal du voisin Que leur tendre goût supplicie, i:t qui, chaque jour plus chagrin, Plus écrasé de symphonie, Jure d'aller le lendemain Consulter, pour prendre a partie Son mélodieux assassin,
Et s'instruire (preuve servie) Par un délibéré certain,
Si cette peste du matin
( La lyrique épizoolie)
N'est pas un moyen souverain
Pour casser un bail même à vie.
Et si la coutume contient,
Sous le titra des servitudes,
Jusqu'à quel point la loi soutient
L'amateur faisant sps études !
C'est peu que le talent bénin,
La tant douce monotonie
De ces messieurs, dont tout est plein,
Occupe, amuse, gratifie,
Charme leur plus proche voisin.
Heureux de la première main
Sous le feu même du génie ,
Leur épidémique harmonie,
De proche en proche s'abaissant
Sur le quartier, sur le passant,
Vous fait bâiller la compagnie ;
î-10 A M. DE MONREGAUD.
Et du sympI)onisle argentin
Doublant le rôle et la couronne,
Unit, flans son brillant destin,
Au don d'ennuyer en personne
L'art d'ennuyer dans le lointain.
Je ne sais trop si je m'explique :
Au reste, si ces traits galants
Présentent mal de la musique
Les matincux frères servants.
Il ne faut que changer l'adresse :
Vous aurez, presque aux mômes traits,
Des amateurs de pire espèce,
Ces longs liseurs de verselets
D'une pesante gentillesse,
Ces porteurs d'odes, de coupletS;
De madrigaux et de bouquets
D'une fadeur enchanteresse.
Tous gens couronnes de leur main.
D'autant plus mortels au prochain,
Que, si leur beau feu vous approclie,
Sans dire gare, armés soudain.
Ils tirent la mort de leur poche.
Non contents d'amuser Paris,
Leur gloire va gagnant pays
Par la renommée ou le coche;
Les confidences, les honneurs
De leurs personnelles lectures.
Étendant bientôt leurs faveurs,
Par la presse, par les voitures.
Sur nos lointains sèment les fleurs
Avec l'opium ({.^.s brochures;
A M. DE MON'REGAUD. 211
Et leurs guirlandes et leurs fruits, Portant leur parfum spécifiquo Par delà nos climats séduits, Vont faire bâiller l'Amérique. Je crains leur rôle, et je m'enfuie.
ÉPITRE VINGTIEMIi.