E8QUI
ordre de choses, où il devra attendre ses succès plutôt de ses précautions pour ne blesser personne par ses opinions , que de ses efforts pour satisfaire tout le monde par ses œuvres ! Comment pourra-t-il concilier l'indépendance de son génie avec Tasservissement de ses doctrines? la fierté de son cœur avec le joug social imposé à ses sympathies? Comment enfin marchera-t-il à la gloire, garrotté par de pitoyables exigences et de pusillanimes ménagemens? Voilà pourtant la seule route qui s'ouvre à lui pour éviter des obstacles qu'il est plus facile de tourner que de franchir ; sans doute il devra, en la parcourant, comprimer Télan de ses inspirations, rabougrir ses £aicultés, étouffer son naturel ; mais enfin il jouira de la Ësiveur momentanée du plus grand nombre de ses lecteurs; il n'offusquera personne, et si l'avenir escompte sa renommée, le présent, du moins, lui sera gracieux et souriant ; et n'est-ce rien pour un homme de lettres que d'obtenir l'admiration de ses contemporains, fût-elle même achetée au prix de son indépendance? N'est-il pas affreux pour lui de n'entrevoir de justice et de refuge que dans le futur, de ne courir à la célébrité après sa mort, qu'en passant au travers des ennuis et des dédains d'une vie agitée et malheureuse ! Aussi je conçois comment maints auteurs sacrifient leurs convictions à leur repos, et se font voir tels qu'on les fait plutôt que tels qu'ils sont ou qu'ils auraient été. Pleins de commisération pour une noble cause, ils n'osent la plaider en hce d'une majorité brutale qui la condamne sans vouloir l'entendre ; remplis de l'envie de faire une
ESQUISSES
œuvre vigoareuse et grande , ils sont forcés de ravaler leurs pensées en les emprisonnant dans de petites productions à la mode, seules goûtées* Pénétrés d'horreur pour les abus de la tyrannie » i^s sont contraints à cacher Tindignation qu'ils leur inspirent , et à taire la voix généreuse qui aurait pu contribuer à les abattre ; enfin ils cajolent les majorités par amour-propre, et renoncent à Festime d'euxmêmes pour conquérir celle d autrui. Misérable nécessité contre laquelle plus d'un écrivain s'est vainement débattu , qui a enfanté moins de nobles résistances que de bassesses dégoûtantes, et moins de grands hommes que d^étres futiles ! Hélas ! ne dites donc plus : nous aimons à rendre justice au mé^ rite^ mais dites: nous aimons à rendre justice à l'écris vain qui flatte nos préjugés, qui excuse nos faiblesses, qui se rallie à nos opinions; et son plus grand mérite alors est de savoir caresser nos petites passions.
Que si l'auteur d'un vrai talent se raidit contre les penchans de ceux qui l'entourent, s'il ose penser différemment qu'eux, croit- on que l'indulgence l'accueille, que l'équité le juge? Non sans doute, ou si l'on veut bien lui concéder quelques éloges, ce sera avec cette réserve cauteleuse , ces insinuations perfides et malveillantes, ces airs de protection méprisante, ces termes dédaigneux et h*oids qui changent en couronne d'épines âcres la couronne de laurier qu'on semble vouloir lui placer dérisoiremeot sur la tête.
Les journalistes, appelés par la firëqaente publication de leurs feuilles, à faire connaître, les premiers, les productions du jour, à en dire leur avis, à diriger Fopinion i cet égard, les journalistes ne suiTent*-il8 pas tous cette misérable ligne de conduite? Applaudissent-ils aux œuvres méritoires de leurs antagonistes en politique ? Savent^ils ne pas voir dans le littérateur Thomme opposé à leurs doctrines ? Ne prononcent-ils leurs arrêts que dans rintérèt du goût et des lettres? A la vue seule du nom de Fauteur , ne décident-ils pas de suite de la bonté de Touvrage ? Oh honte ! aucun d'eux ne peut s'élever au-dessus des haines de parti, aucun n'écrit ses sentences de feuilleton en face de la vérité et la main sur la conscience ; nul ne se soucie d'être impartial , mais tous veulent faire briller leur malice pour servir leur animosité et déchirer leurs adversaires, soit en les accablant du poids de leurs sarcasmes, soit en les poursuivant traîtreusement de leurs louanges hypocrites et glacées..
Puis la position qu'on occupe dans la société, le caractère que l'on y montre, l'emploi qu'on y remplit, les antécédens d'une jeunesse irréfléchie, ce sont là tout autant de sources de préventions auxquelles il est impossible de se soustraire, et qui font que votre succès ne dépend presque pas de votre mérite, mais beaucoup de mille circonstances accessoires sous «l'action desquelles vous vous trouvez. Apparteuez^vous à cette classe d'hommes qu'un nom obscur, qu'une fortune modeste n'appellent point à faire une brillante iBgure dans le monde.
yfoUk Totre m^ritt rectnirert d'qne €oqm fart dure qu'il aura bien de la peine à percer. Êtes- tous pleîa d'énergie dans tos opinions, la prudence n'en ceim-^ piime-t«^lle jamais Fessor ; avez-voua reçu du Gel une franchise austère, mâle, yigoureuse, que ^ vous plains! ce caractère noble, généreux, voua rendra un porc-^pic social ; chacun redouta a voi censures poignantes, et iuira votre rencontre ; tous serez craint, haï, et Ton ne rend guère justice à ceux que Ton déteste. Vivez-vous des iruits d'un travail qui vous est confié par le pouvoir ou la richesse, et voulez-vous, à côté décela, écxire sans avoir égard aux ménagemens qu'exige votre place, et que l'hypocrisie (qu'on appelle retenue) vous conseille envers vos patrons, non-seulement votre génie sera méconnu, mais on fera tout pour le mettre sur le pavé,
Avez-vous un esprit badin, facétieux, et vous estil arrivé de décocher quelques traits malins à l'entour de vous, oh! c'est alors que vous porterez la peine de vos épîgrammes, que vous serez jugé nw sur vos œuvres récentes, mais sur vos anciens quCK libets, et que la malice de vos jeunes ans empoisonnera jusqu'aux derniers jours de votre vieillesse ; car vous aurez pour arbitres de votre talent les amourspropres blessés d'une séquelle de ca&rds haineux, dont le coeur, oublieux des bien&its, couve avec dé* lices le souvenir d'une offense, qui la lèguent à leur troisième génération, et qui se vengeront benoîtement de l'imprudence de votre verve juvénile sur tous les ouvrages du reste de votre vie* Voilà,
pauvres auteurs, voilà les préTeDtk>iis que tous avez àcoçibattréy les obstacles quil vous Êiut vaincre ; puis étomiesi^vous que Tiudifférence accueille vos productions, que le dédain les juge, que la méchanceté les foudroie ! Non ; mais plutdt subissez votre destinée avec courage, résignation ; et si vous avez le bonheur d*avoir un. ou deux amis éclairés dans leurs conseils, sincères dans leur approbation, réfugiez-vous auprès d'eux, et prenez pour devise celle que j'ai adoptée, que je suis. et dont je me trouve assez bien ; la voici : AncUamo sempre, c'est à dire, €tUons ioisfours.