‹ Œuvres choisiesChapitre 34 sur 35 · HYMNE DE LA SURDITÉ · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA SURDITÉ

A Pi DE RONSARD, VANDOBSOTS*

Je ne suis pas, Ronsard, si pauvre de raison, De vouloir faire à toy de moy comparaison, A toy, qui ne seroit un moindre sacrilège, Qu'aux Muses comparer des pies le collège, A JVIinerve Arachné, Marsye au Delien, Ou à nostre grand Prince un prince Italien .

Bien ay-je, comme toy, suivy des mon enfance Ce qui m'a plus acquis d'honnevu' que de chevance, Geste saincte fureur qui, pour suyvre tes pas, M'a tousjours tenu loing du populaire bas, Loing de l'ambition et loing de Tavarice, Et loing d'oisiveté, des vices la nourrice, Aussi peu familière aux soldats de Pallas Comme elle est domestique aux prestres et prélats

Au reste, quoy que ceux qui trop me favorisent, Au pair de tes chansons les miennes autorisent,

Disant, comme lu sçais, pour me mettre en avant,

Que l'im est plus facile et l'autre plus sçavant,

Si ma facilité semble avoir quelque grâce,

Si ne suis-je pourtant enflé de telle audace

De la contre-peser avecq ta gravité,

Qui sçais à la doulceur mesler l'utilité.

Tout ce que j'ay de bon, tout ce qu'en moy je prise,

C'est d'estre comme toy, sans fraude et sans feintise,

D'estrebon compaignon, d'estre a la bonne foy,

Et d'estre, mon Ronsard, demy sourd, comme toy,

Demy soiu"d, ô quel heur ! plust au bon Dieu que j'eusse

Ce bonheur si entier, que du tout je le feusse.

Je ne suis pas de ceux qui d'un vers triomphant Déguisent une mouche en forme d'elephant, Et qui de leurs cerveaux touchent a toute reste, Pour louer la folie ou poiu' louer la peste : Mais sans changer la blanche a la noire couleur, Et soubs nom de plaisir déguiser la douleur , Je diray qu'estre sourd (k qui la différence Sçait du bien et du mal) n'est mal qu'en apparence.

Nature aux animaulx a cinq sens ordonnez, Le gouster, le toucher, l'œil, l'oreille et le nez. Sans lesquels nostre corps seroit un corps de marbre, Une roche, une souche ou le tronc d'un vieil arbre. Je laisse a discourir au jugement commun L'usage et différence et vertu d'un chacun, Lesquels pour présider en la part plus insigne, Sont (le plus grand service et qualité plus digne ;

Comme l'œil, le sentir et ce nerf simieux,

Qiii par le labyrintli' d'un chemin tortueux

Le son de l'air frappé conduit en la partie,

Qui discourt sur cela/dont elle est avertie :

Le pertuis de l'ou3'^e et les trois petis os,

Qui sont a cest effect en nos tempes enclos :

De fjuel sage artifice et nécessaire usage

La nature a basty ce petit cartilage,

Qui de l'oreille estant le fidèle portier,

Droit sur le petit trou du caverneux sentier

Bat éternellement, si d'une humeur espesse,

Qui pour sa grand' froideur resouldre ne se laisse,

Son bat continuel ne se treuve arresté,

D'où vient ce fascheux mal , qu'on nomme Surdité

Fascheux a l'ignorant, qui ne se fortifie

Des divines raisons de la philosophie.

Je ne veulx estre icy de la secte de ceux Qui disent n'estre mal, tant soit-il angoisseux, Fors celuy dont nostre ame est atteincte et saisie, Et que tout autre mal n'est que par fantaisie. Combien que le né sourd est par tel vice exclus Du sens, qu'on dit acquis, ne s'en fasche non plus (Comme l'on peut juger) que d'estre né sans ailes. Ou n'egaller au cours les bestes plus isnelles, En force les taureaux, les poissons au nager, Ou de ne se pouvoir, comme un démon, changer D'autant que le regret vient de la cognoissance Du bien duquel on a perdu la jouissance. Et qu'on ne doit aucun estimer malheureux Pour ne jouir du bien dont il n'est désireux,

Non plus qu'est un cheval ou autre beste telle Pour n'avoir comme nous la raison naturelle.

Si est-ce toutefois que pour l'homme, estre né Un animal docile, auquel est ordonné Contre le naturel de chacmie autre beste, D'eslever, plus divin, aux estoiles la teste, Si, par estre né sourd, il ne peut concevoir Rien plus hault que cela que ses yeux peuvent voir, Sans cognoistre celuy qui homme l'a faict naistre, Malheureux je l'estime, or' qui ne le pense estre : Aussi bien que l'on dit (et nous tenons ce poinct) N'estre plus grand malheur que cil de n'estre poinct.

Mais cestuy là, Ronsard, qui n'est sourd de nature, Ains l'est par accident, s'il a par nourriture Quelque sçavoir acquis, c'est un sourd animal. Privé d'un peu de bien et de beaucoup de mal , Car tout le bien qu'on peut recevoir par l'oreille Procède ou d'un doulx son, qui nostre esprit reveille, Ou d'un plaisant propos, dont nostre entendement Reçoit en l'escoutant quelque contentement.

Or' celuy qui est sourd, si tel default luy nie Le plaisir qui provient d'une doulce harmonie. Aussi est-il privé de sentir mainte fois L'ennuy d'mi faulx accord, une mauvaise voix. Un fascheux instrument, un bruit, une tempeste. Une cloche, ime forge, un rompement de teste, Le bruit d'une charrette et la doulce chanson D'un asne qui se plaingt en effroyable son.

Et s'il ne peut goiister le plaisir delectaïîle Qu'on a d'un bon propos qui se tient a la table, Aussi n'est-il subject a l'importun caquet D'iui indocte prescheur ou d'un fascheux parquet : Au babil d'une femme, au long prosne d'un prestre, Au gronder d'mi vallet, aux injures d'un maistre, Au causer d'un bouffon, aux broquars d'une court, Qui font cent fois le jour désirer d'estre sourd.

Mais il est mal venu entre les damoiselles : O bien heureux celuy qui n'a que faire d'elles, Ny de leur entretien ! car si de leurs bons mots Il n'est participant par faulte de propos, Il ne s'estonne aussi et ne se mord la langue. Rougissant d'avoir faict quelque sotte harangue.

Mais il est soupçonneux , et tousjours dans son cœur Se faict croire qu'il sert d'argument au mocqueur : Il ne le doit penser, s'il se pense habile homme, Ains pour tel qu'il se croit doit croire qu'on le nomme.

Mais il n'est appelle au conseil des Seigneurs : O que cher bien souvent s'achettent tels honnems De ceux qui tels secrets dans leurs oreilles portent, Quand par légèreté de la bouche ils leur sortent !

Mais il est taciturne : ô bien heureux celuy, A qui le trop parler ne porte poinct d'ennuy. Et qui a liberté de se taire a son aise, Sans que son long silence h personne déplaise !

Le parler toutefois entretient les amis

Et nous est de nature h cest effect permis :

Et ne peut-on pas bien a ses amis escrire,

Voire mieux h propos, ce qu'on ne leur peut dire?

Si est-ce im grand plaisir, dira quelque causeur, D'entendre les discours de quelque beau disem- : Mais il est liop plus grand de voir quelque beau livre Où lors que nostre esprit , du corps franc et délivre, Voyage hors de nous et nous fait voir sans yeux Les causes de nature et les secrets des cieux : Pour auxquels pénétrer un philosophe sage Voulut perdre des yeux le nécessaire usage. Pour ne voir rien qui pust son cerveau départir : Et qui plus que le bruit peut l'esprit divertir ?

La Surdité, Ronsard, seule t'a faict retraire

Des plaisirs de la court et du bas popiUaire,

Pour suyvre par un trac encores non battu

Ce pénible sentier qui meine a la vertu.

Elle seule a tissu l'immortelle couronne

Du myrthe Paphien, qui ton chef environne :

Tu luy dois ton laurier , et la France luy doit

Qu'elle peut désormais se vanter a bon droit

D'rm Horace et Pindare et d'un Homère encore,

S'elle voit ton Françus, ton Françus qu'elle adore

Pour ton nom seulement et le bruit qui en court :

Dois-tu doncques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd ?

O que tu es heureux, quand le long d'une rive, Ou bien loing dans un bois a la perruque vive

Tu vas, un livre au poing, méditant les doulx sons Dont tu sçais animer tes divines chansons, Sans que l'aLoy d'un chien ou le cry d'une heste, Ou le bruit d'un torrent t'elourdisse la teste. Quand ce doulx aiguillon si doulcement te poingt, Je croy qu'alors, Ronsard; tu ne souhaites poinct Ny le chant d'un oyseau, ny l'eau d'une montaigne. Ayant avecques toy la Surdité compaignp# Qui fait faire silence et garde que le bruit Ne te vienne empescher de ton ayse le fruict.

Mais est-il hannonie en ce monde pareille

A celle qui se fait du tintin de l'oreille ,

Lors qu'il nous semble ouir, non l'horreur d'un torrent,

Ains le son argentin d'un ruisseau murmurant,

Ou celuy d'un bassin, quand celuy qui l'escoute

S'endort au bruit de l'eau qui tombe goutte a goutte ?

On dit qu'il n'est accord, tant soit mélodieux, Lequel puisse egaller la musique des cieux, Qui ne se laisse ouir en ces te terre basse, D'autant que le fardeau de ceste lourde masse Hebete nos espris, qui par la Surdité Sont faicts participans de la divinité.

Regarde doncq, Ronsard, s'il y a mélodie

Si doulce que le bruit d'une oreille essourdie,

Et si la Surdité par un double bienfaict.

Ne recompense pas le mal qu'elle nous fait.

En quoy mesme les Dieux, Déesse, elle ressemble.

Qui nous versent l'amer et le doulx tout ensemble.

O que j'ay de regret en la doulce saison

Que je soûl ois régner paisible en ma maison,

Si sourd que trois marteaux, tombant sur une masse

De fer etincelant, n'eussent rompu la glace

Qui me bouchoit l'ouye, heureux s'il en feut oncq :

Las, feusse-je aussi sourd comme j'estois adoncq !

Le bruit de cent vallets, qui mes flancs environnent, Et qui soir et matin a mes oreilles tonnent. Le devoir de la court et l'entretien commun Dont il fault gouverner un fascheux importmi, Ne me fascheroit poinct : im créditeur moleste (Race de gens, Ronsard, plus a craindre que peste) Ne troubleroit aussi l'ayse de mon repos. Car, sourd, je n'entendrois ne luy ne ses propos.

Je n'orrois du Castel la fouldre et le tonnerre, Je n'entendrois le bruit de tant de gens de guerre, Et n'orrois dire mal de ce bon Père sainct ( * ), Dont ores sans raison toute Rome se plaingt, Blasmant sa cruauté, sa grande convoitise, Qui ne craint ( disent-ils) aux despens de l'Eglise Enrichir ses nepveux, et troubler sans propos De la Chrestienté le pid^lique repos.

Je n'orrois point blasmer la mauvaise conduicte De ceux qui tout le jour trainnent une grand' suite

(•) Le pape Paul m, qui occupait le Saiat-Siège pendant que Joachim était à Rome.

De braves courtisans, et pleins de vanité,

Voyant les ennemis autour de la cité,

Portent Mars en la bouche et la crainte dans l'ame :

Je n'orrois tout cela, et n'orrois donner blasme

A ceux qui nuict et jour dans leur chambre enfermez

Ayant à gouverner tant de soldats armez.

Font aux plus paliens perdre la patience,

Tant superbes ils sont et chiches d'audience.

Je n'entendrois le cry du peuple lamentant Qu'on voise sans propos ses maisons abbattant, Qu'on le laisse au danger d'un sac espouvantable, Et qu'on charge son dos d'un faix insupportable. O bien heureux celuy qui a receu des Dieux Le don de Surdité ! voire qui n'a poinct d'yeux, Pour ne voir et n'ouir en ce siècle où nous sommes Ce qui doit offenser et les Dieux et les hommes.

Je te salue, ô saincte et aime Surdité ! Qui pour tlirosne et palais de ta grand' majesté T'es cave, bien avant soubs une roche dure, Un antre tapissé de mousse et de verdure : Faisant d'un fort hallier son effroyable tour, Où les cheutes du Nil tempestent à l'entour.

La se voit le Silence assis k la main dextre, Le doigt dessus la lèvre : assise a la senestre Est la Mélancolie au sourcil enfoncé :

L'Estude, tenant l'œil sur le livre abbaissé. Se sied un peu plus bas : l'Ame imaginative. Les yeux levez au ciel, se tient contemplative

Debout devant ta face : et la dedans le rond

D'un grand miroir d'acier te fait voir jusqu'au fond

Tout ce qui est au ciel, sur la terre et soubs l'onde,

Et ce qui est caché soubs la terre profonde :

Le grave Jugement dort dessus ton giron,

Et les Discours ailez volent a l'environ.

Doncq, ô grand' Surdité, nourrice de sagesse , Nourrice de raison, je te supply. Déesse, Pour le loyer d'avoir ton mérite vanté, Et d'avoir à ton los ce cantique chanté, De m'estre favorable : et si quelqu'im enrage De vouloir par envie a ton nom faire oultrage, Qu'il puisse un jour sentir ta giande deité. Pour sçavoir, comme moy, que c'est de Surdité.

EPIGRAMHË PASTORAL.

Un berger, un chevrier et un bouvier, venus

De Sicile, de Thebe et de Smyrne : cognus

Des prez et des costeaux et des loges champestres.

Des brebis, des chevreaux, des bœufs: les meilleurs maistres

Du flageol, du rebec et du cornet retors,

Moutons, chèvres et bœufs gardoient dessus les bords

D'Arethuse, d'Ismene et du Plir^^gien Xanthe.

L'un le hurt, l'un les jeux, le tiers les combats chante

Des béliers bien cornus, des folastres chevreaux,

Des taureaux mugissant : l'honneur des pastoiueaux.

Des chevriers, des bouviers : aussi sur tous les prise

Pales, le Dieu chevrier et le pasteur d'Araphrise,

D'un chappelet de fleurs couronnant le premier,

D'une branche de pin le second, le dernier

D'un tortis de lauriers. Mais Perot l'outrepasse,

Ce berger, ce chevrier et ce bouvier siupasse

D'autant que les moutons, les boucs et les taureaux,

Les aigneaux, les chevreaux et les jeunes bouveaux :

Ou qiie les bleds, les raons et les maisons royales Les herbes, les costeaux, les cases pastorales : Tant Perot fliiste bien, fredonne et sonne icy Du flageol, du rebec et du cornet aussi, Son Chariot, son Annot, son Henriot : les maistres Des prés et des costeaux et des loges champestres.

A J. ANT. DE BAIF.

Bravime esprit, sur tous excellentime, Qui mesprisant ces vanimes aboys, As entoiuié d'une haultime voix, De sçavantieurs la trompe bruyantime :

De tes doulx vers le style coulantime, Tant estimé par les doctieurs François, Justimement ordonne que tu sois, Pour ton scavoir, à tous reverandime.

Nul mieux que toy, gentillime Poète, Heur que cliacim grandimement souhaite, Façonne im vers doulcimement naif :

Et nul de toy hardieurement en France Va dechassant l'indoctime ignorance, Docte doctieur et doctiine Baif.

EPITAPHE DE l'ABBÉ BONNET.

Cy gist Bonnet, qui tout sçavoit , Bonnet qui la pratique avoit De tous les secrets de nature, Dont il parloit a Tadventure, Car il eut si subtil esprit , Qu'oncq il n'en leut im seul escripl

Bonnet ne leut oncq en sa vie Un seul mot de philosophie, Et si en sçavoit, ce dit-on, Plus qu'Aristote ny Platon.

Bonnet fut un docteur sans tiltre , Sans loy, paragraphe et chapitre, Bonnet avoit Jeu tous auteurs, Fors poètes et orateiu-s.

D'histoires et mathématiques, Et telles sciences antiques , Il s'en mocquoit : au demeurant De rien il n'esloit ignorant.

Mais sa science principale Estoit une occulte caballe, Qui n'avoit rien de deffendu , Car on n'y eust rien entendu .

Bonnet entendoit la magie Aussi bien que l'astrologie :

Bonnet le futur predisoit Et de tous présages faisoit, Sur mutations de provinces, Sur guerres et sur morts de Princes Mais il n'eut oncques le sçavoir De pouvoir la sienne prévoir.

Bonnet sceut la langue Hebraique Aussi bien que la Caldaique, Mais en Latin le bon abbé N'y entendoit ny A, ny B.

Bonnet avoit mis en usage Un barragouin de langage Entremeslé d ' Italien , De François et Savoysien.

Bonnet fut de l'Académie De ceux qui soufflent l'alchcmie , Et avoit soufflé tout son bien, Pour multiplier tout en rien.

Bonnet sçavoit donner au verre La couleur d'une belle pierre :

Bonnet sçavoit un grand thresor, Boimet sçavoit un fleuve d'or,

Et avoit trouvé des minières De metaulx de toutes manières.

Bonnet avoit deux pleins tonneaux De bagues, de pierres, d'anneaux, D'or en masse, et parloit sans cesse De ses biens et de sa richesse.

Bonnet estoit de tous mestiers.

Bonnet frequentoit les moustiers.

Et tousjours barbotoit des lèvres.

Bonnet sçavoit guérir des fiebvres Par billets au col attachez :

Bonnet detestoit les péchez, Mais en procès et playdoirie C'estoit une di'oitte Furie.

Bonnet fut colère et mutin, Bonnet ressembloit un Lutin, Qui va, qui tourne, qui tracasse Toute la nuict parmy la place.

Bonnet portoit barbe de chat, Bonnet estoit de poil de rat.

Bonnet fut de moyen corsage, Bonnet estoit rouge en visage, Avecques un œil de fui'et Et sec comme un haran soret :

Bonnet eut la teste poinctue, Et le col comme une tortue.

Bonnet s'accoustroit tous les jours De deux soutanes de velours,

Et ne changeoit poinct de veslure Pour le cliault ny pour la froidure.

Bonnet estoit toujours crotté En hyver, et poudreux l'esté :

Et tousjours trainnoit par la rue Quelque semelle décousue.

Bonnet, soit qu'il plust ou feist beau, Portoit tousjours im vieux cliappeau, Et ne porta, tant fast grand Teste, Qu'après sa mort bonnet en teste :

Bref ce Bonnet fut un Bomiet , Qui jamais ne porta bonnet.

Boimet alloit sur une mule Aussi vieille que pape Jule, Accompagné d'un gros vallet Tousjours crotté jusqu'au collet , Avec la bride et couverture Digne d'une telle monture.

Bonnet pour la chambre vestoit Une chamarre qui estoit De peau de loup. Quant h sa table.

Il usoit pour mets délectable D'oignons tout cruds et de porreaux, Et tousjours il sentoit les aulx :

Les aulx estoient le musqué et l'ambre Dont Bonnet parfimioit sa chambre.

Bonnet beuvoit grec et latin , Bomiet s'enyvroit au matin

Pour tout le jour, et après boyre Bonnet s'en vouloit faire croyre.

Bonnet en tout se cognoissoit, Bonnet de tous maulx guerissoit, Et si n'usoit qiie d'eau de vie :

Mais la mort, qui en eut envie, Tellement ses forces ravit, Que son eau rien ne luy servit.

Bonnet faisoit mille trafiques,

Boimet sçavoit mille prattiques

En procès : et les plus famez

De ces courtisans affamez

En matière de bénéfices

Près de luy n'estoient que novices.

Pour bien emboucher un tesmoing.

Et pour bien s'ayder au besoing D'une vieille lettre autlientique.

Pour trouver quelque tiltre antique, Pour rendre un procès éternel, Pour faire un civil criminel, Et pour donner une traverse Au droit de sa partie adverse, ■ Pour estonner de son caquet Un juge, ime court, im parquet, Pour faire une importmie instance, Pour appeller d'une sentence.

Pour cogiioistre cela qui poingt.

Et pour soudain prendre le poinct

De quelque matière profonde,

Il n'estoit qu'un Bonnet au monde.

Vray est qu'on luy feit maint excès, Mais il gaigna tous ses procès :

Et fut Bonnet tant habile homme, Qu'oncq ne perdit en court de Rome, Ou fust a droit, ou fust a tort, Procès, sinon contre la mort : Dont encores il se lamente { Ce croy-je ) devant Rhadamante :

Mais Bonnet aura beau crier, S'il peut Rhadamante plier.

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