HYMNE DE SA»TÉ
AU SEIGNEUR BOBERT DE LA HATEa
Ja tes languissantes veines
Estoient pleines D'un feu violent et fort , Ja les pallissantes fièvres
Sur tes lèvres Avoient imprimé la mort :
Ja te conduisoit la Parque
Vers la barque De l'horrible Nautonnier, Et ja ton ame craintive
Sur la rive Luy presentoit son denier :
Quand le Dieu, que Cyiithe adore,
Qui t'honnore De son présent le plus beau , Retint le cours de ta fuyte,
Ja conduicte Dessus le bord du tombeau.
O combien ceste main palle,
Main fatale, Que ja blesme tu suyvois Tioubla les bandes compaignes
Des montaignes, Des fontaines et des bois.
Elle avoit, la sacrilège,
Leur collège Violé cruellement, Saccageant le double feste,
Qui leur teste Ombrage éternellement.
Le laurier aux tresses vives
Sur leurs rives Penchoit demi-sec en bas , Et la chevaline source
De sa course Avoit arresté les pas :
N'oyant plus la voix sacrée
Qui agrée Aux bois qui sont toujours verds, Et la nombreuse cadance
De la danse Qui Tanimoit souhs tes vers.
Mais le médecin de Dele, Ce fidèle
-I -1 4 POÉSIES j
Garde des espris sacrez Alors ne niist en arrière
La prière De tant de justes regrez :
Ains du jus d'une racine
Medicine Te rappellant d'Acheron, Siu" loy fit la preuve encore
Qui décore Le disciple de Chyron.
Heureuse soit la recepte.
Dieu prophète,
Qui fit revoir nostre jour
A celuy qui plus hault prise Ce qui brise
Les portes du noir séjour.
N'est-ce pas luy qui les traces
De tes grâces Si divinement condiiict, Qu'ores ta suyte compaignc
Ne desdaigne Des procez l'enroué bruit ?
N'est-il pas de celle bande, Qui conunande
Sur les eaux et sur les bois :
Luy qui mille expériences Des sciences
Joinct aux vénérables loix ?
Sus doncq, pucelles Dryades,
Sus Naiades, Sortez de vostre prison :
Dansez, troppes forestières,
Vous rivières, Soimez ceste guerison.
O Santé, saincte Déesse,
O Princesse Nourricière des humains, O la plus belle peincture.
Que Nature Fit oncq de ses doctes mains !
C'est toy qui fais que tout rie,
La prairie Te doit son verd ornement :
C'est toy qui nourris les plantes
Où tu entes Ta force divinement.
De tes sainctes mains divines
Les racines Prennent leurs effects divers, Tu es la céleste flamme,
Tu es l'ame Infiise au grand univers.
Sans toy, tout l'honneur qui dore De l'Aurore
Les rivages emperlez, Sans toy, de la gardienne
Paphienne Les plaisirs emmiellez :
Le tableau, l'encre et le cuyvre.
Qui font vivre L'ouvrier après son trespas, La musique et les viandes
Plus friandes Sans toy, ne nous plairoient pas.
Où tu es, la maladie
Enlaydie, Le soing, qui nous ronge et mord, Le chagrin et la vieillesse,
La foiblesse, Et le germain de la mort :
Lk (dy-je) , ô des Dieux la fille,
La famille D'enfer ne séjourne poinct :
Mais le plaisir y habite.
Mais la suyte Du Dieu qui les cœurs nous poingt.
Que n'ose l'humaine race?
Nostre audace Ne permet que Jupiter Les traicts foudroyans retire,
Que son ire Faict justement despiter.
De Japjiet le fier lignage,
Tesmoignage De nos faicts ambitieux, Osa par une finesse
Larronnesse Robber la flamme des cieux .
Lors les vertus, qui s'ailerent,
S'envolèrent, Et la mort, qui lentement Hastoit sa boyteuse suyte,
Nostre fu}'te Tallonna premièrement.
Lors les fièvres incognues
Sont venues.
Et les malheureux mortels, Qui d'elles s'espouvanterent,
Inventèrent Premièrement les autels .
Pour te rappeller, ô Saincte,
Qui contraincle De t'en revoler soudain, Viens reguerir nostre peine
Que r'ameine Des Dieux le juste desdain.
Quel vers doncques, ou quel hymne Sera digne
De célébrer tes bienfaicts ?
Voire celuy mesme encores,
Celuy qu'ores O Déesse ! tu nous fais.
Qu'on dresse un autel de terre ^
Qu'on l'enserre De lyerre et de lauriers verds.
Qu'on y face une ceinture
De verdure, Qu'on y grave mille vers.
Ce jour me soit tousjours feste.
Que ma teste On entourne , car je veulx , Pour ta santé redonnée,
Geste année M'acquitter de mille vœux.
Celle tant doulce lumière
Qui première Destourna ton jour fatal, Autant, amy, me soit-elle
Solennelle Que mon propre jour natal.
Courage, amis, je vous prie
Que l'on rie ; Soient tous regrets endormis, Puis que le fils de Latonne
Nous redomic L'ornement de nos amis.
POÉSIES. I iî)
Amy, l'amy des Carites,
Tu mérites D'estre sainctement chanté :
Sus doncq, chacun vienne dire
Sur sa lyre Un bel h\Tnne de santé.
Pour la première j'appelle
La plus belle Du mont doublement poinctu , Ta sœiu' des Grâces chérie
Qui marie Le scavoir a la vertu.
lo, Nymphe de la Haye,
Que l'on paye Ses vœux au Dieu gardien, Ton frère ne te demande
Pour offrande, Fors un bel hymne Chrestien .
Perdriel, et toy encore,
Que j'honnore, O l'honneur Orleannois !
Vien, Audeberd ( * ), et accorde
Sur ta corde Cest ornement Champenois ;
(') Audebert ( Germain ), premier élu de l'élection d'Orléans , savant ju» risconsulte , mort en lo98.
Et toy, dont la docte veine
Nous r'ameine Le théâtre Athénien, Ornant de ta doidce ryme
La victime Du prince Mycénien,
Sybilet, je te supphe,
Qu'on n'oidihe Les vœux que l'on a promis J Le Philien ( * ) nous commande
Que l'on rende Tel devoir h ses amis.
Ces petis vers, cpie je joue,
Je les voue A la seconde moitié Qui tient ma sen e pensée
Enlacée D'une immoTtelle amitié.
O la moitié de ma vie î
Quelle envie J'ay d'escouter celle voix , Voix, dont les sainctes merveilles
Mes oreilles Ont ravy cent mille fois.
(") Surnom cl'Ajiollon^
Lors de ta santé première
La lumière Te rendra tel a mes yeux Qu'tme sereine journée
Retournée Apres un temps pluvieux :
Tel que l'escailleuse roue,
Dont se joue Le serpent, qui s'est faict beau, Reprenant nouvelle force
Soubs l'escorce D'une plus luysante peau :
Tel, comme la fleur mouillée
Despouillée De son lustre plus vermeil, Repeingt la première grâce
De sa face Aux rays du nouveau soleil.
Alors ta lyre dorée
Adoi'ée Et des hommes et des Dieux, Me dira l'horreur qui couche
A la bouche Du grand manoir Stygieux.
Tu me descriras la rive Où arrive
La grand' troppe des espris, Ce pendant je t'appareille
La merveille De mon Sixième (*) entrepris.
La tu reliras la tourbe
Qui se courbe SoidDs le sceptre Gnossien (**), Et l'autre mieux fortunée
Destinée Au séjour Elysien :
Où le Harpeur de Rhodope
Et sa troppe Font soubs les bois verdelets, Ou dessus les rives molles
Leurs caroles( *** ), Ou par les prés nouvelets.
De ceste bande sacrée
Est Ascrée ( **** J^ Lyne et le Meonien, Et Pindare et Sthesicliore,
Et encore Tout le chœur Aonien.
Une autre bande Romaine S'y promeine
(') Le sixième livre de l'Enéide, qui contient la dcscriiUiou des enfers, et que Du Bellay traduisait en ce moment.
(**) Le sceptre de Mines, roi de Crète, où était Gnosse, d'où Gnossieu. (•**) Caroles , danses, de Chorea.{ Dict. de Trc'voux.)} (••'•) ancrée, Hésiode , né à Ascra.
rOESiEs.
Par les destours plus secrez.
La est ta place étemelle
Près de celle De CatiUe aux vers sucrez.
Pendant, avant que ta vie
Soit ravie D'ime plus forte langueur, Qu'on s'esjouisse, qu'on chante,
Qu'on enchante Tout ce qui ronge le cœur .
Ja-ja la Parque félonne
Nous talonne, Et Minos n'a point appris D'ouir les plainctes des hommes,
Quand nous sommes Au rang des pâlies esprits .
Styx, qui d'ime courbe trace
Les embrasse, Leur empesche le retom, Cernant l'horreur du bas monde
De son onde Par trois fois d'un triple tour.
Mais si l'homme peut revivre
Par le livre, Ton image n'ira pas Au rang de ces pauvres nues
Incognues, Qui se lamentent là bas.