SONGE 01] VISION
SUB BOBIE.
C'estoit alors que le présent des Dieux Plus doulcement s'écoule aux yeux de rhomme, Faisant noyer dedans l'oubly du somme Tout le soucy du jour laborieux ,
Quand un démon apparut a mes yeux Dessus le bord du grand fleuve de Rome , Qui, m'appellant du nom que je me nomme , Me commanda regarder vers les cieux :
Puis m'escria : Voy, dit-il, et contemple Tout ce qui est compris sous ce grand temple , Voy comme tout n'est rien que vanité :
Lors cognoissant la mondaine inconstance , Puisque Dieu seul au temps fait résistance , N'espère rien qu'en la divinité.
Sur la croppe d'un mont je vis une fabrique
De cent brasses de hault : cent colomnes d'un rond
Toutes de diamans ornoient le brave front ,
Et la façon de l'œuvre estoit a la Doricjue.
La muraille n'estoit de marbre, ny de brique, Mais d'un luysant crystal, qui du sommet au fond Elançoit mille rays de son ventre profond Sur cent degrés dorez du plus fin or d'Afrique.
D'or estoit le lambris, et le sommet encor Reluisoit escaillé de grandes lames d'or : Le pavé fut de jaspe, et d'esmeraude fine.
O vanité du monde ! un soudain tremblement Faisant crouler du mont la plus basse racine, Renversa ce beau lieu depuis le fondement.
Puis m'apparut une poincte aiguisée D'un diamant de dix pieds en carré, A sa haulteur justement mesuré, Tant qu'un archer pourroit prendre visée.
Sur ceste poincte une urne fut posée De ce métal sur tous plus honnoré :
Et rcposoit en ce vase doré D'un grand César la cendre composée.
poKsiEs. 245
Aux quatre coings estoient couchez encor Pour pedestal quatre grans lyons d'or, Dime tombeau d'une si dime cendre.
Las , rien ne dure au monde que torment ! Je vy du ciel la tempeste descendre, Et fouldroyer ce brave monument.
Je vy hault eslevé sur colomnes d'y voire , Dont les bases estoient du plus riche métal, A chapiteaux d'albastre et frizes de crystal , Le double front d'un arc dressé pour la mémoire.
A chaque face estoit portraicte une victoire, Portant ailes au dos, avec habit njonphal, Et hault assise y fut sur im char triomphal Des Empereurs Romains la plus antique gloire.
L'ouvrage ne monstroit im artifice himiain. Mais sembloit estre faict de celle propre main Qui forge en aiguisant la paternelle fouldre.
Las, je ne veux plus voir rien de beau soubs les cieux, Puis qu'im œuvre si beau j'ay veu devant mes yeux , D'une soudaine cheute estre reduict en pouldre.
Et puis je v}^ l'aihie Dodonien Siu' sept costeaux espandre son ombrage , Et les vainquems ornez de son fueillage Dessus le bord du fleuve Ausonien.
Lh fut dressé maint trophée ancien , Mainte despouille et maint beau tesmoignage De la grandeiu- de ce brave lignage Qui descendit du sang Dardanièn.
J'estois ravy de voir chose si rare, Quand de païsans mie troppe barbare Vint oultrager Thonneur de ces rameaux :
J'ouy le tronc gémir sous la congnée , Et vy depuis la souche desdaignée Se reverdir en deux arbres jumeaux.
Une louve je vy soubs l'antre d'un rocher AUaictant deux bessons : je vis a sa mammelle Mignardement jouer ceste couple jumelle , Et d'un col allongé la louve les lécher.
Je la vy hors de Ta sa pasture cercher ,
Et courant par les champs, d'une fureur nouvelle
Ensanglanter la dent et la patte cruelle
Sur les menus troppeaux pour sa soif estancher.
Je vy mille veneurs descendre des nionlagnes Qui bordent d'un costé les Lombardes campagnes, Et vv de cent espieux luy domier dans le flanc.
Je la vy de son long sur la plaine estendue Poussant mille sanglots, se veautrer en son sang, Et dessus im vieux tronc la despouille pendue.
Je vy l'oiseau qui le soleil contemple D'un foible vol au ciels'adventurer, Et peu a peu ses ailes asseurer , Suivant encor le maternel exemple.
Je le vy croistre , et d'un voler plus ample Des plus haults monts la liaulteur mesurer , Percer la nue, et ses ailes tirer Jusques au lieu où des Dieux est le temple ;
Là se perdit : puis soudain je l'ay veu Rouant par l'air en tourbillon de feu, Tout enflammé sur la plaine descendre.
Je vy son corps en pouldre tout rediiict , Et vy l'oiseau , qui la lumière fuit , Comme un a crmet renaistre de sa cendre.
25G poKsiKS.
Je vis un fier torrent, dont les flots escumeux Rongeoient les fondements d'une vieille ruine : Je le yy tout couvert d'une obscure bruine , Qui s'eslevoit par Tair en tourbillons fumeux :
Dont se formoit mi corps a sept chefs merveilleux , Qui villes et chasteaux couvoit sous sa poitrine , Et sembloit dévorer d'une égale rapine Les plus doulx animaux et les plus orgueilleux.
J'estois esmerveillé de voir ce monstre énorme Clianger en cent façons son effroyable forme , Lors tpie je vy soitir d'un antie Scytliien
Ce vent impétueux (|iii souffle la froidiu'e , Dissiper ces nuaux, et en si peu que rien S'esvanouir par l'air ceste horrible figure.
ÏX.
Tout elfroyé de ce monstre nocturne , Je vis un corps hideusement nerveux, A longue barbe , a longs flottans cheveux , A front ridé et face de Saturne :
Qui s'accoudant sur le ventre d'une urne , Versoit une eau dont le cours fluctueux Alloit baignant tout ce bord sinueux Où le Troven combattit contre Turne.
rOESIES. 24 4
Dessoubs ses pieds une louve allaictoit Deux enfançons ; sa main dextre portoit L'arbre de paix, l'autre la palme forte :
Son chef estoit couronné de laurier.
A donc luy clieut la palme et l'olivier , Et du laurier la branche devint morte.
Sur la rive d'un fleuve une Nymphe esplorcc , Croisant les bras au ciel avec mille sanglots , Accordoit ceste plainte au murmure des flots , Oultrageant son beau teinct et sa tresse dorée :
Las, où est maintenant ceste face honnorée , Où est ceste grandeur et cest antique los, Où tout l'heur et l'honneur du monde fut enclos, Quand des hommes j'estois et des Dieux adorée?
N'estoit-ce pas assez que le discord mutin M'eust faict de tout le monde mi publique bulin, Si cest Hydre nouveau, digne de cent Hercules,
Foisonnant en sept chefs de vices monstrueux, Ne m'engendroit encor a ces bords tortueux Tant de cruels Nerons et tant de Galigules?
Dessus un mont une flamme allumée A triple poincte ondoyoit vers les cieux , Qui de l'encens d'un cèdre piecieux Parfumoit l'air d'une odeur embasmée.
D'un blanc oyseau l'aile bien emplumée Sembloit voler jusqu'au séjour des Dieux, Et degoisant un chant mélodieux Montoit au ciel avecques la fumée.
De ce beau feu les rayons escartez, Lançoient partout mille et mille clartez, Quand le degoust d'une pluie dorée
Le vint esteindre ; ô triste changement : Ce qui sentoit si bon premièrement, Fut corrompu d'une odeur sulphurée.
Je vy sourdre d'un roc mie vive fontaine, Claire comme crystal aux rayons du soleil, Et jaunissant au fond d'un sablon tout pareil A celuy que Pactol roule parmy la plaine.
La sembloit que nature et l'art eussent pris peine D'assembler en un lieu tous les plaisirs de l'œil : Et la s'oyoit un bruit incitant au sonuneil , De cent accords plus doulx que ceux d'une Sirène.
Les sièges et relais luysoient d'ivoire blanc,
Et cent N}Tiiplies autour se tenoient flanc a flanc,
Quand des mons plus prochains de Faunes une suyte
En efïroyables cris sur le lieu s'assembla, Qui de ces villains pieds la belle onde troubla, Mist les sièges par terre et les N^'^mphes en fiiyte.
XIIÏ.
Plus riche assez que ne se monstroit celle Qui apparut au triste Florentin, Jettant ma veue au rivage Latin, Je vy de loing surgir une nasselle ;
Mais tout soudain la terapeste cruelle, Portant envie à si riche butin, Vint assaillir d'mi aquilon mutin La belle nef des autres la plus belle.
Finablement l'orage mipetueux
Fit abysmer d'im gouphre tortueux
La grand' richesse 'a nulle autre seconde.
Je vy soldas l'eau perdre le beau tliresor, La belle nef et les rochers encor.
Puis vy la nef se ressourdre sur l'onde.
250 roÉsiES.
Ayant tant de malheurs gemy profondément, Je vis mie cité quasi semblable a celle Que vid le messager de la bonne nouvelle, Maisbasty sur le sable estoit son fondement.
Il sembloit que son chef touchast au firmament, Et sa forme n'estoit moins superbe que belle : Digne, s'il en fut oncq, digne d'estre immortelle, Si rien dessoubs le ciel se fondoit fermement.
J'estois esmerveillé de voir si bel ouvrage. Quand du costé du nord vint le cruel orage. Qui soufflant la fareiu' de son cœur despité
Sur tout ce qui s'oppose encontre sa venue. Renversa sur-le-champ, d'une pouldreusc nue , Les foibles fondemens de la grande cité.
Finablement sur le poinct que Morphéc Plus véritable apparoist à nos yeux , Fasché de voir l'inconstance des cieux . Je voy venir la sœur du grand Typhée :
Qui bravement d'un morion coiffée En majesté sembloit égale aux Dieux , Et sur le bord d'un fleuve audacieux De tout le monde erigeoit un trophée.
Cent Rois vaincus i^^missoient à ses pieds , Les bras au clos honteusement liez :
Lors effroyé de voir telle merveille ,
Le ciel encor je luy voy guerroyer , Puis tout a coup je la voy fouldroyer , Va du gi-and bruit en sursaut je m'esveille.