LIVRE I
Chap. 1." — Be l^uQuxe ^fs Cangues.
Si la nature ( dont quelque personnage de grand' renommée , non sans raison , a douté si on la devait appeiler mère ou marastre ) eust donné aux hommes un commun vouloir et consentement, outre les innumerables commoditez qui en fussent précédées , l'inconstance humaine n'eust eu besoing de se forger tant de manières de parler. Laquelle diversité et confusion se peut à bon droit appeiler la tour de Sabel. Doncques les langues ne sont nées d'elles mesmes
en façon d'herbes , racines et arbres ; les unes infirmes et débiles en leurs espèces , les autres saines et robustes , et plus aptes à porter le fais des conceptions humaines : mais toute leur vertu est née au monde du vouloir et arbitre des mortelz. Cela ( ce me semble) est une grande raison pourqnoy on ne doit ainsi louer une langue , et blasmer l'autre , veu qu'elles viennent toutes d'une mesme source et origine, c'est la fantaisie des hommes, et ont esté formées d'un mesme jugement, à une mesrae fiu : c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences de l'esprit. Il est vray que par succession de temps les unes , pour avoir esté plus curieusement reiglées , sont devenues plus riches quelles autres : mais cela ne se doit attribuer à la félicité des dictes langues, ains au seul artifice et industrie des hommes. Ainsi doncques toutes les choses que la nature a créées , tous les arts et sciences , en toutes les quatre parties du monde, sont chacune endroit soy une mesme chose : mais, pour ce que les hommes sont de divers vouloir, ils en parlent et escrivent diversement. A ce propos, je ne puis assez blasmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de nostre nation , qui , n'estant rien moius que Grecs ou Latins , desprisent et rejetten!: d'un sourcil plus que stoïque , toutes choses escriptcs en François , et ne me puis assez esmerveiller de l'estrange opinion d'aucuns sçavans , qui pensent que nostre vulgaire soit incaj)able de toutes bonnes lettres et érudition , comme si une invention, pour le Tangage seulement, devait estre jugée bonne ou mauvaise. A ceux ]h je n'ay entrepris de satisfaire. A ceux cy je veux bien, s'il m'est possible, faire changer d'opinion par quelques raisons, que briefvement j'espère déduire: non que je me sente plus cler-voyant eu cela , ou autres choses , qu'ils ne sont , mais pour ce que l'affection qu'ils portent aux langues estrangeres , ne permet qu'ils vueillent faire sain et entier jugement de leur vulgaire.
Chap. 2. — €iue In fnnguc Jrniuoise ne î>oit fstre nommr'c barbare.
Pour commencer doncqnes h entrer en matière , quant à la significalion du mot Barbare : Barbares anciennement estoient nommez ceux qui ineptement parloient Grec. Car comme les estrangers venant à Athènes s'efforçoieut de parler Grec , ils tomboient souvent en ceste voix absurde Barbaras. Depuis, les Grecs transportèrent ce nom aux mœurs brutaux et cruels , appcllaut toutes nations , hors la Grèce , Barbares. Ce qui ne doit en rien diminuer l'excellence de nostre langue , veu que ceste arrogance Grecque , admiratrice seulement de ses inventions , n'avoit loy ry privilège de légitimer ainsi sa nation et abastardir les autres , comme Anacharsis disoit que les Scythes estoient barbares entre les Athéniens , mais les Athéniens aussi entre les Scythes. Et quand la barbarie des mœurs de nos ancestres eust deu les mouvoir à nous appeller barbares , si est-ce que je ne voy point pourquoy on nous doive maintenant estimer tels, veu qu'en civilité de mœurs, équité de loix, magnanimité de courages, brief , en toutes formes et manières de vivre non moins louables que proufitables, nous ne sommes rien moins qu'eux , mais bien plus, veu qu'ils sont tels maintenant , que nous les pouvons justement appeller par le nom qu'ils ont donné aux autres. Encore moins doit avoir lieu de ce que les Romains nous ont appeliez barbares , veu leur ambition et insatiable faim de gloire, qui taschoient non seulement à subjuguer, mais à rendre toutes autres nations viles et abjectes auprès d'eux,
b ILLUSTRATION
principalement les Gaulois , dont ils ont receu plus de hôote et dommage que des autres. A ce propos , sonpjeant beaucoup de fois d'où vient que les gestes du peuple Romain sont tant célébrez de tout le monde , voire de si long intervalle préférez à ceux de toutes les autres nations ensemble , je ne trouve point plus grande raison que ceste cy : c'est que les Romains ont eu si grande multitude d'escrivains, que la plus part de leurs gestes (pour ne dire pis ) par l'espace de tant d'années, ardeur de batailles, vastité d'Italie, incursion d'estrangers, s'est conservée entière jusques à nostre temps. Au contraire , les faicts des autres nations, singulièrement des Gaulois, avant qu'ils tombassent en la puissance des François , et les faicts des François mesmes depuis qu'ils ont donné leur nom aux Gaules , ont esté si mal recueillis , que nous en avons quasi perdu non seulement la gloire , mais la mémoire. A quoy a bien aidé l'envie des Romains, qui, comme par une certaine conjuration , conspirant contre nous, ont 'exténué en tout ce qu'ils ont peu nos louanges belliqueuses , dont ils ne pouvoient endurer la clarté : et non seulement nous ont fait tort en cela , mais , pour nous rendre encore plus odieux et contemplibles , nous ont appeliez brutaux , cruels et barbares. Quelqu'un dira : pourquoy onl-ils exempté les Grecs de ce nom ? Pour ce qu'ils se fussent fait plus grand tort qu'aux Grecs mesmes , dont ils avaient emprunté tout ce qu'ils avoient de bon , au nioins quant aux sciences et \ illustration de leur langue. Ces raisons me semblent suf- ^fisanles de faire entendre à tout équitable estimateur des choses , que nostre langue ( pour avoir esté nommée bar- : bare, ou de nos ennemis, ou de ceux qui n'avoient loy de nous bailler ce nom) ne doit pourtant eslre desprisée, mesrae de ceux auxquels elle est propre et naturelle, et qui en rien ne sont moindres que les Grecs et Romains.
DE LA LAïïCXJK FRANÇOISE.
Chap. 3. — }pour(jitou la hriQUc iraïuoisf nVst si rifljf que la #rfrquf tt fatinr.
Et si notre langue n'est si copieuse et riche que la Grecque ou Latine , cela ne doit estre imputé au défaut d'icelle , comme si d'elle mesme elle ne pouvoit jamais estre si non pauvre et stérile : mais bien on le doit attribuer à l'ignorance de nos majeurs , qui ayant ( comme dit quelqu'un , parlant des anciens Romains ) en plus grande recommendation le bien faire , que le bien dire , et mieux aimant laisser à leur postérité les exemples de vertu , que les préceptes, se sont privez de la gloire de leurs biensfaicts , et nous du fruict de l'imitalion d'iceux : et par mesme moyen nous ont laissé noslre langue si pauvre et nue , qu'elle a besoing des oruemens , et ( s'il fault ainsi parler ) des plumes d'autruy. Mais qui voudrait dire que la Grecque et Romaine eussent tousjours esté en l'excellence qu'on les a veues du temps d'Homère et de Demosllienes , de Virgile et de Ciceron ? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais, pour quelque diligence et culture qu'on y eust peu faire, elles n'eussent sceu produire plus grand fruict, se fussent-ils tant efforcez de les mettre au poinct où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de nostre langue, qui commence encore à fleurir sans fructifier, ou plus tost , comme une plante et vergette , n'a point encore fleury, tant s'en fault qu'elle ait apporté tout le fruict qu'elle pourroit bien produire. Cela cerlainement non pour le de- ' fault de la nature d'elle , aussi apte à engendrer que les au- , très , mais pour la conlpe de ceux qui l'ont eue en garde,
et ne l'ont cultivée à suffisance , ains comme une plante sauvage, en celuy mesme désert où elle avoit commencé à naistre , sans jamais l'arrouser , la tailler , ny défendre des ronces et espiues qui luy faisoieut ombre , l'ont laissée envieillir et quasi mourir. Que si les anciens Romains eussent esté aussi negligens à la culture de leur langue , quand premièrement elle commença à pulluler , pour certain en si peu de temps elle ne fust devenue si grande. Mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont premièrement transmuée d'un lieu sauvage en un domestique; puis afm que plus tost et mieux elle peust fructifier, coupant à l'entour les inutiles rameaux, l'ont pour échange d'iceux restaurée de rameaux francs et domestiques, magistralement tirez de la langue Grecque, lesquels soudainement se sont si bien entez et faicts semblables à leur tronc, que désormais n'apparoissent plus adoplifs, mais naturels. De là sont nées en la langue Latine ces fleurs et ces fruicts colorez de ceste grande éloquence , avec ces nombres, et ceste liaison si artificieille , toutes lesquelles choses, non tant de sa propre nature que par arliûce, toute langue a coustume de produire. Doncques si les Grecs et Romains, plus diligens à la culture de leurs langues que nous à celle de la uostre , n'ont peu trouver en icelles , si non avec grand labeur et industrie , ny grâce , ny nombre , ny finablement aucune éloquence , nous devons nous esmerveiller , si nostre vulgaire n'est si riche comme il pourra bien estre, et de là prendre occasion de le mespriser comme chose vile, et de petit pris? Le temps viendra ( peut estre ) et je l'espère moyennant la bonne destinée Françoise , que ce noble et puissant royaume obtiendra à son tour les resnes de la monarchie , et que nostre langue ( si avecque François n'est du tout ensevelie la langue Françoise ) qui commence encore à jeller ses racines, sortira de terre , et s'eslevera eu telle hauteur et grosseur ,
qu'elle se pourra égaler aux mesmes Grecs et Romains , produisant comme eux des Homeres, Demostheues, Virgiles et Cicerons , aussi bien que la France a quelquefois produit des Pericles, Kicies , Alcibiades, Theraislocles , Césars et Scipions.
Chap. 4. — (iim la langue iTrançoisc nVst si pauDrc que beoucoup l'estiment.
Je n'estime pourtant notre vulgaire, tel qu'il est maintenant , estre si vil et abject , comme le font ces ambitieux admirateurs des langues Grecque et Latine , qui ne peuseroient , et fussent-ils la mesme Pilho , déesse de persuasion, pouvoir rien dire de bon , si n'estoit en langage estranger et non entendu du vulgaire. Et qui voudra de bien près y. regarder, trouvera que nostre langue Françoise n'est si pauvre , qu'elle ne puisse rendre fidèlement ce qu'elle emprunte des autres ; si infertile qu'elle ne puisse produire de soy quelque fruict de bonne invention , au moyen de l'industrie et diligence des cultiveurs d'icelle , si quelques uns se trouvent tant amis de leur pays et d'eux mesmes , qu'ils s'y vueillent employer. Mais à qui , après Dieu , rendrons nous grâce d'un tel bénéfice , si non k noslre feu bon Roy et père François, premier de ce nom , et de toutes vertus ? Je ùy premier , d'autant qu'il a en son noble royaume premièrement restitué tous les bons arts et sciences en leur ancienne dignité : et si a nostre langage, auparavant scabreux et mal poly, rendu élégant, et si non tant copieux qu'il pourra bien estre , pour le moins ûdele interprète de tous les autres. Et qu'ainsi soit.
philosophes, historiens, médecins, poètes, orateurs Grecs et Latins ont appris à parler François. Çue diray-je des Hébreux ? Les saiactes lettres donnent ample témoignage de ce que je dy. Je laisserai en cest endroit les superstitieuses raisons de ceux qui soustiennent que les mystères de la théologie ne doivent eslre découverts , et quasi comme profanés en langage vulgaire, et ce que vont alléguant ceux qui sont d'opinion contraire. Car ceste disputalion n'est propre à ce que j'ai entrepris , qui est seulement de mons- Irer que nostre langue n'a point eu à sa naissance les Dieux et les Astres si ennemis , qu'elle ne puisse un jour parvenir au poinct d'excellence et de perfection , aussi bien que les autres, entendu que toutes iëîfincfir~se::pimT^ fidèlement et copieusement traicter en icelle, comme on peut voir en si grand nombre de livres Grecs et Latins , voire bien Italiens , Espagnols et autres , traduits en François par maintes excellentes plumes de nostre temps.
Chap. 5. — ^m lf5 traîJuctiotis ne sont suffisantes pour donner ptrfcction h la faniiue frnnçoise. ^
Toutefois ce tant louable labeur de traduire ne me semble moyen unique et suffisant, pour eslever nostre vulgaire à l'égal et parangon des autres plus fameuses langues. Ce que je prétends prouver si clairement, que nul n'y voudra ( ce croy-je ) contredire, s'il n'est manifeste calomniateur de la vérité. Et premier , c'est une chose accordée entre tous les meilleurs auteurs de rhétorique , qu'il y a cinq parties de bien dire : l'invention , l'elocution , la disposi-
lion , la mémoire et la pronuntialion. Or pour autant que ces deux dernières ne s'apprennent tant par le benelice des langues , comme elles sont données à chacun selon la félicité de sa nature, augmentées et entretenues par studieux exercice et continuelle diligence : pour autant aussi que la disposition gist plus en la discrétion et bon jugement de l'orateur, qu'en certaines reigles et préceptes, veu que les cvenemens du temps, la circonstance des lieux, la condition des personnes, et la diversité des occasions, sont innumerables , je me contenterai de parler des deux premières , à sçavoir de l'invention , et de l'elocution. L'office doncquos de l'orateur est , de chacune chose proposée élégamment et copieusement parler. Or cesle faculté de parler ainsi de toutes choses, ne se peut acquérir que par l'intelligence parfaicte des sciences, lesquelles ont esté premièrement traictées par les Grecs , et puis par les Romains imilateurs d'iceux. Il fault doncques nécessairement que ces deux langues soient entendues de celui qui veut acquérir ceste copie et richesse d'invention , première et principale pièce du harnois de l'orateur. Et quant à ce point , les fidèles traducteurs peuvent grandement servir et soulager ceux qui n'ont le moyen unique de vacquer aux langues estrangeres. lUais quant à l'elocution, partie certes la plus difficile, et sans laquelle toutes autres choses restent comme inutiles , et semblables à un glaive encore couvert de sa gayne, elocutiou ( dy-je) par laquelle, principalement un orateur est jugé plus excellent , et un genre de dire meilleur que l'autre : comme celle dont est appellée la raesrae éloquence , et dont la vertu gist aux mots propres, usités, et non aliénés du commun usage de parler ; aux métaphores , allégories , comparaison^, similitudes, énergies, et tant d'autres figures et oruemens , sans lesquels loute oraison et poème sont nuds, manques et.-debiles. Je ne croirai jamais qu'on puisse bien apprendre tout cela des traducteurs, pour ce qu'il est
impossible de le rendre avecques la mesme grâce dont l'auteur en a usé : d'autant que chacune langue a je ne sais quoi propre seulement à elle , dont si vous efforcez exprimer le naif daus une autre langue , observant la loi de traduire , qui est n'espacier point hors des limites de l'auteur, vostre diction sera contrainte, froide , et de mauvaise grâce. Et qu'ainsi soit , qu'on me lise un Demosthenes et Homère Latins, un Ciceron et Virgile François, pour voir s'ils vous engendreront telles affections , voire ainsi qu'un Protée vous transformeront en diverses sortes , comme vous sentez, lisant ces auteurs en leuis langues. Il vous semblera passer de l'ardente montagne d'^tne sur le froid sommet de Caucase. Et ce que je dy des langues Latine et Grecque se doit réciproquement dire de tous les vulgaires, dont j'alléguerai seulement un Pétrarque, duquel j'ose bien dire que , si Homère et Virgile renaissant avoient entrepris de le traduire , ils ne le pourroient rendre avecques la mesme grâce et uaifveté qu'il est en son vulgaire Toscan. Toutefois quelques uns de nostre temps ont entrepris de le faire parler François. Voilà en brief les raisons , qui m'ont faict penser , que l'office et diligence des traducteurs, autrement fort utile pour instruire les ignorans des langues estrangeres en la cognoissance des choses , n'est suffisante pour donner à la nostre ceste perfection , et comme font les peintres à leurs tableaux, ceste dernière main , que nous desirons. Et si les raisons , que j'ai alléguées , ne semblent assez fortes , je produirai , pour mes garaus , et défenseurs les anciens auteurs Romains, poètes principalement, et orateurs, lesquels ( combien que Ciceron ail traduit quelques livres de Xeuophon , et d'Arate, et qu'Horace baille les préceptes de bien traduire) ont vacqué à ceste partie plus pour leur estude, et proufit particulier, que pour le publier à l'amplification de leur langue , à leur gloire et commodité d'autruy. Si aucuns ont veu quelques
DE LA LANGUE FRANÇOLSE, iS
œuvres de ce temps là , soubs liltre de traduction , j'enlends de Ciceron , de Virgile , et de ce bienheureux siècle d'Auguste , ils ne pourront démentir de ce que je dy.
Chap. 6. — Wes mauuais troîïucmirs , et îre ne
Mais que diray-je d'aucuns, vraiment mieux dignes d'estre appeliez traditeurs que traducteurs? veu qu'ils trahissent ceux qu'ils entreprennent exposer, les frustrant de leur gloire, et par raesme moyeu séduisent les lecteurs ignorans, leur raonstrant le blanc pour le noir : qui, pour acquérir le nom de sçavans, traduisent à crédit les langues, dont jamais ils n'ont entendu les premiers elemens, comme THebraïque et la Grecque : et encore pour mieux se faire valoir, se prennent aux poètes, genre d'auteurs certes auquel si je sçavois, ou voulois traduire, je m'addresserois aussi peu, à cause de ceste divinité dinvenlion, qu'ils ont plus que les autres, de ceste grandeur de stile, magnificence de mots, gravité de sentences , audace et variété de figures , et mille autres lumières de poésie : brief ceste énergie, et ne sçay quel esprit, qui est en leurs escripts , que les Latins appelleraient Genius. Toutes lesquelles choses se peuvent autant exprimer en traduisant , comme un peintre peut représenter l'ame avec le corps de celuy qu'il entreprend tirer après le naturel. Ce que je dy ne s'addresse pas à ceux qui, par le commandement des princes et grands seigneurs, traduisent les plus fameux poètes Grecs et Latins : pour ce que l'obéissance qu'on doit à tels personnages ne reçoit aucune excuse en
cest endroit ; mais bien j'entends parler à ceux qui , de gayté de cœur ( comme on dit ) entreprennent telles choses légèrement, et s'en acquittent de mesme. 0 Apollon! ô Muses! profaner ainsi les sacrées reliques de l'antiquité ! Mais je n'en diray autre chose. Celuy doncques qui voudra faire œuvre digne de pris en son vulgaire , laisse ce labeur de traduire , principalement les poètes , à ceux qui de chose labourieuse et peuprouûtable, j'ose dire encore inutile, voire pernicieuse à l'accroissement de leur langue , emportent à bon droit plus de moleslie , que de gloire.
Chap. 7. — €ommmt les Komains ont ntridju leur longue.
Si les Romains (dira quelqu'un) n'ont vacqué k ce labeur de traduction, par quels moyens doncques ont-ils peu ainsi enrichir leur langue, voire jusques à l'égaler quasi à la Grecque? Imitant les meilleurs auteurs Grecs , se transformant en eux , les ùevorant ; et, après les avoir bien digérés , les convertissant en sang et nourriture : se proposant , chacun selon son naturel, et l'argument qu'il vouloit élire, le meilleur auteur , dont ils observoient diligemment toutes les plus rares et exquises vertus , et icelles comme greffes , ainsi que j'ay dict devant, entoient et appliquoient à leur langue. Cela faict ( dis-je ) les Romains ont basty tous ces beaux escripts, que nous louons et admirons si fort : égalant ores quelqu'un d'iceux , ores le préférant aux Grecs. Et de ce que je dy font bonne preuve Ciceron et Virgile , que volontiers et par honneur je nomme toujours en la langue
Latine , desquels comme Fun se fust enliereraent addonné à l'imitation des Grecs, contrefit et exprima si au vif la copie de Platon, la véhémence de Demosthenes, et la joyeuse douceur d'Isocrate , que Molon Rhodian l'oyant quelquesfois déclamer, se escria, qu'il emportoit l'éloquence Grecque à Rome. L'autre imita si bien Homère , Hésiode , et Theocrite , que depuis on a dit de luy , que de ces trois il a surmonté l'un , égalé l'autre, et approché si près de l'autre , que si la félicité des argumens qu'ils ont traictés , eust esté pareille , la palme seroit bien douteuse. Je vous demande doncques, vous autres , qui ne vous employez qu'aux translations , si ces tant fameux auteurs se fussent amusés à traduire, eussent-ils eslevé leur langue à l'excellence et hauteur , où nous la voyons maintenant? Ne pensez doncques quelque diligence et industrie que vous puissiez mettre en cest endroit , faire tant que nostre langue encore rampante à terre, puisse hausser la teste , et s'eslever sur pieds.
Chap. 8. — iD'mnplififr la loit^uc iran^oisf par l'imitotton ^fs anciens auteurs ^ïccs et Uomaxm.
Se compose doncques celui qui voudra enrichir sa langue . à l'imitation des meilleurs auteurs Grecs et Latins, et à toutes leurs plus grandes vertus , comme à un certain but , dirige la pointe de son stile ; car il n'y a point de doute que la plus grande part de l'artifice ne soit contenue en l'imitation : et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inventer , aussi est ce le plus utile de bien imiter, mesme à ceux, dont la langue n'est encore bien
copieuse et riche. Mais entende celiiy qui voudra imiter, que ce n'est chose facile de bien suivre les vertus d'un boa auteur , et quasi comme se transformer en luy, veu que la nature mesme aux choses qui paroissent tressemblables, n'a sceu tant faire , que par quelque note et différence elles ne puissent estre discernées. Je ày cecy pour ce qu'il y eu a beaucoup en toutes langues qui , sans pénétrer aux plus cachées et intérieures parties de l'auteur qu'ils se sont proposé , s'adaptent seulement au premier regard , et s'amusaut à la beauté des mots . perdent la force des choses. Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse , mais grandement louable , emprunter d'une langue estrangere les sentences , et les mots , et les approprier à la sienne : aussi est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, voir en une mesme langue une telle imitation , comme celle d'aucuns sçavans mesmes , qui s'estiment estre des meilleurs quand plus ils ressemblent un Heroet, ou un Marot. Je t'admoneste doncques (o toy qui desires l'accroissement de ta langue et veux exceller en icelle ) de non imiter à pied levé, comme nagueres a dict quelqu'un, les plus fameux auteurs d'icelle , ainsi que font ordinairement la plus part de nos poètes François , chose certes autant vicieuse comme de nul proufit à nostre vulgaire : veu que ce n'est autre chose ( o grande libéralité ) si non de luy donner ce qui estoit à luy. Je voudroys bien que nostre langue fust si riche d'exemples domestiques , que n'eussions besoin d'avoir recours aux estrangers. Mais si Virgile et Ciceron se fussent contentés d'imiter ceux de leur langue, qu'auroient les Latins outre Ennie ou Lucrèce , outre Crasse ou Antoine ?
Chap. 9. ~ lîfsjjonsc a c\m\qms objfftions.
Apres avoir, le plus succinctemenl qu'il m'a esté possible, ouvert le chemin à ceux qui désirent l'amplificalion denostre langue, il me semble bon et nécessaire de respondre à ceux qui l'estiment barbare et irreguliere, incapable de ceste élégance et copie , qui est en la Grecque et Romaine : d'autant ( disent- ils ) quelle n'a ses declinalions , ses pieds et ses nombres, comme ces deux autres langues. Je ne veux alléguer en cest endroit ( bien que je le peusse faire sans honte ) la simplicité de nos majeurs, qui se sont contentez d'exprimer leurs conceptions avec paroles nues, sans art et ornement : non imitant la curieuse diligence des Grecs, auxquels la Muse avait donné la bouche ronde ( comme dict quelqu'un ) c'est à dire, parfaite en loute élégance et venusté de paroles : comme depuis aux Romains imitateurs des Grecs. Mais je dirai bien, que nostre langue n'est tant irreguliere qu'on voudrait bien dire ; veu qu'elle se décline , si non par les noms , pronoms et participes , pour le moins par les verbes, en tous leurs temps, modes et personnes. Et si elle n'est si curieusement reiglée, ou plus tost liée et geinuée en ses autres parties, aussi n'a elle point tant d'hétéroclites et anomaux, monstres estranges delà Grecque et Latine. Quant aux pieds et aux nombres , je diray au second livre en quoy nous les recompensons. Et certes ( comme dit un grand auteur de rhétorique, parlant de la félicité qu'ont les Grecs en la composition de leurs mots ) je ne pense que telles choses se facent par la nature des dictes langues , mais nous favorisons tousjours les eslrangers. Qui
eust gardé nos anceslres de varier toutes les parties déclinables, d'allonf,^er une syllabe et accourcir l'autre, et en faire des pieds ou des mains? Et qui gardera nos successeurs d'observer telles choses, si quelques sçavans et non moins ingénieux de cest aage entreprennent de les réduire eu art , comme Ciceron promettait de faire au droit civil : chose qui à quelques uus a semblé impossible , aux autres non. Il ne faut point icy alléguer l'excellence de l'antiquité : et, comme Homère se plaiguoit , que de son temps les corps estoient trop petits, dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens. L'architecture , l'art du navigage et autres inventions antiques certainement sont admirables, non toutefois, si on regarde à la nécessité mère des arts, du tout si grandes qu'on doive estimer les cieux et la nature y avoir dépendu toute leur vertu, vigueur et industrie. Je ne produiray, pour tesmoings de ce que je dy, l'imprimerie sœur des Muses, et dixième d'elles, et ceste non moins admirable que pernicieuse foudre d'artillerie , avecques tant d'autres non antiques inventions, qui monstrent véritablement que, par le long cours des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abastardis qu'on voudroit bien dire : je dy seulement, qu'il n'est pas impossible que nostre langue puisse recevoir quelquefois cest ornement et artifice , aussi curieux qu'il est aux Grecs et Romains. Quant au son , et je ne sçay quelle naturelle douceur (comme ils disent) qui est en leurs langues, je ne voy point que nous l'ayons moindre , au jugement des plus délicates oreilles. Il est bien vray que nous usons du prescrit de nature , qui pour parler nous a seulement donné la langue. Nous ne vomissons pas nos paroles de l'estomac, comme les yvrogaes : nous ne les cstranglons de la gorge, comme les grenouilles : nous ne les découpons pas dedans le palais, comme les oiseaux : nous ne les sifflons pas des lèvres, comme les serpents. Si en telles manières de parler sist la douceur des langues , je confesse que la nostre est
rude et mal sonante. Mais aussi nous avons cest avantage de ne tordre point la bouche en cent raille sortes, comme les singes, voire comme beaucoup mal se souvenant de Minerve, qui jouant quelquefois de la fluste et voyant en un miroir la deformité de ses lèvres, la jetta bien loin, malheureuse rencontre au présomptueux Marsye , qui depuis en fut ccorché. Quoy doncques , dira quelqu'un , veux-tu à l'exemple de Marsye, qui osa comparer sa fluste rustique à la douce lyre d'Apollon, égaler ta langue à la Grecque et Latine? Je confesse que les auteurs d'icelles nous ont surmontés en sçavoir et faconde : esquelles choses leur a esté bien facile de vaincre ceux qui ne repugnoient point. Mais que par longue et diligente imitation de ceux qui ont occupé les premiers , ce que nature n'a pourtant dénié aux autres, nous ne puissions leur succéder aussi bien en cela, que nous avons déjà fait en la plus grande part de leurs arts mécaniques , et quelquefois en leur monarchie, je ne le diray pas : car telle injure ne s'estendroit seulement contre les esprits des hommes, mais contre Dieu , qui a donné pour loy inviolable à toute chose créée , de ne durer perpétuellement, mais passer sans fin d'un estât en l'autre : estant la fin et corruption de l'un, le commencement et génération de l'autre. Quelque opiniastre répliquera encore : ta langue tarde trop h recevoir ceste perfection. Et je dy, que ce retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir : ainçoisje dy, qu'elle se pourra tenir certaine de la garder longuement , l'ayant acquise avecques si longue peine, suivant la loy de nature , qui a voulu que tout arbre qui naist, florist el fructifie bien tost, bien tost aussi envieillisse et meure : et au contraire, celuy durer par longues années, qui a longuement travaillé àjetter ses racines.
Chàp. 10. -— €im la langue Irauçolse n'fst incapable îfc la pl)ilo50pi)ie , et pourquoi) les ancieits istoicnt plus sçaoaus qm les l)ummes îre itastre aa^e.
Tout ce que j'ay dict pour la défense et illustralion de nostre langue appartient principalement à ceux qui font profession de bien dire , comme les poètes et les orateurs. Quant aux autres parties de littérature , et ce rond de sciences, que les Grecs ont nommé Encyclopédie , j'en ay touché au commencement une partie de ce que m'en semble : c'est , que l'industrie des fidèles traducteurs est en cest endroit fort utile et nécessaire : et ne les doit retarder, s'ils rencontrent quelquefois des mots qui ne peuvent estre reçeus eu la famille Françoise , veu que les Latins ne se sont point eîTorcez de traduire tous les vocables Grecs, comme Rhétorique , Musique, Arithmétique, Géométrie , Philosophie , et quasi tous les noms des sciences, les noms des figures, des herbes, des maladies, la sphère et ses parties, et généralement la plus grand'part des termes usitez aux sciences naturelles et mathématiques. Ces mots là doncques seront en nostre langue comme estrangers en une cité : auxquels toutefois les périphrases serviront de truchemens Encore seray-je bien d'opinion que le sçavant translateur fist plus tost l'office de paraphraste que de traducteur, s'efforçant donner à toutes les sciences qu'il voudra traicter , l'ornement et lumière de sa langue , comme Ciceron se vante d'avoir faict en la Philosophie, et à l'exemple des Italiens qui l'ont quasi toute convertie en leur vulgaire, principalement la Platonique. Et si on Ycutdire que la Philosophie est un fais d'autres espaulcs
que (le celles de nostre langue , j'.iy tlict au commencement de cest œuvre , et le dy encore , que toutes langues sont d'une mesme valeur, et des mortelz à une mesme fin d'un mesme jugement formées. Parquoy ainsi comme sans muer de coustumes ou de nations, le François et l'Alemant, non seulement le Grec ou Romain, se peut donner à philosopher : aussi je croy, qu'à un chacun sa langue puisse competemment communiquer toute doctrine. Doncques si la philosophie , semée par Aristote et Platon au fertile champ Atlique, estoit replantée eu nostre plaine Françoise, ce ne serait la jetter entre les ronces et espines, où elle devinst stérile : mais ce seroit la faire de lointaine prochaine , et d'estrangere citadine de nostre repuhlique. Et par ad venture ainsi que les espiceries, et autres richesses orientales, que l'Inde nous envoyé, sont mieux cogneues, et traictées de nous, et en plus grand pris, qu'en l'endroit de ceux qui les sèment ou recueillent : seml>lablement les spéculations philosophiques deviendraient plus familières qu'elles ne sont ores , et plus facilement seraient entendues de nous , si quelque sçavant homme les avait transportées de Grec et Latin en nostre vulgaire, que de ceux qui les vont ( s'il faut ainsi parler ) cueillir aux lieux où elles croissent. Et si on veut dire , que diverses langues sont aptes à signifier diverses conceptions : aucunes les conceptions des doctes, autres celles des indoctes : et que la Grecque principalement.convient si bien avecques les doctrines, que pour les exprimer il semble qu'elle ait esté formée de la mesme nature, non de l'humaine providence; je dy qu'icelle nature, qui en tout aage , en toute province , en toute habitude est tousjours une mesme chose, ainsi comme volontiers elle exerce son art par tout le monde , non moins en la terre qu'au ciel , et pour estre ententive à la production des créatures raisonnables , n'oublie pourtant les irraisonnables : mais avecques un égal artifice engendre cestes cy , et celles là : aussi est
elle digne d'estre cogneue , et louée de toutes personnes , et en toutes langues. Les oiseaux, les poissons, et les bestes terrestres de quelconque manière, oresavecquesunson, ores avecques l'autre, sans distinction de paroles, signifient leurs affections : beaucoup plustost nous hommes devrions faire le semblable , chacun avecques sa langue , sans avoir recours aux autres. Les escritures et langages ont esté trouvés non pour la conservation de nature, laquelle ( comme divine qu'elle est ) n'a meslier de nostre aide : mais seulement à nostre bien et utilité : à fin que preseus, absens, vifs et morts , manifestant l'un à l'autre le secret de nos cœurs , plus facilement parvenions à nostre propre félicité, qui gist en l'intelligence des sciences , non point au son des paroles : et par conséquent celles langueset celles escritures devroientplus estre en usage, lesquelles on apprendroit plus facilemeut. Las et combien serait meilleur, qu'il y eust au monde un seul langage naturel, que d'employer tant d'années pour apprendre des mots : et ce, jasques à l'aage bien souvent, que n'avons plus ny le moyen, ny le loisir de vacqueràplus grandes choses. Et certes songeant beaucoup de fois , d'où provient que les hommes de ce siècle généralement sont moins sçavans en toutes sciences, et de moindre pris que les anciens, entre beaucoup de raisons je treuve ceste cy, que j'oseroys dire la principale : c'est l'estude des langues Grecque et Latine. Car si le temps , que nous consumons à apprendre les dictes langues , estoit employé à l'estude des sciences , la nature certes n'est point devenue si brehaigne , qu'elle n'enfantast de nostre lemps des Platons et des Aristotes. Mais nous , qui ordinairement affectons plus d'estre veus sçavans , que de l'estre , ne consumons pas seulement nostre jeunesse en ce vain exercice : mais, comme nous repentant d'avoir laissé le berceau, et d'estre devenus hommes, retournons encore en enfance, et par l'espace de vingt ou trente ans ne faisons autre chose qu'apprendre à parler , qui
DE LA LAiNG€li F1\A»Ç0ISE. 23
Grec, qui Lalin, qui Ebreu. Lesquels ans finis, et finie avecques eux reste vigueur et promplilude qui naturelli^ment règne en l'esprit des jeunes hommes, alors nous procurons estre faicts philosophes, quand pour les maladies, troubles d'affaires domestiques , et autres empescheraens qu'amené le temps , nous ne sommes plus aptes à la spéculation des choses. Et bien souvent, estonnés de la diCBculté et longueur d'apprendre des mots seulement, nous laissons tout par desespoir, et hayons les lettres premier que les ayons goustées , ou commencé à les aimer. Fault-il doncques laisser Teslude des langues? Non : d'autant que les arts et sciences sont pour le présent entre les mains des Grecs et Latins. Mais il se devroit faire à l'advenir qu'on peust parler de toute chose , par tout le monde, et en toute langue. J'entends bien que les professeurs des langues ne seront pas de mou opinion, encore moins ces vénérables Druydes , qui pour l'ambitieux désir qu'ils ont d'estre entre nous ce qu'estoit le philosophe Anacharsis entre les Scythes, ne craignent rien tant, que le secret de leurs mystères, qu'il faut apprendre d'eux, non autrement que jadis les jours des Chaldées , soit descouvert au vulgaire : et qu'on ne crevé ( comme dit Cicerou ) les yeux des corneilles. A ce propos il me souvient avoir ouy dire maintes fois à quelques uns de leur académie , que le Roy François ( je dy celuy François , à qui la France ne doit moins qu'à Auguste Rome ) avoit deshonoré les sciences, et laissé les doctes en mespris. 0 temps! o mœurs! o crasse ignorance! n'entendre point que tout ainsi ([u'un mal , quand il s'estend plus loing, est d'autant plus pernicieux : aussi est un bien plus proufitable, quand plus il est commun. Et s'ils veulent dire ( comme aussi disent-ils ) que d'autant est un tel bien moins excellent , et admirable entre les hommes : je respondray, qu'un si grand appétit de gloire, et une telle envie ne devrait régner aux colomnes delà republique Chres. tienne; mais bien en ce Roy ambitieux, qui se plaiguoit à
son maistre, pour ce qu'il avait divulgué les sciences acroamaliques , c'est à dire, qui ne se peuvent apprendre que par l'audilion du précepteur. Mais quoy ! ces geans ennemis du ciel veulent-ils limiter la puissance des Dieux , et ce qu'ils ont par un singulier bénéfice donné aux hommes, restreindre et enserrer en la main de ceux qui n'en sçauroyent faire bonne garde? Il me souvient de ces reliques, qu'on voit seulement par une petite vitre, et qu'il n'est permis toucher avecques la main. Ainsi veulent-ils faire de toutes les disciplines, qu'ils tiennent enfermées dedans les livres Grecs et Latins , ne permettant qu'on les puisse voir autrement : ou les transporter de ces paroles mortes eu celles qui sont vives, et volent ordinairement par les bouches des hommes. J'ay ( ce me semble ) deu assez contenter ceux qui disent que nostre vulgaire est trop vil et barbare, pour traicter si haulles matières que la philosophie. Et s'ils n'en sont encore biensatisfaicts, je leur demanderay : pourquoy doncques ont voyagé les anciens Grecs par tant de païs et dangers, les uns aux Indes, pour voir les Gymnosophistes , les autres en Egypte , pour emprunter de ces vieux prestres et prophètes , ces grandes richesses, dont la Grèce est maintenant si superbe? et toutefois ces nations, où la philosophie a si volontiers habité , produisoient ( ce croy-je ) des personnes aussi barbares et inhumaines que nous sommes, et des paroles aussi estranges que les nostres. Bien peu me soucieroy-je de l'elegance d'orgison qui est en Platon et en Aristote , si leurs livres sans raison estoient escripts. La philosophie vrayment les a adoptez pour ses fils, non pour estre nez en Grèce , mais pour avoir d'un hault sens bien parlé, et bien escript d'elle. La vérité si bien par eux cerchée , la disposition et l'ordre des choses, la seutentieuse briefvetéde l'un, et la divine copie de l'autre est propre à eux, et non à autres : mais la nature , dont ils ont si bien parlé, est mère de tous les autres, et ne dédaigne point se faire cognoistre à ceux
qui procurent avecques toute industrie entendre ses secrets Don pour devenir Grecs, mais pour estrefaicts philosophes. Vray est que pour avoir les arts et sciences toujours esté en la puissance des Grecs et Romains plus studieux de ce qui peut rendre les hommes immortelz, que les autres, uous croyons que par eux seulement elles puissent et doivent estre traiclées. Mais le temps viendra par adventure ( et je supplie au Dieu très bon et très grand , que ce soit de nostre aage ) que quelque bonne personne , non moins hardie qu'ingénieuse et sçavanle, non ambitieuse, non craignant l'envie ou haine d'aucun, nous oslera cesle fausse persuasion, donnant à nostre langue la fleur et le fruict des bonnes lettres : autrem.ent si l'alTection que nous portons aux langues estrangeres ( quelque excellence qui soit en elles ) empeschoit ceste nostre si grande félicité , elles seroient dignes véritablement non d'envie , mais de haine : non de fatigue , mais defascherie : elles seraient dignes fiuablement d'eslre non apprises, mais reprises de ceux qui ont plus de besoing du vif intellect de l'esprit, que du son des paroles mortes. Voilà quant aux disciplines. Je viens aux poètes et orateurs, principal object de la matière que je traicte, qui est l'ornement et illustration de nostre langue.
Cbap. 11. — ^u'il fst impossible ÎJ'r^alcr les anciens en leurs langues.
Toutes personnes de bon esprit entendront assez , que cefa y que j'ay dict pour la défense de nostre langue , n'est pour décourager aucun de la Grecque et Latine ; car tant s'en
fault que je soye de ceste opinion, que je confesse et sousliens, celny ne pouvoir faire œuvre excellent en son vulgaire, qui soit ignorant de ces deux langues, ou qui n'entende la Latine pour le moins. Mais je seroys bien d'avis qu'après les avoir apprises , on ne desprisastla sienne : et que celuy qui, par une inclination naturelle ( ce qu'on peut juger par les œuvres Latines et Toscanes de Pétrarque et Boccace, voire d'aucuns sçavans hommes de nostre temps) se sentirait plus propre à escrireeu sa langue , qu'en Grec ou en Latin, s'estudiast plus tost à se rendre immortel entre les siens , escrivant bien eu son vulgaire , que mal escrivant en ces deux autres langues , estre vil aux doctes pareillement et aux indoctes. Mais, s'il s'en trouvoit encore quelques uns de ceux qui de simples paroles font tout leur art et science, en sorte que nommer la langue Grecque et Latine, leur semble parler d'une langue divine : et parler de la vulgaire, nommer une langue inhumaine, incapable de toute érudition : s'il s'en trouvoit de tels , dy-je , qui voulussent faire des braves, et despriser toutes choses escriptes eu François , je leur demanderoys volontiers en ceste sorte : que pensent doncques faire ces reblanchisseurs de murailles , qui jour et nuit se rompent la teste à imiter , que dy-je imiter? mais transcrire un Virgile et un Ciceron ? bastissant leurs poèmes des hémistiches de l'un, et jurant en leurs proses aux mots et sentences de l'autre , songeant ( comme a dict quelqu'un) des Pères conscrits, des Consuls, des Tribuns, des Comices, et toute l'antique Rome , non autrement qu'Homère, qui en sa Batrachomyomachie adapte aux rats et grenouilles les magnifiques titres des Dieux et Déesses. Ceux là certes méritent bien la punition de celuy, qui ravy au tribunal du grand juge,respondil qu'il estoitCiceronien. Pensent ils doncques, je ne dy égaler , mais approcher seulement de ces auteurs , en leurs langues, recueillant de cest orateur et de ce poète ores un nom , ores un verbe , ores un vers et ores une
sentence ? comme si en la façon qu'on rebastit un vieil édifice , ils s'altendoient rendre par ces pierres ramassées à la ruinée fabrique de ces langues, sa première grandeur et excellence. Mais vous ne serez ja si bons massons ( vous qui estes si grands zélateurs des langues Grecque et Latine ) que leur puissiez rendre celle forme , que leur donnèrent premièrement ces bons et excellens architectes, et si vous espérez (comme fit Esculape des membres d'Hippolyle) que par ces fragmens recueillis, elles puissent estre resuscitées, vous vous abusez : ne pensant point qu'Jt la chute de si superbes édifices conjointe à la ruine fatale de ces deux puissantes Monarchies, une partie devint poudre , et l'autre doit estre en beaucoup de pièces, lesquelles vouloir réduire en un, seroit chose impossible : outre que beaucoup d'autres parties sont demeurées aux fondemens des vieilles murailles, ou égarées par le long cours des siècles, ne se peuvent trouver d'aucun. Parquoy venant à r'ediûer ceste fabrique , vous serez bien loing de lui restituer sa première grandeur, quand on souloit estre la sale , vous ferez par adventure les chambres, les estables, ou la cuisine, confondant les portes et les fenestres , brief changeant toute la forme de l'édifice. Finablement j'estimeroys l'art pouvoir exprimer la vive énergie de la nature, si vous pouviez rendre ceste fabrique renouvelée semblable à l'antique , estant manque l'idée , de laquelle faudrait tirer l'exemple pour la r'edifier. Et ce ( à fin d'exposer plus clairement ce que j'ay dict ) d'autant que les anciens usoient des langues qu'ils avoient succées avecques le laict de la nourrice, et aussi bien parloient les indoctes, comme les doctes, si non que ceux-cy apprenoient les disciplines et l'art de bien dire, se rendant par ce moyen plus eloquens que les autres. Voilà pourquoy leurs bienheureux siècles esloient si fertiles de bons poètes et orateurs. Voilà pourquoy les femmes mesmes aspiroient à ceste gloire d'éloquence et érudition comme Sapho , Corynne, Cornelie, et
un millier d'aulres , dont les noms sont conjoints avecques la mémoire des Grecs et Romains. i\e pensez doncques , imitateurs , troupeau servi] , parvenir au point de leur excellence , Teu qu'à grand'peine avez vous appris leurs mots , et voilà le meilleur de votre aage passé. Vous desprisez nostre vulgaire, par adventure non pour autre raison , si non que dès enfance et sans estude nous l'apprenons, les autres avecques grand'peine et industrie. Que s'il estoit comme la Grecque et Latine, pery et mis en reliquaire de livres, je ne doute point qu'il ne fust ( ou peu s'en faudroit ) aussi difficile à apprendre comme elles sont. J'ay bien voulu dire ce mot, pour ce que la curiosité humaine admire trop plus les choses rares , et difficiles à trouver , bien qu'elles ne soient si commodes pour l'usage de la vie , comme les odeurs et les gemmes , que les communes et nécessaires , comme le pain et le vin. Je ne voy pourtant qu'on doive estimer une langue plus excellente que l'autre, seulement pour estre plus difficile, si on ne vouloitdire qucLycophron fust plus excellent qu'Homère, pour estre plus obscur, et Lucrèce que Virgile ^ pour ceste mesme raison.
Chap. 12. — S)cfcuse î>e l' auteur.
Ceux qui penseront que je soy trop grand admirateur de ma langue , aillent voir le premier livre des fins des biens et des maux faict par ce père d'éloquence Latine Ciceron, qui au commencement du dict livre, entre autres choses, respond à ceux qui desprisoient les choses escriptes en Latin , et les aimoient mieux lire en Grec. La conclusion du propos est,
DE LA LANGUE FliAHÇOISE. 29
qu'il estime la langue Latine , non seulement n'estre pauvre, comme les Romains eslimoient lors, mais encore eslre plus riche que la Grecque. Quel ornement, dit-il, d'oraison copieuse, ou élégante , a défaille, je diray à nous, ou aux bons orateurs, ou aux poètes , depuis qu'ils ont eu quelqu'un qu'ils peussent imiter ? Je ne veux pas donner si hault los à nostre langue , pour ce qu'elle n'a point encore ses Cicerons et Virgiles, mais j'ose bien asseurer que si les sçavans hommes de nostre nation la daignoient autant estimer , que les Romains faisoient la leur , elle pourroit quelquefois , et bien tost, se mettre au rang des plus fameuses. Il est temps de clorre ce pas à fin de toucher particulièrement les principaux points de l'amplification et ornement de nostre langue. En quoy, lecteur, ne t'esbahis, si je ne parle de l'orateur comme du poète. Car outre que les vertus de l'un sont pour la plus grande part communes à l'autre , je n'ignore point qu'Eslienne Dolet , homme de bon jugement en nostre vulgaire , a formé l'orateur François , que quelqu'un ( peut estre) ami de la mémoire de l'auteur et de la France , mettra de brief et fidèlement en lumière.