‹ Œuvres choisiesChapitre 51 sur 149 · A M. DE MON REGARD · texte numérisé non relu

A M. DE MON REGARD

Il a cru, poiis ce noir signal,

De Réaumur entendre l'ombre

Du sein d'un tube glacial

Prédisant, d'un ton sépulcral,

De nouveaux désastres sans nombre

A qui, courant tant bien qii ' mal,

De son réduit quitteroil i'ouibre :

D'ailleurs même, sans Réaumur,

Un autre oracle non moins sûr

A dû guider sa prévoyance;

Cette grippe a déjà sur lui

Trop bien exercé la puissance

Du régime et de son ennui,

l*our s'en procurer aujourd'hui

Une seconde expérience.

Peut-être bien trailera-t-on

Cette prudence de chimère,

Ce voyage d'imaginaire,

Et le voyageur de poltron ;

Mais soit que l'on s'en moque ou non,

Il pense, d'après la coutume

Des bonnes gens sans aucun art,

Qu'il vaut mieux courir le hasard

D'un ridicule que d'un rhume.

Je suis confus, épouvanté De cette longue rêverie :

Au riez-vous cru voir à côté De quelques mots pour un [)àté Cette incroyable compagnie, Si disparate pour le nom Et pour la physionomie,

2;)C ÉPITRE DIX-NEUVIEMB

L'élégante, le postillon,

Les esprits, la grippe, le ton

De l'antique philosophie,

Et la morale, et le pompon.

Les entrepreneurs du génie.

Les livrets à j rétention.

Et la raisonneuse manie

Dont l'àpre et sèche fantaisie

Est la grippe de la raison

Et des esprits à l'agonie ?

Grâce au ciel , elle va tombant

Ainsi que l'autre épidémie.

L'erreur n'est qu'une maladie

Dont le cours est plus ou moins lent.

Mais qu'enfin le temps expédie :

La seule antique Vérité,

Toujours jeune aux yeux des vrais sages.

Toujours forte au sein des ravages

Et des jours de calamité

Qui souvent des terrestres plages

Altèrent la salubrité.

S'avance avec égalité

A travers les vents, les nuages,

Et l'errante mortalité :

Son trône, porté sur les âges.

Voit disparoître à sa clarté

L'intempérie et les orages

Dont chaque siècle est agité;

Sa sublime simplicité.

Surmontant le ton exalté

Des pancartes et des adages

A M. DE MONREGARD. 20f7

D'un empirisme lépété, Use tour à tour les ouvrages, Les tréteaux et les personnages.

l-t leur pauvre célébrité; Elle efface avec majesté Les maux de leurs divers passages, Et les roses de la santé Refleurissent sur nos rivages :

Nul faux système brillante, Nulle éphémère obscurité N'arrive à la sphère éternelle Des rayons de la Vérité , Nul souffle do la nouveauté N'atteint la fleur toujours nouvelle De sa fraîcheur, de sa beauté, Et de sa jeunesse immortelle.

Il faut avoir assurément Une bien belle confiance Dans toute l'heureuse indulgence Dont la raison use aisément, Sans prendre la triste balance <jù la moderne suflisance Pèse jusqu'à l'amusement :

Il faut toute mon assurance Dans cette amitié qui m'entend Pour vous envoyer bonnement Ces riens tracés à l'aventure, Et qui sans dessein, je vous jure.

Commencés je ne sais comment, Be sont chargés, chemin faisant, JDe crayons de toute figure.

808 EPITRIÎ DIX-NEUVIEME.

Ils finiroiont je ne sais quand

Et me rendroient la fantaisie

De coite libre poésie

Qui fut un de mes premiers l'oûIs,

Si je n'écoutois que l'envie,

Le charme d'écrire pour vous :

Mais comme il se pourroit bi<?n fa:;-o

Que cette lettre, allant son train,

M'amuseroit seul à la fin,

Sans trop mériter de vous plaire,

Non plus qu'aux Grâces, que d'ici

Je crois voir, pour me lire aussi,

Quitter une iiarpe légère

Plus brillante que tout ceci;

Rendu bientôt à mon silence,

Je fuirai toute ressemblance

Avec l'ivresse et les longueurs

De ces messieurs les amateurs

Dont la musique est la manie,

Infatigables auditeurs

De leur personnelle harmonie;

Flûte, guitare, ou violon,

Hautbois, ou cor, violoncelle,

N'importe sur quoi leur beau zèle

Exerce sa prétention.

Leur réveil, chaque matinée.

Autour d'eux fait tout retentir :

Charmants, jouant faux à l'année.

Mais d'amitié, pour leur plaisir;

Fort souvent une heure est sonnée,

Ils ne songent point à finir.

A M. DE MONREGARD. 2^

Oh I que cette ardente furie De ré|ictitions sans fin Scroil promptement rafraîchie, S'ils sentoient le mal du voisin Que leur tendre goût supplicie, i:t qui, chaque jour plus chagrin, Plus écrasé de symphonie, Jure d'aller le lendemain Consulter, pour prendre a partie Son mélodieux assassin,

Et s'instruire (preuve servie) Par un délibéré certain,

Si cette peste du matin

( La lyrique épizoolie)

N'est pas un moyen souverain

Pour casser un bail même à vie.

Et si la coutume contient,

Sous le titra des servitudes,

Jusqu'à quel point la loi soutient

L'amateur faisant sps études !

C'est peu que le talent bénin,

La tant douce monotonie

De ces messieurs, dont tout est plein,

Occupe, amuse, gratifie,

Charme leur plus proche voisin.

Heureux de la première main

Sous le feu même du génie ,

Leur épidémique harmonie,

De proche en proche s'abaissant

Sur le quartier, sur le passant,

Vous fait bâiller la compagnie ;

î-10 A M. DE MONREGAUD.

Et du sympI)onisle argentin

Doublant le rôle et la couronne,

Unit, flans son brillant destin,

Au don d'ennuyer en personne

L'art d'ennuyer dans le lointain.

Je ne sais trop si je m'explique :

Au reste, si ces traits galants

Présentent mal de la musique

Les matincux frères servants.

Il ne faut que changer l'adresse :

Vous aurez, presque aux mômes traits,

Des amateurs de pire espèce,

Ces longs liseurs de verselets

D'une pesante gentillesse,

Ces porteurs d'odes, de coupletS;

De madrigaux et de bouquets

D'une fadeur enchanteresse.

Tous gens couronnes de leur main.

D'autant plus mortels au prochain,

Que, si leur beau feu vous approclie,

Sans dire gare, armés soudain.

Ils tirent la mort de leur poche.

Non contents d'amuser Paris,

Leur gloire va gagnant pays

Par la renommée ou le coche;

Les confidences, les honneurs

De leurs personnelles lectures.

Étendant bientôt leurs faveurs,

Par la presse, par les voitures.

Sur nos lointains sèment les fleurs

Avec l'opium ({.^.s brochures;

A M. DE MON'REGAUD. 211

Et leurs guirlandes et leurs fruits, Portant leur parfum spécifiquo Par delà nos climats séduits, Vont faire bâiller l'Amérique. Je crains leur rôle, et je m'enfuie.

ÉPITRE VINGTIEMIi.

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