SUR JOACHIM DL' BELLAY. XL
sans trop d'injure dans le naufrage du passé. Ménage , son compatriote d'Anjou , parle , en une églogue , de
Bellay , ce pasteur crélernelle mémoire.
Colletet , dans son Art poétique imprimé , remarque que , de cette multitude d'anciens sonnets , il n'y a guère que ceux de Du Bellay qui aient Jorcé les temps . Sorel , Godeau , tiennent compte de sa gravité et de sa douceur. Boileau ne le lisait pas , mais Fontenelle Ta connu et extrait avec goût. Au xviii^ siècle , Marmontel l'a cité et loué ; les auteurs des annales poétiques , Sautreau de Marsy et Imbert , l'ont présenté au public avec faveur. En un mot, cette sorte de modestie qu'il a su garder dans les espérances et dans le talent , a été comprise et a obtenu grâce. Lorsque nous-mème nous eûmes, il y a quelques années, a nous occuper de lui , il nous a suffi a son égard de développer et de préciser les vestiges de bon renom qu'il avait laissés ; nous n'avons pas eu à le réhabiliter comme Ronsard. Mais ce nous a été aujourd'hui une tâche très douce pourtant , que de revenir en détail sur lui, et d'en parler plus longuement , plus coraplaisamment que personne n'avait fait encore. Bien des réflexions a demi philosophiques nous ont été , chemin faisant, suggérées. Les écoles poétiques passent vite; les grands poètes seuls demeurent ; les poètes qui n'ont été qu'agi'éables s'en vont. Il en est un peu de ce que nous appelons les beaux vers comme des beaux visages que nous avons vus dans notre jeunesse. D'autres viendront qui , à leiu- tour , en aimeront d'autres ; — et ils sont déjà venus.
Sainte-Beuve.
Tout éditeur d'une réimpression quelconque doit au public un compte exact et rigoureux de ses façons d'agir h l'égard de l'œuvre exploitée ; et moins que persoime , ici , en face de ce tribunal formé de souscripteurs et de compatriotes, l'Éditeur-Imprimeur du Poète Angevin essaierait de se soustraire k la responsabilité qui l'attend. Voici donc par avance une série de réponses aux interrogations que chacun est en droit de lui adresser.
D'abord comment ce lourd et cubique in- 18 de 1569, aux lignes entassées, aux marges plus étroites que les allées du jardin d'un avare, s'est-il déprimé sous sa main en un in -8.° de vingt feuilles h peine, aux pages interlignées, aux marges plus royales que l'avenue d'un château? — La raison en est simple : il s'agissait pour lui d'efifectuer aux dépens d'un ensemble toujours regrettable quelque chose d'accessible aux grands comme aux petits, sans quoi il eût donné son Joachim tel quel, s'en remettant pour ce
qui est de préférer ou de choisir à des sagacités supérieures à la sienne ; or l'œuvre en question a tant de choses charmantes, bien qu'inégalement réparties ça et là, il y a tant à se défier d'une idée, d'une image, sommeillant et cachée aux coins les plus inexplorés , que , n'était la IVotice qui complète à sa manière cette incomplète publication, il serait prêt à dire : — laissezlà mon volume , courez-vous en chercher ses aînés de trois siècles sur l'étalage du bouquiniste : ils ne sont ni très rares , ni absolument chers !
Maintenant de quelle manière et à l'aide de quel crible a-t-il accompli sa tâche déhcate ? — Tels morceaux, tels passages, tolérables peutêtre dans la reproduction du livre en son entier, au point de vue de l'art et des artistes, eussent blessé ici par l'évidence du choix des oreilles moins scrupuleuses que la sienne ; il a donc procédé en cette rare occurence par façon d'expurgata. — Pour le cas plus commun où l'art tout seul était en cause , il a interprété les sympathies du public dans un sens favorable aux prédilections du poëte , prédilections latentes et inavouées sans doute , si l'on met en rapport avec l'intention officielle , la réalisation littéraire des sujets. Poète par la couleur, par le
rythme et par la forme(ce qui équivaudrait bientôt à dire poète par la poésie), Du Bellay, sans le savoir , se souciait beaucoup moins des conquêtes de Henri ou des querelles du pape que d'un cygne qui se lamente, que d'une feuille qui tournoie, ou de ce qui peut survivre en ondulations sonores des prières d'un Vanneur aux Yents. D'ailleurs sous l'impression de Malherbe menaçant , l'Editeur a cru devoir insister avec tendresse sur toutes les qualités que ce génie malheureux avait pour mission d'exterminer de notre langue, la rêverie, le caprice, la spontanéité. Assez d'autres viendraient à la remorque de celui-là, sérieux, alexandrins, symétriques aussi , l'un par l'autre enrichis de restrictions successives. Honorer le contraire , c'est ce qu'il a voulu , et pour ne point rejeter une comparaison qui surgit du spectacle de l'architecture à cette époque , il a tant qu'il a pu fait prédominer l'ogive sur le cintre , et la corniche gothique sur le chapiteau corynlhien.
Ceux qui lui reprocheraient comme une superstition sa fidélité à l'orthographe anciennel retireraient par-là même toute leur adhésion aii principe exposé tout-à-l'heure. Point de fond | qui n'agisse avec une imprescriptible vertu sur / les extrémités les plus lointaines de la forme. \
Loin d'éclaircir le sens des écrivains réédités, l'orthographe d'un autre âge, en le rajeunissant, le décompose et le dénature ; de même qu'à substituer une ponctuation abstraite à celle-là plus remuante et plus accidentée d'alors, on sacrifie les plans en refoulant les incises dans le cadre de la phrase d'où elle saillissaient avec bonheur. Toutefois il avoue bien n'avoir réussi qu'à demi dans ses pieux efforts de palingénésie typographique. Pour concilier d'abord avec elle-même , puis entre elles , les éditions diverses qu'il lui a été donné de consulter , pour formuler un type général et constant, du milieu de celte fermentation d'une langue insurgée , le loisir et le savoir lui ont failli concurremment. Avec une modestie et une humilité qui déguise mal son amour-propre , il tient à dénoncer le premier à ses lecteurs maintes contradictions dont il leur sera profitable de se rendre un compte exact et détaillé. 0 art devenu métier ! ô fils dégénérés des Elzevir et des Etienne !..
Du moins qu'il ne se montre ni ingrat ni improbe en se laissant investir des mérites d'autrui. Il doit à l'officieuse intervention de M. Blordier les notes biographiques et littéraires qui servent comme de clef aux allusions de notre auteur.
M. Mordret a prêté avec d'autant plus de grâce le portrait d'après lequel sera publiée la gravure , que l'idée de cette réproduction émane exclusivement de lui.
Quant au sculpteur illustre dont il s'est assuré le crayon, il y a long- temps qu'à cet égard la mesure de sa reconnaissance est comblée.
M. Sainte-Beuve n'a point, ainsi qu'il s'obstine à le dire , été convié par l'Editeur ci la INotice qui précède. Le convié , c'est celui-ci. Piétablissons les termes , sa loyauté l'exige : la JNotice fut la cause et l'édition l'effet.
Hélas ! il doit encore une mention cordiale aux trente concitoyens qui, dans cette époque de vie pour tout ce qui n'est pas l'art, ont senti battre leur cœur au nom d'un poète !