‹ Œuvres choisiesChapitre 24 sur 35 · MOT A TOT SALUT · texte numérisé non relu

MOT A TOT SALUT

Quant à ce que tes vers frissonnent de froidure, Que tes labeurs sont vains, et que pour ta pasture A grand' peine tu as un morceau de gros pain, Voire de pain moisi, pour appaiser ta faim : Que ton vuyde estomac abboye, et ta gencive Demoiu-e sans mascher le plus souvent oysive : Comme si le jeusner exprès te fust enjoint Par les Juifs retaillez : que tu es mal en poinct, Mal vestu, mal couché : Amy, ne pren la peine De faire desonnais ceste complainte vaine.

(') Adrien Tiirnèbe , d'origine écossaise ,run des pins iîluslres prcfcsseiirs (le la renaissance, né en ISl-, à Andely , mort à Paris eu 1585. Il fut le maître d'Henri Etienne.

POliSIES .

Tu sçals faire des vers, mais tu n'as le sçavoir De pouvoir par Ion chant les hommes décevoir. Car le Dieu Apollon avec le Dieu Mercure S'assemble, ou autrement de ses vers on n'a cure. Mercure par finesse et par enchantement Dedans les cœurs humains glisse secrettement : Il glisse dans les cœurs, il trompe la personne. Et d'un parler flatteiur les âmes empoisoime ; Avecq tel truchement peut le Dieu Delien, Possible quelque chose, autrement ne peut rien.

Celuy qui de Mercure a la science apprise. En Cygne d'Apollon bien souvent se déguise : Encore que le bray d'un asne, ou la chanson D'une importune rane ait beaucoup plus doux son .

Veux-tu que je te monstre un gentil artifice Pour te faire valoir ? pousse-toy par service : Par art Mercurien trompe les plus rusez, Et pren à tels appas les hommes abusez . Tu feras ton proufit, et bravement en poinct, De froid, comme tu fais, lu ue trembleras point.

Premier, comme mi marchand, qui par le navigage S'en va cercher bien loing quelque estrange rivage, A fin de trafiquer et argent amasser, Tu dois voir l'Italie et les Alpes passer : Car c'est de la que vient la fine marchandise Qu'en béant on admire, et que si hault on prise. Si le rusé marchand est menteur asseuré. Et s'il sçait pallier d'un fard bien coloré

Mille bourdes qu'il a en France rapportées, Assez poiu" en charger cjualre grandes chartées : S'il sçait, parlant de Rome, un chacun estomier, Si du nom de Pavie il fait tout resonner, Si des Vénitiens, que la mer environne, Si des champs de la Fouille il discourt et raisonne, Si vauteur il sçait bien son art autlioriser. Louer les estrangers, les François mespriser, Si des lettres l'honneur a luy seul il reserve, Et dédaigne en crachant la Françoise JVIinerve :

Il te fault dextrement ces ruses imiter ; Le sçavoir sans cela ne te peut proufiter. Si le sçavoir te faidt, et tu entens ces ruses. Tu jouiras vainqueur de la palme des Muses ; Ne pense toutefois , pour un peu t'estranger De ces bavardes Sœurs, que tu sois en danger De perdre tant soit peu : tu n'y auras dommage, Car aux Muses souvent proufite un long voyage. Tu en rapporteras d'un grand clerc le renom, Et de sage et sçavant mériteras le nom : Mais si tu veux icy te morfondre à l'estude. Chacun t'estimera fol, ignorant et rude.

Doncques en Italie il te convient cercher La source Cabahne et le double rocher, Et l'arbre qui le front des Poètes homiore. Mais retien ce précepte en ta mémoire encore : C'est que tu pourras bien François partir d'icy. Mais tu retourneras Italien aussi

De gestes et d'habits, de port et de langage :

Bref d'un Italien tu auras le pelage,

A fin qn'enD'e les tiens admii-able tu sois.

Ce sont les vrays appas poiu* prendre nos François.

Lors ta Muse sera de celuy-là prisée.

Auquel auparavant tu servois de risée.

Il sera bon aussi de te faire ad^'0uer

De quelque Cardinal, ou te faire louer .

Par quelque homme sçavant, à fin que tes louanges

Volent par ce moyen par les bouches estranges.

Mais il faut que le livre, où ton nom sera mis,

Tu donnes ça et la à tes doctes amis.

Ainsi t'exempteras du rude populaire,

Ainsi ton nom partout illustre pourras faire.

Car c'est un jeu certain et quiconque l'a sçeu.

Jamais a ce jeu là ne s'est trouvé deçeu.

Siu: tout courtise ceux auxquels la comt venteuse

Donne d'homme sçavant la louange menteuse :

Qui au bout d'une table au disner des Seigneurs

Déplient tout cela, dont furent enseigneûrs

Les Grecs et les Latins : qui de faulses merveilles

Emplissent, ignorans, les plus grandes oreilles :

Et abusent celuy qui par nom de sçavant

Désire, ambitieux, se pousser en avant.

Ces gentils reciteurs te loueront a la table.

Non comme au tems passé, aux horloges de sable :

Ils ne dédaigneront avecq toy pratiquer,

Et avecques tes vers les leurs communiquer ,

Puis que tu as le goust et l'air de l'Italie. Mais rend leur la pareille, et fay que. tu n'oublie' De les contre-louer : aussi, quant à ce poinct, Le tesmoing mutuel ne se reproche point : D'en user autrement, ce seroit conscience.

Sur tout je te conseille apprendre la science

De te faire cognoistre aux Dames de la court,

Qui ont bruit de sçavoir, c'est le chemin plus court

Car si tu es un coup aux Dames aggreal^le,

Tu seras tout soudain aux plus grands admirable.

Par art il te convient a ce poinct parvenir,

Par art semblablement t'y fault entretenir.

Il te fault quelques fois, soit en vers, soit en prose,

Escrire finement quelque petite chose

Qui sente son Virgile et Ciceron aussi.

Car si tu as des mots tant seulement soucy ,

Tu seras bien gi'ossier et lourdaut, ce me semble,

Si par art tu ne peux en accoupler ensenJjle

Quelque peu : car icy par mi petit chef-d'œuvre

Assez d'un Courtisan le scavoir se descœuvre.

Je ne veux toutefois qu'on le fasse imprimer : Car ce qui est commun se fait desestimer. Et la perfection de l'art est de ne faire , Ains monstrer dédaigner ce que fait le vulgaire. Mesme ce qui sera des autres imprimé, A fin que tu en sois plus scavant estimé, 11 le le fault blasmer ; mais il te fault eslire Des loueurs a propos pour tes ouvrages lire.

Et n'en fault pas beaucoup. Avecq telles faveurs Recite hardiment aux Dames et Seigneurs : Tu seras sçavant homme, et les grands personnages Te feront des presens, et seras a leurs gages. Mais si tu veux au jour quelque chose éventer, Il fault premièrement la fortune tenter, Sans y mettre ton nom, de peur du vitupère Qu'un enfant abortif porte au nom de son père. Car en celant ton nom , d'im chacun tu peux bien Sonder le jugement, sans qu'il te couste rien : D'autant que tels escripts vaguent sans cognoissance, Ainsi qu'enfans trouvez, publiques de naissance. Mais ne fault pas aussi, si tu les vois louer, Maistie, père et autheur, pour tiens les advouer.

Le plus seur toutefois seroit en tout se taire : Et c'est un beau mestier, et fort facile a faire. Le faisant dextrement. Fay courir qu'entiepris Tu as quelque poème et œuvre de hault pris ; ( * ) Tout soudain tu seras monstre parmy la ville, Et seras estimé de la tourbe civile.

Un vieux ruzé de court naguieres se vantoit, Que de la republique un discours il traictoit :

(*) n s'agit ici de Paschal, auteur fort décrié par Lacroix du Maine, et dont Duverdier a fait l'éloge , tout en remarquant qu'il se disait auteur de livres non encore couiraencés. Il habita Rome, attaché au cardinal d'Armagnac; c'est ù quoi Du Bellay fait allusion dans les vers précédents :

Il sera bon aussi de te faire advouer

De quelque cardinal.

Paschal a composé néanmoins des vers , des discours et une vie de Ifrnri ii.

■\ I 0 POLSIES .

Soudain il eulle bruit d'avoir épuisé Rome Et le sçavoir de Grèce, et qu'un si sçavant Itoimue Que luy ne se trouvoit. Par la il se poussa, Et aux plus haults honneurs du palais s'avança, Ayant mouché les Roys avec telle pratique, Et si n'avoit rien fait touchant la republique. Toutefois ce pendant qu'il a esté vivant. Il a nourry ce bruit qui le meit en avant, Jusqu'à tant que la mort sa ruse eut descouverte : Car on ne trouva rien en son estude ouverte ; Ains par la seule mort au jour fut révélé Le fard dont il s'estoit si longuement celé.

Quelque autre dit avoir entrepris im ouvrage

Des plus illustres noms qu'on lise de nostre aage,

Et ja douze ou quinze ans nous déçoit par cest art ;

Mais il accomplira sa promesse plus tard

Que l'an du jugement. Toutefois par sa ruse

Des plus ambitieux l'espérance il abuse ;

Car ceux-fa qui sont plus de la gloire envieux,

Le flattent a l'envy, et taschent curieux

De gaigner quelque place en ce tant docte livre,

Qui peut a tout jamais leur beau nom faire vivre.

Ce trompeur, par son art, très riche s'est rendu,

Et son silence aux Roys chèrement a vendu.

Noyant en l'eau d'oubly les beaux noms dont la gloire

Seroit, sans ses escripts, d'éternelle mémoire.

Car les Parthes menteurs, faulx, il sunnontera.

Et nul ( comme il promet ) n'immortalisera :

Mais il peindra le nez a tous ; et pom" sa peine

De les avoir trompez d'une espérance vaine,

POKSIES.

Dessus un cheval blanc ses monstres il fera Par la ville, et du Roy aux gages il sera.

C'est un gentil appas pour les oyseaux altraire, Ce c[ue d'un autre dit le commun populaire, Qui par les cabarets tout exprès delaissoit Quatre lignes d'un livre, et outre ne passoit, Avec un tiltre au front, qui se domioit la gloire D'estre le livre quart de la Françoise histoire. Qui doncqnes, je te pry, niera que celuy-cy Ne soit des plus heureux sans se donner soucy ? Qui quatre livres peut de quatre lignes faire. Qui du doigt pour cela est monstre du vulgaire, Qui pom' cela de France est dit riiistorien. Et auquel pour cela on fait beaucoup de bien.

J'ay, fils d'im laboureur, discouru brevement Tout ce fascheux propos, moy qui ay bravement Délaissé les rasteaux, pour m'attacher aux Muses : Tu pourras par usage apprendre d'autres ruses. Or adieu, pense en moy : et, pour attraper l'heur, Suy Mercure, qui est le plus fin ovseleur.

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