PAR M. SAINTE-BEUVE
Il y a bien des années déjà qu'a mon début littéraire , je me suis occupé des poètes du xvi^ siècle, et que je me suis aventuré avec Ronsard. J'ai souvent regretté depuis qu'il ne m'ait pas été donné de perfectionner , dans des éditions successives , ce premier travail , et d'y joindre ce qu'en pareille matière de nouvelles révisions apportent toujoius. Poiutant, aujourd'hui , une circonstance bien favorable m'y ramène assez directement. L'ami ancien et si cher qm , dans son culte singidier pour de patriotiques origines , a conçu et préparé l'édition des œuvres choisies du poète angevin Du
Bellay, me fait riionneur de m'}^ convier, de m'y admettre pour ma part légère. Déjà , il y a im an environ , on avait reproduit ailleurs la Défense et Illustration de la Langue française II mais ici c'est toute une guirlande. Ce retour d'attention accordée au vieux poète , à défaut d'appel plus particulier , m'encouragerait encore a y revenir , et a compléter sur lui d'anciennes études beaucoup trop abrégées. Puis aussi , le dirai-je? les loisirs , pour moi tout nouveaux , d'une docte ])ibliotlièque où une bienveillance honorable m'a placé , viennent en aide a ce retour , et me remettent en goût aisément de l'érudition du xvi^ siècle. Ces poètes italiens latins que Gabriel Naudé a rapportés de son voyage d'Italie , et que Du Bella}^ a si bien connus et imités , sont sous ]na main : c'est lui attrait de plus dans ce sujet , plus neuf encore que vieilii , où ils vont me servir.
Il est bon , je le crois , de revenir ainsi a une certaine distance sur les premiers ouvrages qui nous occupèrent , et de revoir les mêmes objets sous deux in(;liaaisons de soleil. On ne l'a plus dans les yeux , ce soleil , comme au brillant matin; on l'a derrière soi, et il éclaire plus lucidement l'après-midi de nos pensées. Mon opmion au fond , sur nos vieux poètes , ne sera guère différente de celle d'autrefois; mais je l'exprimerai lui peu différemment peut-être. Le premier coup d'œil que la jeunesse lance en entrant sur les choses est décisif d'ordinaire, et le peu d'originalité qu'on est destiné a avoir dans sa vie intellectuelle s'y trouve d'emblée tout empreint. Mais ce coup d'œil rapide a aussi du tranchant. En se jetant d'un bond sur ses armes, comme Achille, on s'y blesse quelquefois . 11 y a a revenir ensuite sur les limites et la saillie exacrérée des aperçus. Ainsi , dans
aperci
SIR JOVCHIM DC BKr.r.AV. TU
ce sujet du xvi" siècle, si j'ai paru sonner d'abord de la trompette héroïque , je n'aurai pas maintenant de peine a passer au ton plus rappaisé dn sermo pedestris. J'ai traité Ronsard plus au grave , je prendrai plus familièiement le doux-coiilnnt Du Bellay.
Cela nous sera d^'autant plus lacile avec lui , que son genre de talent et son c^actcA:e- y prêtent. Son rôle , qui le fait venir le premier ^[prc^ Ronsard , fut beaucoup moins tendu et moins ambitieux . Au second rang dans une entreprise hasardée , il se trouva par la même moins compromis dans la déroute. Le Mélanchton , le Nicole , le Gerbet , dans cet essai de réforme et cette controverse poétique de la pléiade , ce fut Joachim Dn Bellay.
Le bon Guillannie CoUetet , dans sa vie manuscrite (*) de Du Bellay, a très bien senti cette situation particulière du poète angevin , qui lui faisait trouver grâce auprès d'une postérité déjà sévère. Il le compare en commençant a Janus, dont un visage regardait le siècle passé et l'autre le siècle a venir , « c'est-a-dire , ajoute-t-il , qu'après avoir fait l'im des plus grands ornements de soii siècle , il fait encore les délices du nôtre. Et c'est une chose étrange que , de toute cette fameuse pléiade d'excellents esprits qui parurent sous le règne du roi Henri second , je ne vois que celui-ci qui ait conservé sa répiUation toute pme et tout entière : car ceux-là même qui , par un certain dégoût des bonnes choses et par un excès de délicatesse, ne sauroient souffrir les nobles hardiesses de Ronsard , témoignent que celles de Du Bellay leur sont beaucoup pins supportables , et qu'il
(*) Bil)liotUè(iiie du Louvre.
IV NOTICE
revient inieiix a leur façon d'écrire et h celle de notre temps . n Sans aller si loin, notre impression est la même. Et nonseulement par ses œuvres, mais aussi par sa destinée , Du Bellay nous seirible offrir et résumer dans sa modération rimage parfaite et en quelque sorte doidoureuse d'une école qui a si peu vécu.
Il naquit au bourg de Lire , dans les Manges , a douze lieues d'Angers, vers -1525. Cette date a été discutée. Ronsard était né le -H septembre \ 524 , et Du Bellay a dit dans un sonnet des Regrets ;
Tu mo croiras [ Ronsard] , bien que lu sois plus sage , Et (/iielqiie peu encor ( ce ciois-je ) plus aagé.
, ^ f En supposant donc Joachim né après septembre -1524, ^^^ \ comme d'ailleurs on sait positivement qu'il mourut le I '"'" jan-
vier -1560, il n'a vécu que trente-cinq ans (*). La famille de Du Bellay était ancienne, et surtout d'une grande illustration historique récente, grâce k la branche d'oii sortaient les deux frères , M. de Langey et le cardinal Du Bellay , si célèbres par les annes , les négociations et les lettres sous François F"" (**). M. de Langey mourut en 1543, avant que
(*) Pourtant, au recueil latin intitulé : Joacliimi BcUaii andini Pocmalum Libri quatuor (Parisiis), 1558, dans une épigramnie à son ami Gordes (f. 24), Du Bellay, déplorant ses chcveus déjà blancs et sa vieillesse anticipée, a dit :
Et faciunt scpteni lustra peracta senera.
Il aurait donc eu trente-cinq ans accomplis en 1558. Mais la nécessité du vers l'aura ici emporté sur l'exacte chronologie, et Du Bellay aura fait comme Béranger , qui , dans sa chanson du Tailleur et de la Fée, s'est vieilli d'un an ou deux pour la rime.
(") Martin Du Bellay , frère de M. de Langey et du cardinal, personnage distingué aussi , mais alors moins considérable qu'eux, est aujourd'hui leur égal eu nom pour avoir continué et suppléé les Mémoires ùe M. de Langey.
St R lOACHIM D(l BklLI.AY. V
Joachim entrât dans le monde , et le cardinal , qui était souvent à Rome , et qui y séjourna même habituellement depuis la mort de François F'' , ne paraît avoir coniui que j)lus tard son jeune cousin. Celui-ci passa luie enfance et une jeunesse pénibles; malgré son illustre parentage, il eut à souffrir avant de se faire jour . Né simple gentilhomme, on se tromperait en le faisant quelque chose de plus ;
Si ne suis-je seigiieui-, prince, marquis ou comte,
a-t-il pu dire dans un sonnet a un ami. Lui-même , dans une belle élégie latine adressée a Jean de Morel d'Embrun , son Pylade, et écrite dans les derniers temps de sa vie (1559) , il nous récapitule toutes ses vicissitudes de fortune et ses nialheurs : cette élégie , d'un ton élevé et intime , représente connne son testament (*). On l'y a oit dès Tenfance animé d'mie noble énudation par ces grands exenqiles domestiques, mais un peu lointains , la gloire de M. de Langey et le lustre poétique et politique du cardinal ; c'étaient la pour lui des trophées de Miltiade , et qui l'empêchaient de dormir. Mais si jeune , orphelin de père et de mère , tombé sous la tutelle assez ingrate d'mi frère aîné, il fut longtemps a manquer de cette ciUture , de cette rosée fécondante que son génie implorait. Son frère mourut; luimême atteignait l'âge d'homme ; mais de nouveaux soins l'assaillirent. De pupille, le voila a son tour devenu tuteur de son neveu , du fils de son frère ; le fardeau de la maison ,
(*) On la trouve clans le recueil qui a pour titre : Joacliimi Bellaii andiin poetœ cUiîissimi Xenia seu ULuslrium quorumdam Nomimim ^JUusivnes ( Parisiis), iS69 , in-4.» Je ne sais pourquoi elle a été omise dans le recueil, d'ailleurs complet, des vers latins de l)u Bellay, qui fait partie du Dclicio; Poclarum Gallorum (1609), publié par Grulcr sous le pseu'Jouyme de Kanulius Ghcrus.
\f AfOTlCK
la gestion d'affaires embrouillées , des procès a soutenir , l'enchaînèrent encore et achevèrent de l'éprouver :
Hoc ludo, his studiis piiiiios tiansegimus annos : Hœc sunt nii'.itiœ pulchia elementa nicœ.
A ce j^ropos de procès et de tutelle , de tout ce souci positif si malséant a un poète , le bon Colletet ne peut s'empêcher d'observer combien le grand cardinal de Richelieu fut sage , d'avoir, en établissant l'Académie française, obtenu du roi Louis XIII des lettres d'exemption de tutelle et de curatelle pour tant de beaux esprits présents et futurs, afiu qu'ils ne courussent risque , par des soins si bas , d'être détournés de la vie contemplative du Dictionnaire et de leur fauteuil au Parnasse. Le fait est que le pauvre Du Bellay faillit y succoud^er. Sa santé s'y altéra pour ne jamais s'en relever complètement ; deux années entières la maladie le retint dans la chambre : c'est alors que l'élude le consola. Il lut pour la première fois , il déchiffra comme il piit les poètes latins et grecs ; il comprit qu'il les pouvait imiter. Mais les imiter dans leur idiome même , comme tachaient de faire les érudits , lui parut chose impossible ; la partie de son âge la plus propre a l'étude était déjà écoulée. Pourquoi ne pas les imiter en français? se dit-il. La nécessité et l'instinct natiuel s'accordèrent a l'y pousser.
C'est ici que se place sa première relation avec Ronsard ; ils étaient mi peu parents ou alliés ; Ronsard avait même été , un moment , attaché a M. de Langey dans le Piémont. Du Bellay, a ce qu'on raconte, était allé, sur le conseil de ses amis , étudier le droit a Poitiers « pour parvenir dans les emplois publics , à l'exemple de ses ancêtres ,
SIR .TOACHIM nu lîKIXAY . Vil
qui sV'taiciil avancés a la cour par les armes ou les saints canons. » Il est a croire que le cardinal , qui venait de se retirer a Rome depuis la mort de François I" (1547), était pour quelque chose da^is cette détermination de son jeune parent, et qu'il lui avait fait dire de se mettre en état de le rejoindre. Du Bellay avait alors l'épée, mais n'y tenait guère, et le droit menait a Téglisc. Quoi qn'û en soit. Du Bellay était en train , assure-t-on , de devenir un grand jurisconsulte, lorsqu'un jour , vers 1548, s'en revenant de Poitiers , il rencontra dans une hôtellerie Ronsard , qui retournait de son côté a Paris. Ils se conniu-ent et se lièrent a l'instant. Ronsard n'était pas encore célèbre; il achevait alors ce rude et docte noviciat de sept années auquel il s'était soumis sous la conduite de Jean Dorât, de concert avec Jean- Antoine de Baïf, Rémi Belleau et quelques autres. Du Bellay, arrivé un peu plus tard, voulut en être ; les idées de poésie , qu'il nourrissait en solitaire depuis deux ou trois années, mûrirent vite , grâce a cette rencontre. Il était ardent , il était retardé et pressé , il devança même Ronsard .
Le premier recueil des poésies de Du Bellay , dédié a la princesse Marguerite , sœur de Henri II , est daté d'octobre ■IhAd. Sa. Dejense et Illustration de la Langue française , dédiée au cardinal Du Bellay , est datée de février \ 549 ; mais , comme l'année ne commençait alors qu'a Pâques , il faut lire février -1550. Enfin son Olii^e parut vers la fin de cette même année 1 550 ou au commencement de la suivante , a peu près en même temps que les premières poésies de R.onsard , lequel pourtant demeura le promoteur et le chef reconnu de l'entreprise : Du Bellay n'en fut que le premier lieiucnant .
Le premier recueil de Du Bellay , si précipitamment publié en 4549 , faillit ruiner son amitié avec Ronsard , et l'a fait accuser d'avoir dérobé son ami. Le détail de cette petite querelle intestine est resté assez obscur. Bayle , d'après Claude Binet , nous dit dans son article Ronsard du Dictionnaire : (( Il plaida contre Joachim Du Bellay pour recouvrer quelques odes qu'on lui détenoit et qu'on lui avoit dérobées adroitement. » Et le mocjiieur ajoute en note, se donnant plus libre carrière : (( Voila un procès fort singulier ; je ne doute pas que Ronsard ne s'y échauffât autant que d'autres feroient pour recouvrer l'iiéritage de leur père. Son historien manie cela doucement , il craint de blesser le demandeur et le défendeur : ce dernier soutenoit devant les juges le personnage le plus odieux , mais l'autre ne laissoit pas de leur apprêter un peu a rire. » Colletetnous racorite la même historiette plus au sérieux , en reproduisant a peu près les tenues de Claude Binet et en homme qui marche sur des charbons ardents > « Comme le bruit s'épandoit déjà partout de quatre livres d'odes que Ronsard promettoit a la façon dePindare et d'Horace, . . . Du Bellay, mu d'émulation jalouse , voulut s'essayer h en composer quelques-unes sur le modèle de celles-là , et trouvant moyen de les tirer du cabinet de l'auteur a son insu et de les voir , il en composa de pareilles et les fit courir pour prévenir la réputation de Ronsard ; et , y ajoutant quelques sonnets , il les mit en lumière l'an 1549 , sous le titre de Recueil de poésies : ce qui fit naître dans l'esprit de notre Ronsard, sinon une envie noire , a tout le moins une jalousie raisonnable contre Du Bellay, y«.y^7<e.y iiintenter une action pour le recout^rement de ses papiers , et , les ayant ainsi retirés par la t^oie de la justice , comme il étoit généreux au possible et conune il
SIR .TOACHl.M DU BEILAY. IK
avoil de tendres sentiments d'amitié ponr Du Bellay,... il oïdilia toutes les choses passées, et ils vécurent toujours depuis en parfaite intelligence : Ronsard fut le premier a exhorter Du Bellay a continuer dans l'ode. »
Pourtant celte action en justice est un peu forte : qu'en faut-il croire? Voisenon se trouvait un jour avec Racine fils chez Voltaire, qui lisait sa tragédie à\4hîre. Racine, qui était peu gracieux , crut reconnaître au passage un de ses vers , et il répétait toujours entre ses dents et d'mi air de grimace : « Ce vers-la est a moi. »> Cela impatienta Voisenon, qui s'approcha de M. de Voltaire en lui disant : « Rendez-lui son vers, et qu'il s'en aille. » Mais ici ce n'était pas d'im vers qu'il s'agissait, c'était d'une ode, de plusieurs odes tout entières : quelle énormité ! Comment toutefois s'expliquer que Du Bellay les ait prises, ou qu'il ne les ait rendues que contraint?
Cette anecdote m'a toujours paru suspecte : ce serait un vilain trait au début de carrière de Du Bellay qui n'en eut jamais par la suite à se reprocher ; ce serait la seule tache de sa vie. Je sens le besoin de m'en rendre compte, et voici comment je m'imagine simplement l'affaire. Du Bellay et Ronsard venaient de se rencontrer, ils s'étaient pris d'amitié vive ; Du Bellay surtout , dans sa première ferveur , voulait réparer les années perdues ; il brûlait d'ennoblir la langue , la poésie française , et d'y marquer son nom. Ronsard, plus grave, mieux préparé et au terme de sa longue étude , se montrait aussi moins pressé. A ce collège de Coqueret, où Du Bellay n'était peut-être pas tout-k-fait d'abord sur le même pied d'intimité que
les autres , ou parlait des projets iuturs , des prochaines audaces ; Du Bellay lisait ses premiers sonnets ; mais , dès qu'il s'agissait de l'ode, Ronsard , dont c'était le domaine propre, ne s'expliquait qu'avec mystère et ne se déboutonnait pas ; il avait ses plans d'ode pindarique , ses secrets à lui, il élaborait l'œuvre, il disait à ses amis avides : Attendez et vous i>eiTez. Or, comme je le suppose, Du Bellay, impatienté de cette réserve d'oracle et voulant rompre au plus vite la glace près du public , n'y put tenir , et il déroba un jour du tiroir le précieux cahier sibyllin , non pas pour copier et s'approprier aucune ode (rien de pareil) , mais pour en surprendre la forme, le patron j et, une fois informé, il alla de l'avant. Pure espièglerie, on le voit, d'écolier et de camarade. Ronsard s'en fâcha d'abord : il prit la chose au solennel , dans le style du genre , et voulut plaider; puis il en rit. Ils restèrent tous deux trop éti'oitement, trop tendrement miis depuis , la mort de l'un inspira a l'autre de trop vrais accents , et cette mémoire pleuréc lui imprinîa avec les années une vénération trop chère, pour qu'on puisse supposer qu'il y ait jamais eu une mauvaise action entre eux (').
Ceci bien expliqué, il y a pour nous a apprécier ces premières œuvres de Du Bellay pid)liées en si peu de temps, presque dans le seul espace d'une année , et fpii mar-
(*) Et si cela avail été, Du Bellay aurait-il pu, daus YHijmnc de la Sardité, adressée à Ronsard, s'écrier en parlant au cœur de son ami:
Tout ce que j'ay de bon, tout ce qu'en moy je prise, C'est d'estre , comme toy , sans fraude et sans feiniise, D'estre bon compaignon , d'estre à la bonne foy, Et d'estre, mon Ronsard, dcray sourd, comme toy.
Nous reviendrons ailleurs sur cette surdité-là.
sip. lOACiiiM ni iii;i.f,Av
H^<Xco
quèrenl a\ec éclat son entrée dans la carrière. Un assez
long intervalle de silence suivit , durant lequel sa seconde
manière se prépara ; car , dès l'année ^ 350 , ou -1 55^
au plus tard , et probablement pendant que ses amis de
Paris vaquaient à l'impression de son Olii^e , il partait /)
pour Rome et s'y attachait au cardinal son parent, pour rj < L (^^^
n'en plus revenir que quatre ans après, en lo5o ('). Sa i lU — |
carrière littéraire fut comme coupée en deux par ce voyage ^ £— v
et par cette longue absence ; sa santé s'y usa ; mais
nous verrons peut-être, malgré les plaintes qu'il exhale,
et dans la douceur de ces plaintes même , que son talent
et son esprit y gagnèrent.
Le premier recueil , de i 549 , se ressent de la rudesse du premier effort , et me semble , en quelque sorte , encore tout récent de l'enclume. Jean Proust angevin crut devoir y joindre une explication des passages poétiques les plus difficiles, et ce n'était pas superflu. La première pièce y a pour titre : Prosplionématicjue au roi très chrétien Henri IL Du Bellay, d'ailleurs, s'est sagement gardé du pindarique à proprement parler, et, malgré le patron dérobé a son ami, la forme Ivrique qu'il affecte n'est que l'horatiemie. Dans un Cliant triomphal sur le voyage du roi a Boulogne en août 1549, il trouvait moyen d'introduire et de préconiser le nom de Ronsard ; preuve qu'il ne voulait en rien le déprimer. Une ode flatteuse au vieux poète Mellin de Saint-Gelais témoignait d'avance de la modération de Du Bellay et tendait a fléchir le chef de l'ancienne école
(*) Les biographes de Du Bellay out en général fait son séjour en Italie uu peu plus court qu'il ne le fut réellement : on lit dans le CLXVl» sonnet de ses iîc^re/6- que son absence , son enfer, a duré quatre ans ç< davantage.
en faveur des survenants. Je ne remarque dans ce premier recueil que deux odes véritablement belles. L'une a Madame Marg^uerite sur ce qu'il faut écrire en sa langue exprime déjà les idées que Du Bellay reprendra et développera dans son Illustration; il y dénombre les quatre grands poètes anciens, Homère et Pindare, Virgile et Horace, et désespère d'imiter les vieux en leur langue :
riincesse, je ne vculx point suivre D'une Uîlle mer les dangeis , Ayniant mieux eiUre les miens vivre Que mourir chez les csUangers.
Mieux vanlt (jiie les siens l'on précède , Le nom d'Acliille poursuyvant , Que d'cstrc ailleurs un Diomede, Voire un Thersito bien souvent.
Quel siècle esteindra la n)emoire, O Boccace ! et quels durs liyvers Poiuroul jamais seciier la gloire , Pétrarque , de (es lauriers verds ?
Voila, ce me semble, des accei^ts qui montent et auxquels on n'était pas jusqu'alors accoutumé. L'autre ode, également belle pour le temps, est adressée au seigneur Bouju et s'inspire du Quem tu Melpomene seinel d'Horace : ce sont les conditions et les goûts du vrai poète , qui ne suit ni l'ambitieuse faveur des cours ni la tourbe insensée des villes , qui ne rechercbe ni les riches contrées d'outre-mer ni les colysées superbes ,
Mais bien les fontaines vives Mères des petis ruisseaux Autour de leur verdes rives Encourtinez d'arbrisseaux.. .
SLR JO.VCIIIM DU BELI.AV
El encore, toujours parlant du poète :
Il tnnle le cours des ondes.
Il donne oreilles aux bois, Et les cavernes profoniles Fait recbanter sous sa voix.
Du Bellay , on le sent , se ressaisit de ces antiques douceurs en esprit pénétré , et , revenant vers la fin a Madame Marguerite , il dit volontiers de cette princesse ce qu'Horace appliquait a la muse :
Qnod spiro et placco ( si placco ) luuni est.
Cette vénération , ce culte de Du Bellay pour Madame Marguerite sort des termes de convention et prit avec les armées un touchant caractère. Dans les derniers sonnets de ses Re g j-ets , publiés a la fm de sa vie (1559), il dédie a cette princesse, avec mie émotion sincère, le plus pm" de ses pensées et de ses affections. Il convient que d'abord il n'avait fait que l'admirer sans assez l'apprécier et la connaître, mais que depuis qu'il a vu de près l'Italie, le Tibre et tous ces grands dieux (/ne l'ignorance adore , et qu'il les a vus
Tgnorans, vicieux et mesclians à l'envy,
sa princesse lui est apparue , au retour , dans tout son prix et dans sa vertu :
• Alors je ni'apperren qu'ignorant son mérite,
J'avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite, Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux
Et ce sentiment, il l'a mieux exprimé que dans des rimes. En une lettre datée de trois mois avant sa mort (o octobre 1 559), déplorant le trépas de Henri II , il ne déplore pas moins le prochain département de sa Dame qui , devenue duchesse de Savoie , s'en allait dans les états de son mari : « Je ne puis , écrit-il , continuer plus longuement ce propos sans lamies, je dis les plus vraies larmes que je pleurai jamais... » En cela encore, Du Bellay me semble accomplir l'image parfaite , le juste emblème d'une école qui a si peu vécu et qui n'eut qu'un instant. Il brille avec Henri II, le voit mourir et meurt. Il chante sous un regard de Madame Marguerite, et, quand elle part pour la SaAoie, il meurt. A cette heure-la, en effet, l'astre avait rempli son éclat; l'école véritable, en ce qu'elle avait d'original et lie vif, était finies
La Défense et Illustration de là Langue française , #i\i suivit de peu de mois son premier recueil , peut se dire encore la plus sûre gloire de Du Bellay , et son titre le plus diu"able aujom*d'hui. Ce ne devait être d'abord qii'ime épUre ou auertissement an lecteur , en tète de poésies ; mais la pensée prit du développement , et l'essor s'en mêla : l'avertissement devint un petit volume. J'ai parlé trop longuement autrefois (*) de cette harangue chaleureuse , pour avoir a y revenir ici : elle est d'ailleurs k relire tout entière. La prose (chose remarquable, et a l'inverse des autres langues) a toujours eu le pas , étiez nous , sur notre poésie. A côté de A illehardouin et de ses pages déjà épiques , nos poèmes chevaleresques rimes font mince figure ; Philippe de
(•) Tableau de lu Poésie française au seizième Siècle , page .^8 et siii\ .
Sf R JOACIIIM lU liEI.r.W. XV
Couiines est à'iiii autre ordre que Villon. De nos jours même , quand le souffle poétique moderne s'est réveillé , Chateaubriand , dans sa prose nombreuse , a pu précéder de vingt ans les premiers essais en vers de l'école qui se rattache a lui. Au xvi" siècle , le même signe s'est rencontré. Du Bellay , le plus empressé , le plus vaillant des jeunes poètes et le porte-enseigne de la bande , veut planter sur la tour gauloise de Fi'ancus la bannière de l'ode , les flammes et banderoles du sonnet; que fait-il? il essaie auparavant deux simples mots d'explication , pour prévenir de son dessein et de celui de ses jeunes amis ; et ces deux mots deviennent une harangue, et cette harangue devient le plus beau et le plus clair de l'œuvre. Comme dans tant d'entreprises qu'on a vues depuis , ou , pour mieux dire , conune dans presque toutes les entreprises humaines , c'est l'accident , c'est la préface qui vaut le mieux.
Homieur h lui pourtant d'avoir le premier , chez nous , compris et pioclamé c\\xe\çjiatiirel facile n'est pas suffisant en poésie , qu'jl y a le lajjeur et J/art , qu'îl"y~a l'agome jsaciaîe ! Le premier il domia l'exemple, si rarement suivi, de l'élévation et de l'éloquence dans la critique. Son manifeste fit grand éclat et scandale ; un poète de l'ancienne école, Charles Fontaine, y répondit parle Quiiitil horatian, dans lequel il prit a partie Du Bellay sur ses vers , et souligna des négligences, des répétitions, des métaphores : tout cela terre a terre , mais non sans justesse. La critique qui échauffe cl la critique qui souligne étaient dès lors en présence et en armes autant qu'elles le furent depuis a aucun moment.
Du Bellay , dans une Epitre au lecteur placée en tele de YOUi'e , revient sur ses desseins en poésio; en répondant a quelques-unes des objections qu'on lui faisait , il les constate et nous en informe. Il n'espérait pas trouver grâce auprès des rhétoriqueurs français ,• il ne se dissimulait nullement que « telle nouveauté de poésie, pour le commencement, seroit trouvée fort étrange et rude. » On lui reprochait de réserver la lecture de ses écrits a une affectée demi-douzaine des plus renonnnés poètes qu'il aA^ait cités dans son Illustration ,• mais il n'avait pas prétendu faire , répondait-il, le catalogue de tous les autres. Il disait de fort bonnes choses sur l'imitation des anciens , et qui rappellent notablement les idées du poème de l'Inveiition par André Chénier. Ce qu'il voulait , c'était enrichir notre uulgaire d'une nouvelle ou plutôt ancienne renouvelée poésie :
Sur des penseis nouveaux faisons «.les vers aiUiijues.
Et noLis-même ajoutons ici sur ces analogies d'André Chénier et de Du Bellay, et sur celles de ce dernier et d'Horace, que c'est en vain qu'on a dit des deux écoles poétiques françaises du xvi'^ siècle et du nôtre , qu'elles étaient des écoles de la forme , et que les poètes n'y visaient qu'a l'art. Ceux qui font ces grandes critiques philosophiques aux poètes n'y entendent rien et sont des hommes d'un autre métier, d'une vocation supérieure probablement, mais Ih-dessus incompétente. C'est presque toujours par la forme, en effet, que se détermine le poète. On voit dans une vie d'Horace , publiée pour la première fois par Vanderbourg, que Mécènes pria le poète son ami de transporter dans la langue latine les différentes variétés de mètres in-
SLR lOACTIIM Dl BELLAY. XVII
ventées chez les Grecs , en partie par Arclîilofjue , en partie par Alcée et Saplio , et cpie personne n'avait encore fait connaître aux Romains. Ainsi sont nées les odes d'Horace (*). C'est en voulant reproduire une forme qu'il a saisi et fixé ses propres sentiments. Ainsi a leur tour l'ont tenté avec plus ou moins de bonheur Du Bellay, Ronsard, et ensuite André Chénier. Ce n'est pas la méthode qu'il faut inculper ; il n'y a en cause que l'exécution et le degré de réussite de l'œuvre.
Quelques mots encore de cette préface de YOlwe sont à relever en ce qu'ils dénotent chez Du Bellay une dignité peu commune aux gens de lettres et aux poètes de son temps et de tous les temps. Aux moqueurs et mauvais plaisants qui espéraient engager la partie avec lui, il répond qu'ils doivent chercher autre badin pour joner ceroUe ai^ecq'eux^ il se garde Lien de leur prêter collet. Quant a ceux qui le détournent charitablement de la poésie comme futile, il les remercie , et d'un ton de gentilhonîme qui ne sent en rien son rimeur entiché , je vous assure. Il ne s'exagère pas son rôle de poète ; il aime la muse par passe-temps , pour elle seule et pour les fruits secrets qu'elle lui procure ; sa petite muse , conmie il dit , n'est aux gages de personne : elle est serine tant seulement de mon plaisir. Il fait donc des vers parce qu'il a la veine , et que cela lui plaît et le console ; mais il sait mettre chaque chose a sa place ; dans son élégie latine a Jean de Morcl il le redira : la médecine, l'art de gouverner les hommes , la guerre , il sait au besoin céder le
(•) Dans VExegi monumentum ( ode XXX , liv. Iii ) , il dit lui-raôme :
Piinceps jEolium carmcn aJ Ifalos Dediixissc iiiodos